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L’archéologie et l’anthropologie ont démontré que depuis que les hommes ont commencé à s’exprimer au moyen de signes, les sociétés, de quelque pays ou culture qu’elles soient, ont élaboré un « bestiaire », dans le sens général d’iconographie animale utilisée pour illustrer des concepts abstraits. Le christianisme ne fait pas exception, ses théologiens ont largement puisé dans la nature pour illustrer les grands concepts de leur religion. Ils y sont d’autant plus enclins que le monde naturel occupe une place de choix dans la Bible. L’animal joue de fait un rôle déterminant dans la pensée chrétienne, en ce qu’il sert très souvent d’intermédiaire. C’est un messager, un outil dont Dieu se sert pour faire comprendre sa parole aux hommes, et les théologiens chrétiens ont dédié des traités entiers au monde animal.


Ces textes nous renseignent aussi, de manière plus ou moins directe, sur l’évolution des connaissances d’alors en matière de zoologie. De fait, jusqu’au milieu du XVIIe siècle, connaissances et croyances s’entremêlent encore largement dans les ouvrages scientifiques. Mais cela ne veut pas dire que les traités chrétiens sur les animaux sont entièrement dépourvus de fondements scientifiques. Nombre d’entre eux s’inspirent largement de l’œuvre des grands encyclopédistes de l’Antiquité : Hérodote, Aristote, Pline, Solin.

Lysippe de Sicyone (v. 395 - v. 305 av. n. è), Aristote, copie romaine d'original grec en bronze (Paris, Musée du Louvre, MR 329)

Pendant longtemps, l’autorité absolue en matière de zoologie est Aristote et son Histoire des animaux. Cette œuvre monumentale est particulièrement caractéristique de la méthode aristotélicienne, qui consiste à rassembler un vaste corpus d’informations factuelles sur le sujet à étudier. Ces données sont compilées à partir d’observations directes, mais aussi recueillies auprès de professionnels (pêcheurs, chasseurs, éleveurs, etc.) et de sources textuelles plus anciennes : l’Enquête d’Hérodote (480 ?–425 ? av. n. è.), Le Tour de l'Asie de Ctésias (4.. –398 ? av. n. è.), le Timée de Platon (424–347 av. n. è.) ou encore les différents traités attribués (avec plus ou moins de justesse) au médecin Hippocrate (vers 460 ?–377 ? av. n. è.). Modèle absolu d’exhaustivité et de méthode pendant longtemps, l’œuvre d’Aristote est réutilisée par presque tous les savants qui se sont penchés sur le monde animal, et jusqu’au XVIIe siècle, elle reste le seul traité d’anatomie comparée d’Occident.

Cette œuvre magistrale circule d’abord en Orient, à travers le كتاب الحيوان (Kitāb al-haywān) le Livre des animaux, d’Al-Jàhiz (767/776-869) composée vers 847, qui s’en inspire largement. La zoologie d’Aristote se transmet aussi à travers le travail de ses commentateurs arabes et persans, dont le plus célèbre est Averroès (1126-1198). Le Livre des animaux d’Al-Jàhiz est traduit de l’arabe en latin avant 1220 par Michel Scot (1175 ? -1232 ?). C’est cette version qui sert de source au De animalibus d’Albert le Grand (vers 1200-1280). Puis, en 1260, Guillaume de Moerbeke (1215-1286) publie une traduction latine de l’Histoire des animaux d’Aristote réalisée directement sur le texte grec.


Avant le XIIIe siècle, la zoologie d’Aristote n’est connue en Occident que par des sources de seconde main, essentiellement latines, et qui parfois ont corrompu le texte d’origine, contribuant à donner la caution scientifique du Stagirite à des informations erronées. L’Histoire des animaux d’Aristote ne décrit aucun animal fantastique ou merveilleux.

Milan, Bibliothèque Ambrosienne, ms. D 140 inf., Al-Ǧahiz, Kitāb al-hayawān, f. 10r. XVe siècle

Deux auteurs latins ont joué un rôle de premier plan dans la transmission des sciences naturelles à l’Occident chrétien, au Moyen Âge et à la Renaissance.

Le premier d’entre eux est Pline l’Ancien (23-79), auteur d’une Historia naturalis en trente-sept volumes, publiée en l’an 77 de notre ère qui consacre ses livres 8 à 11 aux animaux, auxquels on peut ajouter les livres 28 à 30, et 32, qui traitent des remèdes d’origine animale. On en connait plus de 200 copies médiévales. Elle est exploitée par les encyclopédistes médiévaux et reste une référence importante pendant toute l’Époque moderne (XVIe-XVIIIe siècle). L’œuvre de Pline est mais une compilation de données recueillies chez de nombreux auteurs, avec un goût pour l’anecdote. Les digressions auront parfois tendance à prendre une importance plus grande qu’ils ne devraient avoir chez ses lecteurs et les auteurs qui exploitent son œuvre dans les siècles suivants.

Les Vrais pourtraits et vies des hommes illustres... Par André Thevet angoumoysin, premier cosmographe du Roy, Paris, Veuve J. Kervert & G. Chaudière, 1584, vol. 2, p. 61 : Pline L’Ancien (Saint-Omer, BA, inv. 3333)

L’autre source latine majeure en matière de zoologie est le De mirabilibus mundi (Des merveilles du monde) du grammairien Caius Julius Solinus (IIIe - IVe siècles). Solin a largement emprunté à Pline, dont il a extrait précisément les curiosités (curiosa) et les merveilles (mirabilia) qu’il a réorganisées en les classant par provenances géographiques. Cette encyclopédie a connu une très large diffusion, probablement en raison de son côté plus divertissant.

Déjà chez Pline, mais surtout avec Solin, on voit s’opérer un changement dans la littérature zoologique antique, qui, sous couvert de fournir des informations véridiques, provenant a priori d’autorités reconnues, invite plus à l’émerveillement qu’à l’enseignement. C’est en partie cela qui contribue à donner une connotation merveilleuse à la littérature « zoologique » médiévale qui s’en inspire.



Hartman Schedel, Liber chronicarum, Nürnberg : Anton Koberger pour Sebald Schreyer et Sebastian Kammermeister, 12 VII 1493 (Saint-omer, BA, inc. 89)

Si la science médiévale a pour intention ultime de saisir la nature profonde des choses de la nature, leur « raison d’être », afin d’atteindre une certaine connaissance de Dieu par le prisme de sa Création. Ainsi, beaucoup d’auteurs médiévaux se sont penchés sur les « choses de la nature ». Le premier est l’évêque Isidore de Séville (v. 560-636), qui compose à la fin de sa vie ce qui est considérée comme la première encyclopédie de l’Occident latin.

Elle s’intitule Etymologiarum : Les Etymologies, car la primauté y est donnée à la recherche de l’origine des noms des choses, censés en exprimer leur réalité profonde en vertu de la croyance qui veut que le nom des choses participe de la nature même de ce qui est nommé, comme il l’explique au début du livre XII de ses Étymologies, consacré aux animaux : « C’est Adam qui, pour la première fois, imposa des noms à tous les êtres animés, appelant chacun, par une institution immédiate, d’un vocable conforme à la condition naturelle à laquelle il était assujetti ».


Ainsi, partant du nom des animaux, Isidore explique leur origine et le « justifie » par des informations sur ces derniers, généralement tirées des auteurs antiques : Pline, Solin mais aussi le Physiologus. Le contenu des descriptions est purement informatif. Isidore ne donne pas de signification allégorique des animaux, c’est ce qui fait que l’on peut parler d’une certaine forme de zoologie, même si celle-ci ne résulte pas d’observations directes.

Bartolomé Esteban Murillo, Isidore de Séville, huile sur toile, 1655, Sacristia mayor de la catedral de Sevilla

L’ouvrage que l’on pourrait qualifier de première encyclopédie zoologique de l’Occident chrétien médiéval est le fameux De animalibus, du dominicain Albert le Grand (1206-1280), premier grand savant de l’ordre des frères prêcheurs. Après des études brillantes, il entame une carrière de professeur en Allemagne et à Paris où il enseigne, entre autres, à Thomas d’Aquin. Albert est ensuite nommé régent du Studium generale de Cologne, où il reste jusqu’en 1260, année où il termine la rédaction de son grand traité sur les animaux, et où il devient évêque de Ratisbonne bien malgré lui. Il se démet de sa charge pontificale deux ans plus tard pour reprendre ses chères études. On lui propose aussi la charge de chancelier de l’université de Paris, qu’il refuse également, préférant enseigner à Strasbourg et à Cologne jusqu’à la fin de sa vie.


Juste de Gand et Pierre Berrugete, portrait d’Albert le grand, huile sur panneau, 1472-1476, Urbino, Galleria Nazionale delle Marche (inv. 1990 D 49)


Son De animalibus est divisé en XXVI livres organisés selon un système proche de celui d’Aristote. Il s’intéresse à la constitution physiologique et à l’éthologie (comportement) des animaux, en analysant ceux-ci par comparaison. Cela en fait le premier traité d’anatomie comparée de l’Occident médiéval. Les cinq derniers livres sont respectivement consacrés aux mammifères (homme inclus), aux oiseaux, aux poissons et animaux marins, aux reptiles et finalement aux « parvis animalia » (petits animaux : insectes, arachnides, crustacés et mollusques).

Par son approche, qui renoue avec la tradition aristotélicienne et qui se veut rationnelle, ce traité propose une véritable phénoménologie avant la lettre. Il s’appuie en effet non seulement sur les sources mais aussi sur l’observation directe des phénomènes naturels et des créatures. Ainsi, on sait que pour préciser ses informations sur les grands cétacés, Albert le Grand a interrogé des chasseurs de baleines, encore nombreuses dans les mers du nord au XIIIe siècle.

L’encyclopédisme médiéval est largement porté par le développement des universités et des ordres Franciscain et Dominicain, qui ressentent rapidement le besoin de créer des outils intellectuels organisés de manière à permettre de trouver rapidement des informations vérifiées sur les mots employés dans la Bible et ses commentaires. Les animaux, très présents dans le texte biblique tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, occupent souvent une place de choix dans les encyclopédies médiévales, qui ne portent d’ailleurs parfois que sur les « choses de la nature ».

C’est le cas du De Naturis rerum (Des choses de la nature) d’Alexandre Neckam (1157-1217), est considéré comme la première des encyclopédies du Moyen Âge central. Les deux premières parties décrivent des choses de la nature selon une optique essentiellement symbolique encore tributaire de la tradition monastique.

Barthélémy l’Anglais, [De Proprietatibus rerum. Français :] Le Propriétaire des choses, trad. Jean Corbichon, Lyon : Johannes Siber, vers 1484, Saint-Omer, BA, inc. 62

Le dominicain Thomas de Cantimpré (v. 1201- v. 1270) est l’auteur d’un autre De naturis rerum, compilé entre 1230 et 1240, et dont six des XIX livres sont consacrés aux animaux. Beaucoup des éléments de cette encyclopédie sont repris dans le De animalibus d’Albert le Grand, et dans le Speculum naturale de Vincent de Beauvais.

Le De proprietatibus rerum composé entre 1230 et 1240 par le franciscain Barthélémy l’Anglais (v. 1190- v. 1250), est traduit en français sous le titre Livre des propriétés des choses par Jean Corbechon (13..-14..) en 1372 à la demande du roi Charles VII. Son onzième livre est consacré aux animaux volants et le dix-huitième aux animaux terrestres.

Au XIIIe siècle, des encyclopédies sont rédigées en langue vernaculaire. Ainsi, l’Image du monde (1246), de Gossuin de Metz, compte plus de 10600 octosyllabes en dialecte lorrain. Gossuin y décrit les animaux aux chapitres 15 et 16, mais il évoque aussi des espèce exotiques dans les chapitres qu’il consacre à l’Inde et à l’Afrique. L’une des dernières encyclopédies médiévales est elle aussi en langue vernaculaire. Il s’agit du Livre du trésor de Brunetto Latini (1220 ?-1294), dont plusieurs chapitres concernent à la faune.

Thomas de Cantimpré, Liber de natura rerum, Valenciennes, BM, ms. 320, encre sur parchemin, France du nord (Beauvais ou Cambrai ?), vers 1290 ?, f. 117 : moine marin

Le Physiologos est un texte en grec, composé vers le IIe siècle par un philosophe chrétien d’Alexandrie qui appartient à une tradition de penseurs présocratiques ayant développé une théorie de l’unité de l’univers dont le système est fondé sur l’observation de la nature. La physiologia grecque avait pour but de comprendre les phénomènes naturels, d’en saisir les raisons et l’origine. Avec l’influence du néoplatonisme, lorsque le christianisme s’est approprié cette discipline, il a naturellement associé la physiologia à la connaissance du divin car « Dieu est la raison de toutes choses ». Le Physiologos appartient donc à la sphère de la spiritualité et de l’exégèse chrétienne, de la théologie.



Paris, BnF, ms. Grec 834, encre sur parchemin, Rome, 1585, Physiologos, f. 15 : l’éléphant


Ses chapitres contiennent deux types de propos : descriptif et interprétatif. Ils commencent par un exergue, constitué d’une mention de l’animal en question, tiré des Écritures ou d’une autre autorité. Puis vient une compilation de passages descriptifs empruntés aux ouvrages antiques d’histoire naturelle. Il se sert souvent des particularités considérées comme des mirabilia (merveilles), pour illustrer la grandeur du Créateur. Le chapitre se termine par une interprétation destinée à illustrer un point de la morale et le dogme chrétien.


Selon la pensée chrétienne, depuis la Chute, le sens profond de la Création ne peut plus être compris par l’homme pêcheur, pour qui la Nature est devenue une immense allégorie qu’il faut interpréter. Le but du Physiologos est donc d’en faire l’exégèse au même titre que l’on fait celle de la Bible. En cela l’idée directrice du Physiologos se rapproche de celle énoncée dans le Livre de Job (XII, 7-8) : « Interroge les bêtes, elles t'instruiront, les oiseaux du ciel, ils te l'apprendront. Parle à la terre, elle t'instruira ; et les poissons de la mer te le raconteront ».



Milan, Bibliothèque ambrosienne, ms. E 16 sup., encre sur parchemin, XIIe siècle, Physiologos, f. 11 : les hérissons



Berne, Burgerbibliothek Bern, Codex Bongarsianus 318 : Physiologus, version C Reims, vers 830, f. 7 : le lion

Le texte du Physiologos est traduit en latin au plus tard dès la fin du IVe siècle. Le passage en langue latine entraîne un certain nombre de variations textuelles, essentiellement dans le nombre et l’organisation des chapitres ainsi que dans les sources et les citations. En dépit des additions textuelles par rapport à la version grecque, le Physiologus conserve l’esprit du Physiologos. Il se présente toujours comme un ouvrage de théologie destiné à interpréter le sens mystique de la Création. En plus de ces quatre versions principales, deux autres textes peuvent être rattachés à cette tradition textuelle : les Dicta Chrysostomi, comme l’indique le titre, sont attribuées à Jean Chrysostome (v. 344–407). Son propos est toujours divisé en une partie sur les mammifères et une autre pour les oiseaux. Le Physiologus métrique de Theobaldus est un poème de 300 vers libres qui décrivent 12 animaux après avoir interpréter le Physiologus.


Les principales versions en ancien français sont celles de Gervaise (composée vers 1215) d’après les Dicta Chrysostomi, et les version longues et courtes attribuées à Pierre de Beauvais († début du XIIIe siècle).


Paris, BnF, ms. Lat. 10448, encre sur parchemin, Allemagne, fin XIIIe siècle, recueil contenant les Dicta Christosotomy, f. 118v. : le Lion

Le Physiologos et ses dérivés constituent l’une des plus importantes et des plus anciennes sources du symbolisme animal au Moyen Âge, mais c’est loin d’être la seule. Beaucoup d’exégètes ont composé des commentaires bibliques ou des œuvres riches en symboles animaux, dont certaines ont elles-mêmes compté parmi les sources du Bestiaire.

Le l’œuvre des six jours a suscité plusieurs commentaires, dont le plus fameux est l’Hexaméron de l’évêque Ambroise de Milan (v. 339 – 397), qui s’appuie sur les comportements des animaux pour transmettre un enseignement moral. Le Livre de Job fait aussi très souvent références aux merveilles de Dieu. Il a été commenté par Grégoire le Grand (v. 540 - 604), dans ses Morales sur Job, qui s’en sert pour transmettre un enseignement moral et illustrer les dogmes chrétiens.

Les fables remontent à l’Antiquité, dont les principaux recueils sont les Ysopets, attribués à Esope (VIIe–VIe siècles av. n. è.), de tradition grecque, et les Avionets du fabuliste Avien latin (actif au Ve siècle). Ces fables sont très diffusées au Moyen Âge, et on les retrouve jusque dans l’iconographie comme sur les dalles de pavement de la Basilique Notre-Dame de Saint-Omer. L’exemplum, est un court récit souvent surprenant ou amusant où les animaux sont très présents, et destiné à illustrer un propos plus sérieux, généralement un sermon, avec une portée morale.

Saint-Omer, BA, ms. 8, f. 51vd : initiale historiée avec la fable de l’Âne à la lyre

Citons enfin les œuvres allégoriques dédiées à la Vierge, composées dans les derniers siècles du Moyen Âge, et qui fondent leur poétique sur des métaphores largement empruntées au monde naturel. Il y a par exemple le De laudibus beate Marie virginis de Richard de Saint-Laurent (11..-vers 1250), et le Rosarius composé après 1328, constituée de description d'un élément naturel dont les propriétés sont associées à la Vierge.


Saint-Omer, Basilique Notre-Dame, chapelle rayonnante nord, dalle de pavement : le renard et la cigogne



Bestiarium, troisième famille, Angleterre, c.1275 – 1290, Westminster abbey Library, ms. 22


La seconde famille du Bestiarium est celle qui a connu la plus grande diffusion et les changements les plus importants. Sa rédaction, vers le début du XIIe siècle, correspond à un changement dans l’esprit de l’ouvrage qui prend un tour plus encyclopédique. La seconde famille du Bestiarum développe un enseignement plus littéral, destiné à faciliter l’exégèse de la Bible et non plus de la Création. Cette dimension encyclopédique fait que le nombre de chapitres augmente considérablement, jusqu’à 108. Isidore y prend plus d’importance, au point que, dans certaines versions, l’ordre de succession des chapitres suit désormais l’organisation des Étymologies. Plusieurs chapitres ne comprennent même plus d’interprétation allégorique. Enfin, de nombreuses autres sources viennent s’ajouter à Isidore de Séville : le Polyhistor de Solin (3..-v. 400), l’Hexameron d’Ambroise de Milan (339-397), le De universo de Raban Maur (780-856), l’Aviarium de Hugues de Fouilloy (1100 ?-1173) et le Pantheologus de Pierre de Cornouailles (1197-1221).


On connait au moins une traduction française de la première famille du Bestiarium, composée dans les années 1210-1211 par Guillaume le Clerc de Normandie. Il s’agit en plus d’une adaptation en moyen français et en vers, mais qui suit le contenu général de sa source.


Bestiarium, seconde famille, Angleterre, XIIIe siècle, Paris, BnF, ms. Latin 3630, f. 75v.


Le Bestiarium proprement dit apparaît en Angleterre vers la fin du XIe siècle. Il nait de l’ajout aux chapitres de la version B du Physiologus latin, de passages des Étymologies d’Isidore de Séville. Le Bestiarium est donc un genre hybride, résultant de la fusion entre un texte allégorique à vocation exégétique, le Physiologus, et un texte encyclopédique à vocation herméneutique, les Etymologies. La tradition littéraire du Bestiarium est complexe et ramifiée. On la divise traditionnellement en quatre grandes familles.

Le Bestiaire médiéval, de même que tous les ouvrages à visée encyclopédique, a une vocation essentiellement herméneutique. C’est à dire qu’il a été conçu pour faciliter l’interprétation des textes sacrés et de leurs commentaires. Il répond en cela à l’invitation lancée par Augustin d’Hippone dans son traité sur La doctrine chrétienne, à étudier les choses de la Nature afin d’être en mesure de comprendre les métaphores bibliques :

« L’ignorance des choses, à son tour, rend obscures ces expressions figurées, quand elles portent sur les propriétés des êtres animés, des pierres, des plantes, ou autres créatures, qui sont mis dans les Écritures, en vue d’une signification symbolique […] Si quelqu’un de ceux qui en sont capables se sentait le goût de consacrer généreusement son activité à l’utilité de ses frères, il pourrait fort bien noter tous les lieux géographiques, tous les animaux, herbes, arbres, pierres, métaux inconnus et tous les objets de toute nature mentionnés par l’Écriture, les classer par genres, les décrire un par un, et les consigner dans un écrit séparé ».

Botticeli, Saint-Augustin dans son cabinet de travail, Florence, Église des Orgnissanti, 1480

En d’autres termes, le Bestiaire est d’abord une sorte de dictionnaire de la faune biblique et exégétique. De fait, la Bible est pleine de métaphores animalières dont la signification ne peut être saisie que si l’on connaît les caractéristiques du comparant qui fondent la comparaison. Or, il ne faut pas oublier que la culture biblique est exotique pour l’Occident chrétien. Rappelons que cette collection de textes a été compilée pendant plusieurs siècles entre l’Égypte et la Palestine. Si de nos jours presque tout le monde sait à quoi ressemblent un lion, une autruche ou un éléphant, ces animaux sont restés rares et méconnus en Europe à l’époque médiévale, qui ne les connaissant que de nom et à travers les descriptions qui en sont données par les auteurs antiques.

Ainsi, comment comprendre les Lamentations de Jérémie (IV, 3) : « mais la fille de mon peuple est devenue cruelle comme les autruches du désert », si on ne sait pas ce qu’est une autruche… Il suffit pour cela de consulter le Bestiaire, qui nous apprend que :

« Il existe un animal qui est nommé [en hébreu] assida, en grec strutiocameon, et en latin struccio. De cet animal le prophète Jérémie dit : « même l’autruche connait dans les cieux sa saison » (Jr. VIII, 7).

Le Physiologus dit qu’elle ressemble au vautour. Elle a des ailes, mais ne sait pas voler comme les autres oiseaux ; elle a des pattes comme celles du chameau, c’est pourquoi les Grecs l’appellent structiocamelo (moineau-chameau). Cet animal, quand vient le temps de la ponte, lèves les yeux au ciel et regarde si l’étoile Virgile s’est levée. Elle ne dépose pas ses œufs en terre si elle ne voit cette étoile dans le ciel. De cette étoile Job dit : « qui a créé Virgile, Orion, les Pléiades et les constellations du Sud ? » (Jb. IX, 9). Son temps est venu lorsqu’elle voit Virgile dans le ciel, c’est à dire quand les champs fleurissent en été, vers le mois de juin. Alors l’autruche, ayant vu Virgile dans le ciel, fait un trou dans le désert, y dépose ses œufs et les recouvre de sable. Une fois cela fait, elle les y oublie et n’y revient plus. C’est un animal de nature oublieuse ; et donc, lorsque vient le moment il pond ses œufs et s’en tient là, et, bien qu’il soit censé devoir les couver et à l’éclosion, élever ses petits, il laisse la douceur du climat et l’air chaud du désert, faire éclore ses œufs et élever ses petits. Si, par conséquent, l’autruche connait sa saison en levant les yeux au ciel, et abandonne sa progéniture, plus encore le fidèle devrait abandonner les biens terrestres pour rechercher les célestes comme l’y enjoint l’Apôtre « Mais je fais une chose : oubliant ce qui est en arrière, me portant vers ce qui est en avant » (Ph. III, 13) : Et le Seigneur dit dans l’Evangile : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, ou ses fils, n’est pas digne de moi » (Mt. X, 37). Et à ceux qui donne pour excuse de devoir enterrer leur père il dit : « Suis-moi et laisse les morts ensevelir leurs morts » (Mt. VIII, 22).

Étymologie [d’Isidore de Séville] : structio est le nom grec de cet animal, qui a des ailes comme un oiseau, mais qui ne s’élève au-dessus du sol. Elle néglige de couver ses œufs, qui n’ont pour tout soin que la chaleur de la poussière. »

Grace à ce passage, on peut se faire une idée (certes vague) de ce à quoi ressemble une autruche, mais surtout on apprend qu’elle abandonne ses petits. Voilà donc pourquoi le prophète Jérémie nous dit que l’autruche est cruelle, et qu’il lui compare la fille de Sion qui, dans sa détresse face à la destruction de Jérusalem, ne s’occupe plus de ses enfants.

Hugues de Fouilloy, De avibus, encre sur parchemin, Saint-Bertin (?), vers 1200-1210, Saint-Omer, BA, ms. 94, f. 25 : l’autruche

Le passage du Moyen Âge à l’Époque moderne ne s’est pas fait sans transition, et bien des œuvres scientifiques et symboliques de la Renaissance, du Siècle d’or et des Lumières sont largement tributaires du colossal héritage médiéval. Même si à partir du XVIe siècle les sciences et la culture occidentales sont progressivement mais profondément modifiées par la laïcisation du savoir, le développement des sciences expérimentales et de l’imprimerie qui permet une plus large diffusion des sources et un meilleur partage des connaissances, un grand nombre de notions et de croyances médiévales perdurent encore longtemps. Il ne faut donc pas s’étonner de trouver des espèces merveilleuses dans les encyclopédie zoologiques modernes.

Ulysse Aldrovandi, De quadrupedibus solidipedibus volumen integrum, Bologne, Vittorio Benaci, 1616 (Saint-Omer, BA, inv. 1391-5) : cornes de licornes

L’un des exemples les plus fameux est celui de l’Historia animalium de Conrad Gessner (1516-1565), largement tributaire des encyclopédistes de l’Antiquité et du Moyen Âge. La part de l’innovation de son ouvrage est importante, mais cette somme est avant tout une immense compilation des savoirs zoologiques accumulés en Occident depuis l’Antiquité. C’est la raison pour laquelle on y trouve encore mentionnés les hydres, les licornes et autres satyres.

Cette permanence, souvent motivée par un souci d’exhaustivité des sources, est néanmoins questionnée et remise en question. Comme dans le Discours de la Mumie, des venins, de la licorne et de la peste, publié à Paris en 1582 par Ambroise Paré (v. 1510-1590), qui doute fortement de l’existence de cet animal, que seule sa foi fait hésiter à ranger au nombre des chimères : « certes, n’était l’autorité de l’Écriture Sainte, à laquelle nous sommes tenus d’ajouter foi, je ne croirais pas qu’il fût des licornes ».

Cet esprit critique va se développer grâce au relâchement progressif de l’asservissement intellectuel que l’Église impose aux savants pour protéger ses dogmes. Ainsi, la licorne et tous les êtres du Bestiaire conçus par la pensée analogique des Anciens vont progressivement être relégués au seul domaine du merveilleux.

Ambroise Paré, Opera chirurgica, Francfort, Jacob Fischer, 1612 (Saint-Omer, BA, inv. 1413 : Des monstres