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Il peut paraître simple de définir ce qu’est le travail de soin non rémunéré pour lequel il existe des définitions institutionnelles et académiques. Mais en y regardant de plus près on se rend compte que ses contours sont flous. D’autant plus si on s’intéresse aux agricultures familiales. Qu'est-ce que le travail de soin non rémunéré ? (pdf)

Le travail non rémunéré s’effectue en grande majorité dans la sphère privée, familiale ou intime et hors de la sphère marchande. Reconnu officiellement depuis peu, gratuit, il n’est que partiellement pris en compte dans les statistiques de développement. C’est pour cette raison que l’on parle également de travail invisible. Toutefois, des estimations de son ampleur en termes de temps et de poids économique lui donnent davantage de visibilité. La crise du Covid 19 a également mis un coup de projecteur, partout dans le monde, sur le rôle essentiel du travail de soin pour l’équilibre et le bon fonctionnement de nos sociétés. Quel rôle jouet-il ? (pdf)

Mis sur le devant de la scène par le mouvement Wages for housework dans les années 1970, la notion de travail non rémunéré a été forgée et modelée par les mouvements féministes et les chercheuses en genre, essentiellement du Nord. Mais est-ce que le travail de soin non rémunéré et le genre - qui constitue son cadre théorique - sont deux concepts importés d’Occident et non pertinents dans les contextes africains ? Lien vers le pdf

En 2015, l’Organisation des Nations Unies adopte les Objectifs du Développement Durable (ODD) dont l’Objectif 5.4 qui cible explicitement le travail le soin non rémunéré. Mais en quoi est-il pertinent de s’y intéresser dans le cadre des politiques de développement agricole et rural ? L’enjeu est à la fois un enjeu de production agricole, de lutte contre les inégalités et de justice sociale. Est-ce une question pour le développement agricole et rural ? Inter-réseaux Développement rural, Bulletin de veille n°381 – Genre et développement rural en Afrique de l'Ouest et du Centre, 2020

Un des principaux points d'achoppement concernant le travail non rémunéré est sa rémunération. Doit-on payer les femmes pour tout le travail gratuit réalisé ? Et qui doit payer ? Il est vrai que dans les années 1970, le “mouvement international pour un salaire au travail ménager” (Wages for housework) porté par Silvia Federici, Selma James et Maria Rosa Della Costa ont explicitement revendiqué un salaire dans leur slogan. Mais le sujet a fait discorde (et fait toujours discorde) y compris dans les mouvements féministes. Faut-il le rémunérer ?

Qui doit prendre en charge le travail de soin ? C’est une des questions posées par le “Domestic Labor Debate” dans les années 1970 et que les recherches sur le care ou les personnes en charge des politiques publiques continuent de poser. Est-ce que ce doit être l’Etat et la société à travers la protection sociale ? Ou doit-il rester de la responsabilité des ménages et de la famille ? Et dans quelles conditions la prise en charge du soin peut-elle réduire les inégalités de genre, de classe, d’origine ? La protection sociale est-elle la solution ?

“Qui s’occupe de quoi ? De quelle manière et dans quelles conditions ?”. C’est la question fondatementale que pose la recherche sur le care et que rappelle Natacha Borgeaud-Garciandía, Nadya Araujo Guimarães, Helena Hirata dans leur introduction au dossier consacré au care aux Suds (Borgeaud-Garciandía, 2020). Partout dans le monde les femmes sont aux avant-postes du travail non rémunéré mais elles le sont de façon différenciées. Qui concerne-t-il ?

IntersectionnalitéConcept sociologique désignant la pluralité des formes de dominations et de discrimination (de sexe, de classe, d’origine ethnique, d’handicap, d'âge, etc.). Ces différentes formes de domination peuvent se cumuler, des personnes étant à l’intersection de plusieurs discriminations. Awa Thiam, écrivaine et anthropologue sénégalaise a posé les bases de l’analyse intersectionnelle dans son essai La Parole aux négresses en 1978 dans lequel elle expose les différents systèmes d’oppression auxquels les femmes africaines sont soumises (le sexe, la race, la classe notamment). Plus tard, en 1989, Kimberley W. Crenshaw, universitaire afro-américaine proposera le terme d’intersectionnalité et le théorisera, ouvrant la voie à la troisième vague féministe.

Les femmes accomplissent les ¾ du travail non rémunéré à travers le monde. Elles y consacrent 3,2 fois plus de temps que les hommes. En Afrique sub-saharienne, selon les dernières données de l’OIT, les femmes passent plus de 4h par jour (249 minutes) au travail non rémunéré et les hommes un peu moins d’une 1h30min (87 minutes) ce qui représente 2,86 fois plus de temps consacré à ces tâches que les hommes (OIT, 2019). Mais les enquêtes emploi du temps montrent qu’elles passent également du temps dans la sphère marchande et à des activités rémunérées, que ce soit dans l’agriculture, le petit commerce ou la transformation alimentaire, travail qui vient s’ajouter au travail domestique non rémunéré. Toutes les femmes sont concernées mais certaines plus que d'autres Certaines femmes peuvent déléguer tout ou partie du travail non rémunéré à d'autres femmes, hommes, filles ou garçons moins favorisés. Ces femmes peuvent être plus âgées, plus aisées économiquement ou privilégiées socialement de part leur origine, leur couleur de peau, etc. C'est l'intersection de ces inégalités et discriminations que décrit le concept d'intersectionnalité. Dans “Petites nièces” et “petites bonnes” à Abidjan, les mutations de la domesticité juvénile, Mélanie Jacquemin analyse le phénomène des petites bonnes à Abidjan. Ces petites filles venues de la campagne pour devenir aides familiales accomplissent nombre de tâches (notamment domestiques) essentielles pour leur “tantie” ou “patronne”. Ce travail invisible a un rôle économique essentiel.

Débat - Les différences femmes-hommes "On ne naît pas femme. On le devient" écrivait Simone De Beauvoir en 1949 dans le Deuxième sexe. Une phrase qui a servi de matrice pour les études de genre et les mouvements féministes mais qui a aussi scandalisé une partie de la société. Le débat encore vivace porte sur la nature des différences entre les femmes et les hommes et les inter-relations entre les deux sexes. D'un côté, les différences sont naturelles et biologiques. Les rapports hommes-femmes sont complémentaires ce qui explique la répartition des rôles entre les hommes et les femmes. De l'autre, les différences sont le résultat d'une construction sociale (socialisation, éducation, histoire personnelle et sociale...) valorisant socialement et économiquement les qualités et activités dites masculines et dénigrant les qualités et activités dites féminines. Cette hiérarchisation crée en retour des rapports de domination au détriment des femmes. Discours de T. Sankara (juillet 1984) " « Nos femmes ont peur de leur liberté, et nous aussi »

Agricultures familiales et travail non rémunéréL’agriculture familiale « désigne les formes d’organisation de la production agricole caractérisées par :➡ l’existence de liens organiques entre l’économie domestique de la famille et celle de l’unité de production➡ la mobilisation effective du travail familial sans le recours au salariat permanent ».Si les agricultures familiales sont diverses (dans leur taille, leur organisation, leur dotation en capital, etc.), leur point commun est bien la place qu’elles font à la main d’œuvre familiale (Droy, Bidoux, 2022). La production agricole vivrière ou d’auto-subsistance est aussi considérée comme une forme de travail non rémunéré selon la définition de l’OIT. ➡ Travail non rémunéré et agriculture familiale sont donc étroitement imbriqués.

Les femmes représentent 66% de la main d'œuvre agricole africaine et 60% des denrées produites.

Division sexuelle du travail et construction sociale des identités de genre La répartition inégale du travail entre femmes et hommes s’explique par une division sexuelle du travail forgée par la construction sociale des identités de genre qui varie selon les contextes culturels, historiques, politiques, religieux ou économiques. Dans la très grande majorité des sociétés, les femmes sont responsables de la bonne tenue du foyer, de l’alimentation (production et préparation), des soins aux membres de la famille, de l’éducation des enfants c’est-à-dire de l’ensemble du travail de soin. Dans les agricultures familiales africaines, la division du travail et le partage des responsabilités entre femmes et hommes, entre cadets et aînés et dépendants sont complexes et très codifiés. Ils dépendent d’organisations familiales très diverses et sont fonction des spécificités sociales et écologiques locales. Les femmes font partie de la main d’œuvre agricole familiale. Les activités considérées comme des extensions « naturelles » du travail domestique comme le travail agricole vivrier, la cueillette, l’entretien des animaux, la petite production marchande, la transformation alimentaire, la petite commercialisation sont généralement dévolues aux femmes. Inter-réseaux Développement rural, Bulletin de veille n°381 – Genre et développement rural en Afrique de l'Ouest et du Centre, 2020

16,4 milliards d’heuresC'est le nombre d'heures consacrées chaque jour dans le monde aux activités de soin non rémunérées selon les estimations de l’Organisation internationale du travail (OIT, 2019). Pour l’OIT comme pour Oxfam (Oxfam, 2020), la valeur monétaire de ce travail serait d’au moins 10 800 milliards de dollars (11 milliards pour l’OIT) en prenant comme référence le salaire minimum en vigueur dans les différents pays enquêtés. Cela représente 3 fois la valeur du secteur des technologies (Oxfam 2020) et un dixième de la production économique mondiale. Pourtant, il n'est pas comptabilisé dans le Produit Intérieur Brut, principal indicateur de richesse des nations..

Inter-réseaux Développement rural. 2021. " Savoirs féminins, quelle contribution à la sécurité alimentaire ? Revue Grain de sel n°80, 2021#1

Le travail de soin non rémunéré au cœur de la reproduction sociale Il relève du bon fonctionnement des sociétés, de la survie et du bien-être des ménages, des familles, des communautés et des sociétés toutes entières en leur permettant de vivre (alimentation, soins de santé, affection), de s’épanouir (éducation, socialité) mais aussi de libérer du temps pour mener des activités rémunératrices. Il crée des richesses matérielles (alimentation, hygiène, etc.) qui permettent le renouvellement de la main d'œuvre et le fonctionnement matériel de la société. Mais ils créent également des richesses immatérielles porteuses de fortes valeurs éthiques, symboliques et culturelles.

"Il ne s’agit pas de réclamer des paiements pour votre femme qui vous fait la cuisine. Ce n’est pas là la question, le débat est plus profond que cela”. Interview de Barbara Ky.

Un concept importé d'Occident et une nouvelle mission civilisatrice La Conférence de Pékin en 1995 a consacré l'institutionnalisation des approches genre dans le développement. Mais elle a fait l'objet d'un rejet d'un certain nombre d'hommes et de femmes africaines qui ne se reconnaissaient pas dans certains discours universalisant et hégémoniques de la cause des femmes. Pour ces personnes, l’universalisation de l’analyse féministe blanche et occidentale revient à nier la diversité des cultures et à construire une image homogénéisante de la femme du Sud, victime et impuissante ; "fardeau de la femme blanche". Pour la sociologue nigérianne Oyèrónké Oyèwùmi, par exemple, les concepts de genre ou de patriarcat sont des constructions occidentales importées avec la colonisation et sont non applicables aux sociétés africaines. Elle montre que la catégorisation hommes-femmes n'existe pas dans la langue et l'organisation sociale yoruba, structurée sur des rapports d'ancienneté. Ecouter un entretien avec Oyèrónké Oyèwùmi

Une situation universelle et des spécificités locales Certaines personnes et organisations assument pleinement leur féminisme et voient dans les situations spécifiques africaines des manifestations locales d’une situation universelle de domination patriarcale. Elles insistent sur l'intersectionnalité des rapports de domination et l'importance de prendre en compte chaque catégorie d'analyse (genre, séniorité, conditions sociales, etc.) pour une compréhension plus fine des dynamiques en cours au sein des diverses sociétés africaines. Ces critiques mettent aussi en avant le risque que représentent les discours de l'authenticité et les visions idéalisées de sociétés africaines pré-coloniales égalitaires et harmonieuses ou les tentations de relativisme culturel radical. La controverse universalité / colonialisme autour de la question du genre et du travail non rémunéré s'inscrit plus largement dans le débat universalisme/relativisme qui traverse les champs de l'anthropologie et du développement. Bakare-Yusuf B., 2002, « Yorubas Don’t Do Gender : A Critical Review of Oyèrónké Oyéwùmí. The Invention of Women : Making an African Sense of Western Gender Discourses », dans African Gender Scholarship: Concepts, Methodologies and Paradigms, African Books Collective, 2000 Veney Cassandra R. 2009., “Review - Marjorie Keniston McIntosh. 2009. Yoruba Women, Work, and Social Change. Bloomington and Indianapolis: Indiana: Indiana University Press”, dans Feminist Africa Issue 12 ( 2009) – Land, Labour and Gendered Livelihoods Terestchenko Michel. 2022. « Ces choses qui ne se font pas ». le relativisme inconséquent de philippe descola, qui est aussi le nôtre", Revue du Mauss, 2022/2

Des féminismes africains pluriels S'il y a un consensus sur la hiérarchisation aîné/cadet, le rôle spécifique de la femme et de la mère ou le danger à importer naïvement un concept venu d’ailleurs, il n’en demeure pas moins que les féminismes africains sont pluriels et traversés de controverses. La principale ligne de partage se situe sur la question des inégalités entre sexe, de la domination masculine et du patriarcat. Les "maternistes" insistent sur la complémentarité hommes-femmes et le rôle des mères à rebours de ceux et celles qui voient la lutte contre la domination patriarcale comme un enjeu universel et africain. L'enjeu pour les féminismes africains serait alors de ne pas d'arrêter d'interroger les rapports sociaux de genre mais de renouveler la notion de patriarcat à l'aune des spécificités culturelles africaines. Sow Fatou, “Mouvements féministes en Afrique” dans Revue Tiers Monde N°209, 2012, p. 145-160 Wayack Pambé Madeleine, Sawadogo Nathalie. 2017. "Dépasser le patriarcat pour mieux définir les féminismes africains", Travail, genre et sociétés, 2017/2, n°38, p187 à 192 LSD, La Série Documentaire,"Je suis noire et je n'aime pas Beyoncé" une histoire des féminismes noirs africains, France culture, juin 2021 .

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Un concept porté par des chercheuses et militantes féministes dans les années 1970 Christine Delphy, militante et sociologue française, publie en 1970 L’ennemi principal dans lequel elle forge le concept de “mode de production domestique” comme base économique du patriarcat. La même année, Ester Boserup publie un ouvrage précurseur dans le champ de l’économie du développement (Women’s role in economic development). Il permet de faire reconnaître le travail invisible des femmes, à commencer par celui des paysannes dans le Tiers Monde et met en évidence les effets de genre de la transformation de l’agriculture. De 1972 à 1977, le “mouvement international pour un salaire au travail ménager” (Wages for housework) porté par Silvia Federici, Selma James et Maria Rosa Della Costa (féministes marxistes) s’est développé dans plusieurs pays du Nord. Il a donné lieu au "Débat sur le travail domestique". A partir des années 1980 et depuis lors, les économistes féministes dont les économistes du care continuent d’alimenter le corpus de connaissances sur la reproduction sociale et le travail de soin pour mieux comprendre les mécanismes à l’origine de sa dévalorisation et de son inégale répartition aux échelles de la famille, de la société, et du monde. La Conférence de Pékin a marqué l'institutionnalisation du genre dans le champ de l'économie et dans les arènes internationales mais a conduit à lisser le potentiel subversif de ses analyses en termes de rapport de pouvoir. Toupin Louise. 2016. “Le salaire au travail ménager, 1972-1977 : retour sur un courant féministe évanoui”, dans Recherches féministes, Volume 29, numéro 1, 2016

Y-a-t-il des inégalités entre les inégalités ?N’y a-t-il pas confusion entre lutte contre les inégalités et approche genre ? Est-ce qu’attirer l’attention sur le travail de soin non rémunéré, c’est tomber dans le piège du syndrome du lampadaire et ne voir ni les dynamiques d’inégalités de revenus des ruraux en Afrique sub-saharienne tous sexes confondus ni les ressorts des inégalités mondiales au niveau de l’économie globale ? Y a t-il des inégalités plus inacceptables et prioritaires que d’autres ? ➡ Les inégalités mondiales sont considérables et les inégalités au sein des pays croissent (Rapport sur les inégalités mondiales). ➡ En Afrique sub-saharienne, c’est 82% de la population rurale, des hommes ET des femmes qui sont considérés comme pauvres et 76% des ruraux adultes et pauvres vivent de l'agriculture (FIDA, 2018). ➡ Les inégalités sont également multi-dimensionnelles et concernent les différents éléments relatifs au bien-être dont le temps. Les inégalités de sexe, des inégalités acceptables ?L’égalité comme principe de justice sociale a trait à ce qu’une société est prête à accepter et considère comme légitime ou pas. Or, cette perception est historiquement, culturellement et socialement située et évolue en fonction des contextes. Les inégalités de sexe font l’objet d’une acceptation collective large et très ancrée dans les sociétés. Hommes et femmes étant différents, les inégalités sont perçues comme légitimes, et ce dans une certaine confusion entre différences et inégalités, entre différences et hiérarchies.

Pauvreté en temps Un individu est considéré pauvre en temps s'il travaille (de façon rémunérée ou non) plus de 10,5 heures sur une période de 24h. Outre les conséquences sur la santé, la pauvreté en temps restreint la liberté de choix des personnes dans l'allocation de leur temps. Une étude a développé le concept de time-use agency pour mieux comprendre les inégalités de genre. Il est défini comme la capacité à décider librement de l'utilisation de son temps. Leur enquête au Bénin, Malawi et Nigéria montrent que les femmes ont une certaine maitrise de leur temps pour les tâches relevant de leurs responsabilités. En revanche, les hommes ont tendance à contrôler le temps des femmes quand il concerne des activités hors de leurs rôles traditionnels. Ainsi les femmes doivent-elles demander l'autorisation des hommes et déployer diverses stratégies pour naviguer entre les différentes contraintes qui s'imposent à elles. Eissler S et al. 2021. Exploring Gendered Experiences of Time-Use Agency in Benin, Malawi, and Nigeria as a New Concept to Measure Women’s Empowerment, IFPRI discussion paper 02003, Février 2021

Une question d'efficacité des politiques agricoles et nutritionnelles (argument instrumental) A la fois présentes dans les champs pour la production agricole (semis, fertilisation, désherbage, etc.) et dans les cuisines pour la préparation des repas, les femmes rurales africaines sont responsables de l’alimentation de la famille. Or, leur productivité est entravée par de nombreux facteurs de discrimination et d’inégalités : accès à la terre, aux moyens de production, aux financements, à l’information, à la formation et au conseil agricole, à la main d'œuvre. Et elles manquent de temps. Comme les activités domestiques dévolues aux femmes sont chronophages et incontournables et qu'elles doivent aussi être présentes sur les champs familiaux, les "femmes produisent ce qu'elles peuvent" sur leurs propres parcelles censées assurer une part non négligeable de l'alimentation familiale. Le manque de temps a également un impact sur les pratiques nutritionnelles de certaines femmes (sevrage précoce, etc.). Pierotti Rachael S., Friedson-Ridenour Sophia, Olayiwola Olubukola. 2022. “Women farm what they can manage: How time constraints affect the quantity and quality of labor for married women’s agricultural production in southwestern Nigeria” dans World Development Action contre la Faim, Hennebo Magda , Junca Marion, Luc Gwenaëlle. 2018. Genre et nutrition : la surcharge de travail des femmes en question, ACF - LinkNCA, 2018

Une question d'égalité et de justice socialeAu-delà d’une vision utilitariste et instrumentale du rôle des femmes, les économistes et mouvements féministes interrogent, dans une perspective normative, les hiérarchies sociales, les discriminations, les relations de domination qui conduisent aux inégalités de genre. Le problème est posé à l’aune des chances qui sont laissées à chacun et chacune de mener la vie qu'il ou elle s'est choisie. Les capabilités, cadre conceptuel développé par Amartya Sen, déterminent le degré de liberté de choix d’une personne pour “être et faire”. Dans cette perspective, la part disproportionnée des femmes dans les activités non rémunérées induit une pauvreté en temps des femmes rurales africaines et une « pauvreté des capabilités ». La surcharge de travail limite de fait leur temps de repos, leur disponibilité pour apprendre, se former, s’impliquer dans les organisations politiques ou sociales, c’est-à-dire améliorer leur pouvoir de décision et leur liberté de choix.

Une mise en danger des agricultures familiales ? L'approche genre, en mettant en évidence les rapports de pouvoir entre les sexes y compris dans la cellule familiale, a introduit une rupture avec un discours ne voyant dans les relations familiales que des rapports altruistes et solidaires. Or, cette vision interroge le fonctionnement des agricultures familiales dont l’équilibre économique repose sur l’auto-exploitation de sa main d'œuvre (Mechali, Treyer, 2015) et en particulier sur le sur-travail des femmes. Hélène Guétat-Bernard reconnaît ainsi que : “D’un point de vue strictement économique, il peut sembler légitime de se demander si un alignement des droits entre femmes et hommes dans la sphère domestique n’aura pas des conséquences sur la capacité des agricultures familiales à remplir toutes leurs fonctions économiques, sociales et environnementales. La question des changements familiaux combinés aux changements productifs est encore insuffisamment théorisée, alors même qu’il s’agit de débattre de l’évolution d’un modèle productif agricole orienté vers l’utilisation d’une main-d’œuvre familiale. Guétat-Bernard Hélène (coord.), 2014. Féminin, masculin, genre et agriculture familiale, édition Quae, 2014

Une essentialisation des rôles sociaux de genre La controverse sur la rémunération du travail domestique a été vive au sein du mouvement féministe même. Les opposant·e·s féministes y voient un facteur de naturalisation des rôles sociaux présentant le risque de confiner les femmes au foyer et d’importer les rapports de domination salariaux au sein de la famille. Pour Silvia Federici, une des fondatrices du mouvement, le slogan « Un salaire contre le travail ménager » n'était pas une revendication syndicale. Il s'agissait de rendre visible le travail de reproduction sociale et de politiser le travail ménager en montrant en quoi le capitalisme avait présidé à l'émergence « d'un nouvel ordre patriarcal » basé sur l'exploitation du travail des femmes. Pour elles, la stratégie adoptée par la majorité du mouvement féministe (au Nord) à savoir lutter pour l’accès au marché du travail pour les femmes et le partage des tâches au sein du couple revenait à “sauter par-dessus la cuisine” et ignorer les rapports de domination au sein de la cellule familiale. Travail, genre et sociétés, 2021/2, n°46, “Controverse : Rémunérer le travail domestique : une stratégie féministe ? “ dossier p173 à 206

La protection sociale pour reconnaître, réduire et redistribuer le travail de soin La protection sociale est d'abord un instrument essentiel de la lutte contre la pauvreté et d'amélioration de la résilience des individus et des familles mais c'est aussi une solution pour reconnaître la valeur de ce travail de soin que ce soit à travers les transferts monétaires, le développement de services sociaux professionnels (garde d'enfants, etc.). De plus, investir dans les services sociaux (garde d'enfants...) et infrastructures de base (eau, ...) sont des moyens de réduire le temps et la pénibilité du travail de soin et de le redistribuer des familles et des femmes vers l'Etat et les services publics.

Une politique de soin intégrée Le travail de soin est globalement un angle mort des politiques économiques et sociales. Il n’est que partiellement et imparfaitement pris en compte dans les politiques agricoles, les politiques de protection sociale, ou les politiques d’infrastructures. Au contraire, leur conception amène souvent à renforcer les inégalités et les stéréotypes de genre. Et alors que la valeur du soin est de plus en plus reconnue, qu’en même temps une crise du soin se laisse entrevoir et qu’un champ académique se structure autour de cette notion, l’idée de mettre en place des politiques intégrées et intersectorielles du soin, prenant en compte les besoins et droits des personnes aidantes, fait son chemin. Cette politique de soin, de la reproduction sociale ou des communs aurait pour finalité de transformer les normes sociales, les relations de pouvoir et les discriminations basées sur le genre, la classe, le genre, etc. qui sous-tendent la non reconnaissance du travail de soin. Tout en reconnaissant que le changement de normes est un processus de long terme inscrit dans des contextes particuliers et qui doivent être discutés localement pour ne pas être vécus comme des agendas imposés de l'extérieur. OECD. Juin 2019. Enabling Women’s Economic Empowerment, New Approaches to Unpaid Care Work in Developing Countries, juin 2019 Oxfam. 2021. Care Policy Scorecard: A tool for assessing country progress towards an enabling policy environment on care.

Des effets ambivalents Les mesures de protection sociale (transferts monétaires, équipements, etc.) n'ont pas automatiquement un effet positif sur les inégalités de genre et peuvent au contraire les renforcer (transferts monétaires maternalistes par exemple). Celle-ci dépend pour beaucoup des normes sociales localement mais aussi de leur interprétation qui diffère d'une famille à l'autre, d'une zone à l'autre, d'une époque à l'autre. Les organisations de développement féministes couplent alors leurs actions à des campagnes de communication, de sensibilisation, de formation à destination des hommes et des femmes pour dé-féminiser l’image du travail de soin et interroger les perceptions courantes de la masculinité et de la féminité.

Protection sociale : modèle voyageur et revanche des contextes D'après Jean-Pierre Olivier de Sardan notamment, les modèles de protection sociale déployés en Afrique de l'Ouest sont calqués sur des modèles venus de l'extérieur et sont inadaptés aux réalités locales. Les populations n’adhèrent pas toujours aux critères d’attribution des aides qui ne correspondent pas forcément à leur conception de l’équité, à la répartition traditionnelle des rôles ou aux mécanismes de solidarité endogènes. Ces divergences entraînent des incompréhensions voire des tensions intra-familiales et intra-communautaires mais aussi des stratégies de contournement qui permettent de réajuster les dispositifs institutionnalisés aux réalités locales. Olivier de Sardan Jean-Pierre, et al.. 2014. "Les transferts monétaires au Niger : le grand malentendu", dans Revue Tiers Monde, 2014/2, n°218 Articuler protection sociale formelle et informelle : oui, mais... Trop peu de dispositifs de protection sociale formelle s’efforcent de penser leur articulation avec les dispositifs de protection sociale informelle. Pourtant, ils interagissent et s’hybrident continuellement dans des contextes où, il faut le rappeler, la protection sociale informelle reste pour beaucoup la seule et unique solution. Dans le même temps, l'écueil serait, au motif de l’ancrage dans les contextes et réalités locales, d’adopter une vision romantique de la protection sociale informelle et de rester aveugle aux relations de domination et de pouvoir qui la traverse.

Le modèle de l'Etat hobbésien ? Faire prendre en charge le travail de soin traditionnellement dévolue aux familles est une vision hobbésienne de l'Etat c'est-à-dire celle d'un Etat tout puissant chargé de protéger les individus contre eux-mêmes. Pour Hobbes, la charité était nécessaire pour ne pas laisser les personnes vulnérables dépendantes de la charité privée. En même temps, la figure de l'Etat chez Hobbes est représentée par le Léviathan , un monstre biblique despotique, terrifiant et destructeur. En s'immisçant dans la sphère privée des relations familiales, l'Etat à travers la protection sociale serait un instrument de déstabilisation des familles et de l'ordre social. Gary Becker, auteur de Traité de la famille voyait ainsi dans la sécurité sociale un ennemi potentiel de la famille et des solidarités familiales.

Le diamant du soin Il représente l'organisation sociale du care. Selon les pays, la responsabilité du travail de soin incombe plus ou moins à l’un ou l’autre des sommets du diamant du soin, en fonction des organisations sociales et des choix politiques opérés. En Afrique sub-saharienne, le manque d’infrastructures de base (électricité, eau, transport, écoles, etc.), de services publics de qualité et accessibles ( garderie, centres de santé, etc.) et de protection sociale a pour conséquence une prise en charge majoritairement familiale ou communautaire du care. Si on prend l’exemple de la protection sociale, seulement 10% de la population africaine est couverte par au moins un filet social. Une délégation de cette responsabilité aux autres sommets et en particulier à celui de l'Etat via la protection sociale (aides, services sociaux et infrastructures de base) est généralement reconnue comme la solution pour lutter contre la pauvreté et les inégalités de genre. Mais la place de l'Etat et les effets de ces politiques font débat. Razavi Shahra. 2007., The Political and Social Economy of Care in a Development Context, Conceptual Issues, Research Questions and Policy Options, Gender and Development, Programme Paper Number 3, June 2007, United Nations Research Institute for Social Development Action contre la faim. 2021. Reconnaître, réduire et redistribuer le travail de soins non rémunéré grâce à la protection sociale universelle, note de positionnement.

Méthode Inter-réseaux a lancé une réflexion sur la protection sociale comme solution à la problématique du travail non rémunéré des femmes rurales en Afrique de l’Ouest. Les échanges au sein du réseau ont fait ressortir 4 controverses qui se sont agrégées : • L’approche genre et le travail (de soin) non rémunéré sont des concepts importés d’Occident en-dehors de toute considération des contextes locaux et relèvent d’un colonialisme intellectuel ; • L’échelle micro d’analyse du travail (de soin) non rémunéré conduit à un syndrome du lampadaire et n’éclaire pas les ressorts macro des inégalités tous sexes confondus ; • Considérer seulement le travail de soin non rémunéré comme un frein au potentiel économique revient à le dévaloriser ; • Chercher la solution dans une protection sociale portée par un Etat hobbésien (tout puissant) est un exemple de “modèle voyageur” dont on peut questionner la légitimité. Il est proposé ici d'explorer ces quatre controverses via 7 questions pour définir les termes du débat, exposer les différents arguments et les situer dans les différents courants de pensée. On peut circuler d'une question à l'autre, d'un argument à l'autre sans ordre préétabli. Chaque question fait l'objet d'un développement plus détaillé auquel il est possible d'accéder en cliquant sur chaque question. Et un document complet interactif est également disponible. "Travail de soin non rémunéré - Analyse de controverses" (document complet, pdf) Méthode (pdf)

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