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Claude MONET, Les Tuileries, 1876, musée Marmottan

le jardin

étymologie

- apparaît au XIIème siècle

- du bas latin gardinium, le jardin, l'enclos

+ influences du latin hortus, le jardin, et du bas francique *gart ou *gardo, la clôture, l'enclos

définition

Larousse :

- Terrain souvent clos, où l'on cultive des légumes, des fleurs, des arbres et arbustes fruitiers et d'ornement ou un mélange de ces plantes.

- Espace aménagé pour la promenade ou le repos, dans un souci esthétique, et portant des pelouses, des parterres, des bosquets, des plans d'eau.

le jardin, un lieu clos

le jardin, un lieu aménagé par l'Homme

illustration pour "Le Conte du Chevalier",

Contes de Canterbury, Geoffrey CHAUCER,
XIVème siècle

le jardin, un lieu clos

lieu idéal

lieu protégé

lieu de quête

lieu discret

lieu intime

lieu de réflexion

Bible, "Genèse" (2, 4-25), VIIIème – IIème siècles av. J.C.

Telle fut l'histoire du ciel et de la terre quand ils furent créés. Lorsque l'Eternel Dieu fit la terre et le ciel, il n'y avait encore aucun arbuste des champs sur la terre et aucune herbe des champs ne poussait encore, car l'Eternel Dieu n'avait pas fait pleuvoir sur la terre et il n'y avait pas d'homme pour cultiver le sol.

Cependant, une vapeur montait de la terre et arrosait toute la surface du sol. L'Eternel Dieu façonna l'homme avec la poussière de la terre. Il insuffla un souffle de vie dans ses narines et l'homme devint un être vivant.

L'Eternel Dieu planta un jardin en Eden, du côté de l'est, et il y mit l'homme qu'il avait façonné. L'Eternel Dieu fit pousser du sol des arbres de toute sorte, agréables à voir et porteurs de fruits bons à manger. Il fit pousser l'arbre de la vie au milieu du jardin, ainsi que l'arbre de la connaissance du bien et du mal.

Un fleuve sortait d'Eden pour arroser le jardin, et de là il se divisait en quatre bras. Le nom du premier est Pishon : il entoure tout le pays de Havila où se trouve l'or. L'or de ce pays est pur. On y trouve aussi le bdellium et la pierre d'onyx. Le nom du deuxième fleuve est Guihon : il entoure tout le pays de Cush. Le nom du troisième est le Tigre : il coule à l'est de l'Assyrie. Le quatrième fleuve, c'est l'Euphrate.

L'Eternel Dieu prit l'homme et le plaça dans le jardin d'Eden pour qu'il le cultive et le garde. L'Eternel Dieu donna cet ordre à l'homme : "Tu pourras manger les fruits de tous les arbres du jardin, mais tu ne mangeras pas le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras, c'est certain."

L'Eternel Dieu dit : "Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Je lui ferai une aide qui soit son vis-à-vis." L'Eternel Dieu façonna à partir de la terre tous les animaux sauvages et tous les oiseaux du ciel, puis il les fit venir vers l'homme pour voir comment il les appellerait. Il voulait que tout être vivant porte le nom que l'homme lui donnerait. L'homme donna des noms à tout le bétail, aux oiseaux du ciel et à tous les animaux sauvages, mais pour lui-même il ne trouva pas d'aide qui soit son vis-à-vis.

Alors l'Eternel Dieu fit tomber un profond sommeil sur l'homme, qui s'endormit. Il prit une de ses côtes et referma la chair à sa place. L'Eternel Dieu forma une femme à partir de la côte qu'il avait prise à l'homme et il l'amena vers l'homme. L'homme dit : "Voici cette fois celle qui est faite des mêmes os et de la même chair que moi. On l'appellera femme parce qu'elle a été tirée de l'homme." C'est pourquoi l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et ils ne feront qu'un. L'homme et sa femme étaient tous les deux nus, et ils n'en avaient pas honte.

traduit de l’hébreu

VOLTAIRE, Candide (XXX), 1759

– Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin.

– Vous avez raison, dit Pangloss ; car, quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos.

– Travaillons sans raisonner, dit Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable."

Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide :

"Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles : car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.

– Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin."

: HOMÈRE, Odyssée (IV, v. 563 à 568), VIIIème siècle av. J.C.

Les Immortels t'emmèneront chez le blond Rhadamanthe,

Aux champs Élyséens, qui sont tout au bout de la terre.

C'est là que la plus douce vie est offerte aux humains ;

Jamais ni neige ni grands froids ni averses non plus ;

On ne sent partout que zéphyrs dont les brises sifflantes

Montent de l'Océan pour donner la fraîcheur aux hommes.

traduit du grec ancien par Frédéric MUGLER, 1995

VIRGILE, Énéide (VI, v. 637 à 665), 19 av. J.C.

Ici, un éther très vaste éclaire ces plaines de lumière pourpre,

les occupants y connaissent leur propre soleil et leurs astres.

Les uns exercent leurs corps sur des palestres de gazon,

s'affrontent dans des jeux et des luttes sur le sable fauve ;

d'autres rythment du pied des chœurs et chantent des poèmes.

Et même voici le prêtre de Thrace, revêtu d'une longue robe,

qui chante en cadence, faisant vibrer les sept notes de sa lyre,

tantôt avec ses doigts, tantôt avec son plectre d'ivoire.

Voici l'antique race de Teucer, descendance magnifique,

héros magnanimes, nés en des temps meilleurs,

Ilus et Assaracus et Dardanus, le fondateur de Troie.

Au loin on aperçoit les armes des guerriers et leurs chars vides.

Des javelots se dressent fichés dans la terre, des chevaux non attelés

paissent dispersés dans la plaine. Ce charme des chars et des armes,

qu'ils ont éprouvé de leur vivant, ce soin à élever de brillants chevaux

subsistent intacts et les suivent, après qu'ils leur mise en terre.

Voilà qu' Énée en aperçoit d'autres à droite et à gauche,

mangeant dans l'herbe et chantant en chœur un joyeux péan,

au milieu d'un bois de lauriers parfumés d'où, refluant vers le haut,

le fleuve Éridan roule ses eaux abondantes à travers la forêt.

Voici la troupe des héros blessés en combattant pour leur patrie,

et ceux qui, durant leur vie furent des prêtres vertueux,

les prophètes pieux, qui ont parlé un langage digne de Phébus,

ou ceux qui ont embelli la vie grâce aux arts qu'ils ont inventés

ou ceux dont les mérites ont laissé le nom dans les mémoires ;

tous ces êtres ont le front ceint d'un bandeau blanc couleur de neige.

traduit du latin par Anne-Marie BOXUS et Jacques POUCET, 2004

François RABELAIS, Gargantua, (LVII) 1534

Au milieu de la cour intérieure, il y avait une magnifique fontaine de bel albâtre. Au-dessus, les trois Grâces, portant des cornes d'abondance, rejetaient l'eau par les mamelles, la bouche, les oreilles, les yeux et les autres orifices du corps. La partie du bâtiment située au-dessus de cette cour était supportée par de gros piliers de calcédoine et de porphyre et des arcs à l'antique, sous lesquels se trouvaient de belles galeries, longues et vastes, ornées de peintures et de cornes de cerfs, de licornes, de rhinocéros, de dents d'hippopotames ou d'éléphants, et d'autres choses dignes d'admiration. Les appartements des dames allaient de la tour Arctique à la porte Antarctique. Les hommes occupaient le reste. En face des appartements des dames, au-dehors, il y avait pour les distraire, entre les deux premières tours, les lices, l'hippodrome, le théâtre et les bassins, avec les mirifiques piscines à trois niveaux, bien pourvues de tout l'équipement nécessaire et d'eau de myrte en abondance.

Le long de la rivière, c'était le beau jardin d'agrément avec, en son milieu, le beau labyrinthe. Entre les deux autres tours, les jeux de paume et de ballon. Du côté de la tour Glaciale, le verger, planté de toutes les espèces d'arbres fruitiers, tous disposés en quinconce. Au bout s'étendait le grand parc, foisonnant de toutes sortes de bêtes sauvages.

Victor HUGO, "Le Jardin d’Hiver", Choses vues (2ème série), 1900

Pendant que les canons, montrés à l'émeute le 29 janvier, étaient, pour ainsi dire, encore en batterie, un bal de bienfaisance attirait tout Paris au Jardin d'Hiver.

Voici ce que c'était que le Jardin d'Hiver.

Un poète l'avait peint d'un mot : "On a mis l'été sous verre." C'était une immense cage de fer, à deux nefs en croix, grande comme quatre ou cinq cathédrales, et revêtue d'une vitrine gigantesque. Cette cage était bâtie dans les Champs-Elysées. On y pénétrait par une galerie en planches, garnie de tapis et de tapisseries. Quand on y entrait, l'œil se fermait d'abord dans l'éblouissement d'un flot de lumière ; à travers cette lumière, on distinguait toutes sortes de fleurs magnifiques et d'arbres étranges, avec les feuillages et les attitudes des tropiques et des Florides, bananiers, palmiers, lataniers, cèdres, larges feuilles, énormes épines, branches bizarres tordues et mêlées comme dans une forêt vierge. Du reste, il n'y avait là de vierge que la forêt. Les plus jolies femmes et les plus belles filles de Paris, en toilettes de bal, tourbillonnaient dans cette illumination a giorno comme un essaim dans un rayon.

Au-dessus de cette cohue parée, resplendissait un monstrueux lustre de cuivre, ou plutôt un immense arbre d'or et de flamme renversé, qui semblait avoir sa racine dans la voûte, et qui laissait pendre sur la foule son feuillage de clartés et d'étincelles. Un vaste cercle de candélabres, de lampadaires et de girandoles rayonnait de toutes parts autour de ce lustre comme les constellations autour du soleil. Un orchestre, qui faisait trembler harmonieusement le vitrage, résonnait dans les combles.

Mais ce qui donnait au Jardin d'Hiver une figure à part, c'est qu'au-delà de ce vestibule de lumière, de musique et de bruit, que les yeux traversaient comme un voile vague et éclatant, on apercevait une sorte d'arche immense et ténébreuse, une grotte d'ombre et de mystère. Cette grotte où se dressaient de grands arbres, où se hérissait un tapis percé d'allées et de clairières où l'on voyait un jet d'eau se dissoudre en brumes de diamants, n'était autre chose que le fond même du jardin. Des points rougeâtres, qui ressemblaient à des oranges de feu, y luisaient, çà et là dans les branchages. Tout cet ensemble était comme un rêve. Les lanternes dans le taillis, quand on en approchait, devenaient de grosses tulipes lumineuses, mêlées aux vrais camélias et aux roses réelles. On s'asseyait sur un banc, les pieds dans la mousse et dans le gazon, et l'on sentait une bouche de chaleur sous ce gazon et cette mousse ; on rencontrait une immense cheminée de marbre et de bronze, où brûlait la moitié d'un arbre, à deux pas d'un buisson frissonnant sous la pluie du jet d'eau. Il y avait des lampes dans les fleurs et des tapis dans les allées. Au milieu des arbres, des satyres, des nymphes toutes nues, des hydres, toutes sortes de groupes et de statues, qui avaient, tout ensemble, comme le lieu même où on les voyait, je ne sais quoi d'impossible et je ne sais quoi de vivant.

Guillaume de LORRIS et Jean de MEUNG, Le Roman de la Rose (I, v. 478 à 508), XIIIème s.

La muraille haute et carrée,

Mieux que haie et close et barrée,

Entourait un vaste verger

Où n'était onc entré berger.

C'était un beau site sans doute ;

A qui m'en eût frayé la route

Ou par échelle, ou par degré,

Certes j'aurais su moult bon gré ;

Car tel déduit et telle joie

Ne vit nul homme, que je croie,

Comme il était en ce verger.

Car ce lieu d'oiseaux héberger

N'était ni dédaigneux ni chiche.

Nul lieu ne fut d'arbres plus riche

Ni d'oisillons au piteux chant ;

D'oiseaux était trois fois autant

Qu'en tout le reste de la France.

Moult belle en était l'accordance ;

Le plus sombre, rien que d'ouïr

Ces chants, s'en devrait éjouir.

Pour moi, si grande était ma joie

Que si l'on m'eût ouvert la voie,

J'aurais céans et de bon cœur

Payé cent livres le bonheur

De voir des oiseaux l'assemblée

(Que Dieu garde !) sous la feuillée,

Gazouillant en ce frais séjour

A l'envi les danses d'amour

Et les plaisantes chansonnettes

Tant courtoises et mignonnettes.

traduit en français moderne par Pierre MARTEAU, 1878

Émile ZOLA, La Faute de l’abbé Mouret (II, 15), 1875

C’était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il s’était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au dernier jour, il venait de les conduire dans l’alcôve verte. Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient l’amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptés des violettes ; et jamais les sollicitations des héliotropes n’avaient eu une ardeur plus sensuelle. Du verger, c’étaient des bouffées de fruits mûrs que le vent apportait, une senteur grasse de fécondité, la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies élevaient une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d’herbes que le soleil baisait, large plainte d’une foule innombrable en rut, qu’attendrissaient les caresses fraîches des rivières, les nudités des eaux courantes, au bord desquelles les saules rêvaient tout haut de désir. La forêt soufflait la passion géante des chênes, les chants d’orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond des sanctuaires de feuillage ; tandis que les buissons, les jeunes taillis étaient pleins d’une polissonnerie adorable, d’un vacarme d’amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le plaisir, au milieu d’un grand froissement de branches. Et, dans cet accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes s’entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses aimaient d’une façon tragique, sans que les sources voisines pussent les soulager, tout allumées elles-mêmes par l’astre qui descendait dans leur lit. – Que disent-ils ? murmura Serge, éperdu. Que veulent-ils de nous, à nous supplier ainsi ? Albine, sans parler, le serra contre elle. [...]

Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l’arbre qui confia à l’oreille d’Albine ce que les mères murmurent aux épousées, le soir des noces.

Albine se livra. Serge la posséda.

Et le jardin entier s’abîma avec le couple, dans un dernier cri de passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent ; les herbes laissèrent échapper un sanglot d’ivresse ; les fleurs, évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme ; le ciel lui-même, tout embrasé d’un coucher d’astre, eut des nuages immobiles, des nuages pâmés, d’où tombait un ravissement surhumain. Et c’était une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l’entrée de ces deux enfants dans l’éternité de la vie. Le parc applaudissait formidablement.

Paul VERLAINE, "Après trois ans", Poèmes saturniens ("Melancholia"), 1886

Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,

Je me suis promené dans le petit jardin

Qu’éclairait doucement le soleil du matin,

Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.

Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle

De vigne folle avec les chaises de rotin…

Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin

Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.

Les roses comme avant palpitent ; comme avant,

Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,

Chaque alouette qui va et vient m’est connue.

Même j’ai retrouvé debout la Velléda,

Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,

– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.

Marcel PROUST, Du Côté de chez Swann ("Combray", II), 1913

Cà et là, à la surface, rougissait comme une fraise une fleur de nymphéa au cœur écarlate, blanc sur les bords. Plus loin, les fleurs plus nombreuses étaient plus pâles, moins lisses, plus grenues, plus plissées, et disposées par le hasard en enroulements si gracieux qu'on croyait voir flotter à la dérive, comme après l'effeuillement mélancolique d'une fête galante, des roses mousseuses en guirlandes dénouées. Ailleurs, un coin semblait réservé aux espèces communes qui montraient le blanc et le rose proprets de la julienne, tandis qu'un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une véritable plate-bande flottante, on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser comme des papillons leurs ailes bleuâtres et glacées sur l'obliquité transparente de ce parterre d'eau; de ce parterre céleste aussi: car il donnait aux fleurs un sol d'une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l'après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d'un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu'il s'emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu'il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux - avec ce qu'il y a d'infini - dans l'heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein ciel.

PLATON (428-348 av. J.C.), Phèdre (230 b et c)

Par Héra ! quel beau lieu de repos ! Ce platane, en effet, s’étend très largement et s’élève très haut ; et ce gattilier élancé répand aussi un merveilleux ombrage. Comme il est au plus haut de sa fleur, il dégage en ce lieu l’odeur la plus suave. Voici encore que, sous ce platane, la plus agréable des sources épanche une eau très fraiche, comme l’indique ce que mon pied ressent. Elle doit être, à en juger par ces figurines et par ces statues, consacrée à des Nymphes, et à Achéloüs. Goûte encore, si tu veux, tout ce qu’a d’attrayant et de très agréable le bon air que ce lieu permet de respirer ; il accompagne le chœur des cigales d’une harmonieuse mélodie d'été. Mais, c’est le charme de l’herbe qui plus que tout m’enchante ; en pente douce, elle a poussé en quantité suffisante pour qu’on s’y étende et qu’on ait la tête parfaitement à l’aise.

traduit du grec ancien par Mario MEUNIER, 1922

VOLTAIRE, Candide (XXX), 1759

– Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin.

– Vous avez raison, dit Pangloss ; car, quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât, ce qui prouve que l'homme n'est pas né pour le repos.

– Travaillons sans raisonner, dit Martin, c'est le seul moyen de rendre la vie supportable."

Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était à la vérité bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette broda ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne rendît service ; il fut un très bon menuisier, et même devint honnête homme ; et Pangloss disait quelquefois à Candide :

"Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles : car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches.

– Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin."

Jean de LA FONTAINE, "Le Philosophe scythe", Fables (XII, 20), 1693

Un philosophe austère, et né dans la Scythie,

Se proposant de suivre une plus douce vie,

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,

Et comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin.

Le Scythe l'y trouva, qui la serpe à la main,

De ses arbres à fruit retranchait l'inutile,

Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,

Corrigeant partout la nature,

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda

Pourquoi cette ruine ? Était-il d'homme sage

De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?

Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage.

Laissez agir la faux du temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage.

J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant,

Le reste en profite d'autant.

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure,

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abattis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son verger contre toute raison,

Sans observer temps ni saison,

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoïcien ;

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.

Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort :

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

"Un homme des sables
Des plaines sans arbres
S'en va de son pays
Au-delà des dunes
Courir la fortune
Car le paradis pour lui
Ce n'est qu'un jardin sous la pluie."

Salma ya salama,

Sayed DARWISH, Pierre DELANOË, Jahine SALAH, Jeff BARNEL (1977)

Ferdinand KNAB, The hanging Gardens of Babylon, 1886

le jardin,
un lieu aménagé
par l'Homme

lieu de puissance

lieu de d'agrément

lieu de travail

lieu témoin

lieu symbolique

Jacques LANZAMM et Jacques DUTRONC, "Le Petit Jardin", 1972

C'était un petit jardin

Qui sentait bon le Métropolitain

Qui sentait bon le bassin parisien

C'était un petit jardin

Avec une table et une chaise de jardin

Avec deux arbres, un pommier et un sapin

Au fond d'une cour à la Chaussée-d'Antin

Mais un jour près du jardin

Passa un homme qui au revers de son veston

Portait une fleur de béton

Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur,

De grâce, de grâce, préservez cette grâce

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur

Ne coupez pas mes fleurs

C'était un petit jardin

Qui sentait bon le Métropolitain,

Qui sentait bon le bassin parisien

C'était un petit jardin

Avec un rouge-gorge dans son sapin

Avec un homme qui faisait son jardin

Au fond d'une cour à la Chaussée-d'Antin

Mais un jour près du jardin

Passa un homme qui au revers de son veston

Portait une fleur de béton

Dans le jardin une voix chanta

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur,

De grâce, de grâce, préservez cette grâce

De grâce, de grâce, monsieur le promoteur

Ne coupez pas mes fleurs

C'était un petit jardin

Qui sentait bon le Métropolitain

À la place du joli petit jardin

Il y a l'entrée d'un souterrain

Où sont rangées comme des parpaings

Les automobiles du centre urbain

C'était un petit jardin

Au fond d'une cour à la Chaussée-d'Antin.

C'était un petit jardin

Au fond d'une cour à la Chaussée-d'Antin.

Georges MOUSTAKI, "Il y avait un jardin", 1971

C'est une chanson pour les enfants

Qui naissent et qui vivent entre l'acier

Et le bitume, entre le béton et l'asphalte

Et qui ne sauront peut-être jamais

Que la terre était un jardin

Il y avait un jardin qu'on appelait la terre

Il brillait au soleil comme un fruit défendu

Non ce n'était pas le paradis ni l'enfer

Ni rien de déjà vu ou déjà entendu

Il y avait un jardin une maison des arbres

Avec un lit de mousse pour y faire l'amour

Et un petit ruisseau roulant sans une vague

Venait le rafraîchir et poursuivait son cours

Il y avait un jardin grand comme une Vallée

On pouvait s'y nourrir à toutes les saisons

Sur la terre brûlante ou sur l'herbe gelée

Et découvrir des fleurs qui n'avaient pas de nom

Il y avait un jardin qu'on appelait la terre

Il était assez grand pour des milliers d'enfants

Il était habité jadis par nos grands-pères

Qui le tenaient eux-mêmes de leurs grands-parents

Où est-il ce jardin où nous aurions pu naître

Où nous aurions pu vivre insouciants et nus

Où est cette maison toutes portes ouvertes

Que je cherche encore et que je ne trouve plus ?

Léopold SEDAR SENGHOR, "Jardin de France", Poèmes inédits, 1960

Calme jardin,

Grave jardin

Jardin aux yeux baissés au soir

Pour la nuit

Peines et rumeurs,

Toutes les angoisses bruissantes de la Ville

Arrivent jusqu’à moi, glissant sur les toits lisses,

Arrivent à la fenêtre

Penchée, tamisée par les feuilles menues et tendres et pensives.

Mains blanches,

Gestes délicats,

Gestes apaisants,

Mais l’appel du tam-tam

Bondissant

Par monts

Et Continents,

Qui l’apaisera mon cœur,

A l’appel du tam- tam

Bondissant,

Véhément

Lancinant ?

Victor HUGO, Les Misérables (IV, III, 3), 1862

Ce jardin ainsi livré à lui-même depuis plus d'un demi-siècle était devenu extraordinaire et charmant. Les passants d'il y a quarante ans s'arrêtaient dans cette rue pour le contempler, sans se douter des secrets qu'il dérobait derrière ses épaisseurs fraîches et vertes. Plus d'un songeur à cette époque a laissé bien des fois ses yeux et sa pensée pénétrer indiscrètement à travers les barreaux de l'antique grille cadenassée, tordue, branlante, scellée à deux piliers verdis et moussus, bizarrement couronnée d'un fronton d'arabesques indéchiffrables.

Il y avait un banc de pierre dans un coin, une ou deux statues moisies, quelques treillages décloués par le temps pourrissant sur le mur; du reste plus d'allées ni de gazon ; du chiendent partout. Le jardinage était parti, et la nature était revenue. Les mauvaises herbes abondaient, aventure admirable pour un pauvre coin de terre. La fête des giroflées y était splendide. Rien dans ce jardin ne contrariait l'effort sacré des choses vers la vie ; la croissance vénérable était là chez elle. Les arbres s'étaient baissés vers les ronces, les ronces étaient montées vers les arbres, la plante avait grimpé, la branche avait fléchi, ce qui rampe sur la terre avait été trouver ce qui s'épanouit dans l'air, ce qui flotte au vent s'était penché vers ce qui se traîne dans la mousse ; troncs, rameaux, feuilles, fibres, touffes, vrilles, sarments, épines, s'étaient mêlés, traversés, mariés, confondus ; la végétation, dans un embrassement étroit et profond, avait célébré et accompli là, sous l'œil satisfait du créateur, en cet enclos de trois cents pieds carrés, le saint mystère de sa fraternité, symbole de la fraternité humaine. Ce jardin n'était plus un jardin, c'était une broussaille colossale, c'est-à-dire quelque chose qui est impénétrable comme une forêt, peuplé comme une ville, frissonnant comme un nid, sombre comme une cathédrale, odorant comme un bouquet, solitaire comme une tombe, vivant comme une foule.

En floréal, cet énorme buisson, libre derrière sa grille et dans ses quatre murs, entrait en rut dans le sourd travail de la germination universelle, tressaillait au soleil levant presque comme une bête qui aspire les effluves de l’amour cosmique et qui sent la sève d’avril monter et bouillonner dans ses veines, et, secouant au vent sa prodigieuse chevelure verte, semait sur la terre humide, sur les statues frustes, sur le perron croulant du pavillon et jusque sur le pavé de la rue déserte, les fleurs en étoiles, la rosée en perles, la fécondité, la beauté, la vie, la joie, les parfums. À midi mille papillons blancs s’y réfugiaient, et c’était un spectacle divin de voir là tourbillonner en flocons dans l’ombre cette neige vivante de l’été. Là, dans ces gaies ténèbres de la verdure, une foule de voix innocentes parlaient doucement à l’âme, et ce que les gazouillements avaient oublié de dire, les bourdonnements le complétaient. Le soir une vapeur de rêverie se dégageait du jardin et l’enveloppait ; un linceul de brume, une tristesse céleste et calme, le couvraient ; l’odeur si enivrante des chèvrefeuilles et des liserons en sortait de toute part comme un poison exquis et subtil ; on entendait les derniers appels des grimperaux et des bergeronnettes s’assoupissant sous les branchages ; on y sentait cette intimité sacrée de l’oiseau et de l’arbre ; le jour les ailes réjouissent les feuilles, la nuit les feuilles protègent les ailes.

L’hiver, la broussaille était noire, mouillée, hérissée, grelottante, et laissait un peu voir la maison. On apercevait, au lieu de fleurs dans les rameaux et de rosée dans les fleurs, les longs rubans d’argent des limaces sur le froid et épais tapis des feuilles jaunes ; mais de toute façon, sous tout aspect, en toute saison, printemps, hiver, été, automne, ce petit enclos respirait la mélancolie, la contemplation, la solitude, la liberté, l’absence de l’homme, la présence de Dieu ; et la vieille grille rouillée avait l’air de dire : ce jardin est à moi.

Le pavé de Paris avait beau être là tout autour, les hôtels classiques et splendides de la rue de Varenne à deux pas, le dôme des Invalides tout près, une révolution qui avait passé, l’écroulement des antiques fortunes, l’absence, l’oubli, quarante ans d’abandon et de viduité, avaient suffi pour ramener dans ce lieu privilégié les fougères, les bouillons-blancs, les ciguës, les achillées, les digitales, les hautes herbes, les grandes plantes gaufrées aux larges feuilles de drap vert pâle, les lézards, les scarabées, les insectes inquiets et rapides ; pour faire sortir des profondeurs de la terre et reparaître entre ces quatre murs je ne sais quelle grandeur sauvage et farouche ; et pour que la nature, qui déconcerte les arrangements mesquins de l’homme et qui se répand toujours tout entière là où elle se répand, aussi bien dans la fourmi que dans l’aigle, en vînt à s’épanouir dans un méchant petit jardin parisien avec autant de rudesse et de majesté que dans une forêt vierge du Nouveau Monde.

Jean-Jacques ROUSSEAU, Julie ou la Nouvelle Héloïse (IV, 11), 1761

L'erreur des prétendus gens de goût est de vouloir de l'art partout, et de n'être jamais contents que l'art ne paraisse ; au lieu que c'est à le cacher que consiste le véritable goût, surtout quand il est question des ouvrages de la nature. Que signifient ces allées droites, si sablées, qu'on trouve sans cesse, et ces étoiles, par lesquelles, bien loin d'étendre aux yeux la grandeur d'un parc, comme on l'imagine, on ne fait qu'en montrer maladroitement les bornes ? Voit-on dans les bois du sable de rivière, ou le pied se repose-t-il plus doucement sur ce sable que sur la mousse ou la pelouse ? La nature emploie-t-elle sans cesse l'équerre et la règle ? Ont-ils peur qu'on ne la reconnaisse en quelque chose malgré leurs soins pour la défigurer ? Enfin, n'est-il pas plaisant que, comme s'ils étaient déjà las de la promenade en la commençant, ils affectent de la faire en ligne droite pour arriver plus vite au terme ? Ne dirait-on pas que, prenant le plus court chemin, ils font un voyage plutôt qu'une promenade, et se hâtent de sortir aussitôt qu'ils sont entrés ?

Que fera donc l'homme de goût qui vit pour vivre, qui sait jouir de lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples, et qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison ? Il la fera si commode et si agréable qu'il s'y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu'il semble n'avoir rien fait. Il rassemblera l'eau, la verdure, l'ombre et la fraîcheur ; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera à rien de la symétrie ; elle est ennemie de la nature et de la variété ; et toutes les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu'on croit être toujours dans la même : il élaguera le terrain pour s'y promener commodément, mais les deux côtés de ses allées ne seront point toujours exactement parallèles ; la direction n'en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarche d'un homme oisif qui erre en se promenant. Il ne s'inquiétera point de se percer au loin de belles perspectives : le goût des points de vue et des lointains vient du penchant qu'ont la plupart des hommes à ne se plaire qu'où ils ne sont pas ; ils sont toujours avides de ce qui est loin d'eux.

Les Mille et une Nuits (LXIème nuit), IXème s.

Je me promettais bien de ne pas oublier l'avis important qu'elles m'avaient donné, de ne pas ouvrir la porte d'or ; mais comme, à cela près, il m'était permis de satisfaire ma curiosité, je pris la première des clefs des autres portes, qui étaient rangées par ordre. J'ouvris la première porte, et j'entrai dans un jardin fruitier, auquel je crois que dans l'univers il n'y en a point qui soit comparable. Je ne pense pas même que celui que notre religion nous promet après la mort puisse le surpasser. La symétrie, la propreté, la disposition admirable des arbres, l'abondance et la diversité des fruits de mille espèces inconnues, leur fraîcheur, leur beauté, tout ravissait ma vue. Je ne dois pas négliger, madame, de vous faire remarquer que ce jardin délicieux était arrosé d'une manière fort singulière : des rigoles creusées avec art et proportion portaient de l'eau abondamment à la racine des arbres qui en avaient besoin pour pousser leurs premières feuilles et leurs fleurs ; d'autres en portaient moins à ceux dont les fruits étaient déjà noués ; d'autres encore moins à ceux où ils grossissaient ; d'autres n'en portaient que ce qu'il en fallait précisément à ceux dont le fruit avait acquis une grosseur convenable et n'attendait plus que la maturité ; mais cette grosseur surpassait de beaucoup celle des fruits ordinaires de nos jardins. Les autres rigoles enfin, qui aboutissaient aux arbres dont le fruit était mûr, n'avaient d'humidité que ce qui était nécessaire pour le conserver dans le même état sans le corrompre. Je ne pouvais me lasser d'examiner et d'admirer un si beau lieu ; et je n'en serais jamais sorti, si je n'eusse pas conçu dès lors une plus grande idée des autres choses que je n'avais point vues. J'en sortis l'esprit rempli de ces merveilles ; je fermai la porte, et j'ouvris celle qui suivait. Au lieu d'un jardin de fruits, j'en trouvai un de fleurs, qui n'était pas moins singulier dans son genre. Il renfermait un parterre spacieux, arrosé non pas avec la même profusion que le précédent, mais avec un plus grand ménagement, pour ne pas fournir plus d'eau que chaque fleur n'en avait besoin. La rose, le jasmin, la violette, le narcisse, l'hyacinthe, l'anémone, la tulipe, la renoncule, l'œillet, le lis et une infinité d'autres plantes qui ne fleurissaient ailleurs qu'en différents temps, se trouvaient là fleuries toutes à la fois ; et rien n'était plus doux que l'air qu'on respirait dans ce jardin. J'ouvris la troisième porte ; je trouvai une volière très vaste. Elle était pavée de marbre de plusieurs sortes de couleurs, du plus fin, du moins commun. La cage était de santal et de bois d'aloès ; elle renfermait une infinité de rossignols, de chardonnerets, de serins, d'alouettes, et d'autres oiseaux encore plus harmonieux dont je n'avais jamais entendu parler de ma vie. Les vases où étaient leur grain et leur eau étaient de jaspe ou d'agate la plus précieuse. D'ailleurs, cette volière était d'une grande propreté : à voir son étendue, je jugeais qu'il ne fallait pas moins de cent personnes pour la tenir aussi nette qu'elle était ; personne toutefois n'y paraissait, non plus que dans les jardins où j'avais été, dans lesquels je n'avais pas remarqué une mauvaise herbe, ni la moindre superfluité qui m'eût blessé la vue. Le soleil était déjà couché, et je me retirai charmé du ramage de cette multitude d'oiseaux qui cherchaient alors à se percher dans l'endroit le plus commode pour jouir du repos de la nuit. Je me rendis à mon appartement, résolu d'ouvrir les autres portes les jours suivants, à l'exception de la centième.

traduit de l’arabe par Antoine GALLAND, 1714

QUINTE-CURCE, Histoire d’Alexandre (V, I, 32-35), Ier s.

Au-dessus de la citadelle sont ces jardins suspendus, merveille devenue célèbre par les récits des Grecs ; ils égalent en élévation le sommet des murailles, et doivent un grand charme à une foule d'arbres élevés et à leurs ombrages. (33) Les piliers qui soutiennent tout l'ouvrage sont construits en pierre : au-dessus de ces piliers est un lit de pierres carrées fait pour recevoir la terre que l'on y entasse à une grande profondeur, ainsi que l'eau dont elle est arrosée. Et telle est la force des arbres qui croissent sur ce sol créé par l'art, qu'ils ont à leur base jusqu'à huit coudées de circonférence, s'élancent à cinquante pieds de hauteur, et sont aussi riches en fruits que s'ils étaient nourris par leur terre maternelle. (34) D'ordinaire le temps, dans son cours, détruit, en les minant sourdement, les travaux des hommes et jusqu'aux œuvres de la nature ; ici, au contraire, cette construction gigantesque, pressée par les racines de tant d'arbres et surchargée du poids d'une si vaste forêt, dure sans avoir souffert aucun dommage : c'est que vingt larges murailles la soutiennent, séparées les unes des autres par un intervalle de onze pieds, de telle sorte que, dans le lointain, on dirait des bois qui couronnent la montagne où ils sont nés. (35) La tradition rapporte qu'un roi de Syrie, qui régnait à Babylone, entreprit ce monument par tendresse pour son épouse, qui, sans cesse regrettant l'ombrage des bois et des forêts dans ce pays de plaines, obtint de lui d'imiter, par ce genre de travail, les agréments de la nature.

traduit du latin par Jules PIERROT, 1828

STRABON, Géographie (XVI, 1), 20 av. J.C. – 23 ap. J.C.

Babylone est située, elle aussi, dans une plaine. Ses remparts ont trois cent soixante-cinq stades de circuit, trente-deux pieds d'épaisseur et cinquante coudées de hauteur dans l'intervalle des tours, qui elles-mêmes sont hautes de soixante coudées. Au haut de ce rempart on a ménagé un passage assez large pour que deux quadriges puissent s'y croiser. On comprend qu'un pareil ouvrage ait été rangé au nombre des Sept Merveilles du monde, et le Jardin suspendu pareillement. Ce jardin, immense carré de quatre plèthres de côté, se compose de plusieurs étages de terrasses supportées par des arcades dont les voûtes retombent sur des piliers de forme cubique. Ces piliers sont creux et remplis de terre, ce qui a permis d'y faire venir les plus grands arbres. Piliers, arcades et voûtes ont été construits rien qu'avec des briques cuites au feu et de l'asphalte. On arrive à la terrasse supérieure par les degrés d'un immense escalier, le long desquels ont été disposées des limaces ou vis hydrauliques, destinées à faire monter l'eau de l'Euphrate dans le jardin, et qui fonctionnent sans interruption par l'effort d'hommes commis à ce soin. L'Euphrate coupe en effet la ville par le milieu. Sa largeur est d'un stade et le jardin suspendu le borde.

traduit du grec ancien par Amédée TARDIEU, 1867

DIODORE de SICILE, Bibliothèque historique (VI, v. 637 à 665), Ier s. av. J.C.

Il y avait dans la citadelle le jardin suspendu, ouvrage, non pas de Sémiramis, mais d'un roi syrien postérieur à celle-ci : il l'avait fait construire pour plaire à une concubine. On raconte que cette femme, originaire de la Perse, regrettant les prés de ses montagnes, avait engagé le roi à lui rappeler par des plantations artificielles la Perse, son pays natal. Ce jardin, de forme carrée, avait chaque côté de quatre plèthres ; on y montait, par des degrés, sur des terrasses posées les unes sur les autres, en sorte que le tout présentait l'aspect d'un amphithéâtre. Ces terrasses ou plates-formes, sur lesquelles on montait, étaient soutenues par des colonnes qui, s'élevant graduellement de distance à distance, supportaient tout le poids des plantations ; la colonne la plus élevée, de cinquante coudées de haut, supportait le sommet du jardin, et était de niveau avec les balustrades de l'enceinte. Les murs, solidement construits à grands frais, avaient vingt-deux pieds d'épaisseur, et chaque issue dix pieds de largeur. Les plates-formes des terrasses étaient composées de blocs de pierres dont la longueur, y compris la saillie, était de seize pieds sur quatre de largeur. Ces blocs étaient recouverts d'une couche de roseaux mêlés de beaucoup d'asphalte ; sur cette couche reposait une double rangée de briques cuites, cimentées avec du plâtre ; celles-ci étaient, à leur tour, recouvertes de lames de plomb, afin d'empêcher l'eau de filtrer à travers les atterrissements artificiels, et de pénétrer dans les fondations. Sur cette couverture se trouvait répandue une masse de terre suffisante pour recevoir les racines des plus grands arbres. Ce sol artificiel était rempli d'arbres de toute espèce, capables de charmer la vue par leur dimension et leur beauté. Les colonnes s'élevaient graduellement, laissaient par leurs interstices pénétrer la lumière, et donnaient accès aux appartements royaux, nombreux et diversement ornés. Une seule de ces colonnes était creuse depuis le sommet jusqu'à sa base ; elle 126 contenait des machines hydrauliques qui faisaient monter du fleuve une grande quantité d'eau, sans que personne pût rien voir à l'extérieur. Tel était ce jardin qui, comme nous l'avons dit, fut construit plus tard.

traduit du grec ancien par Ferdinand HOEFER, 1851

Jean de LA FONTAINE, "Le Philosophe scythe", Fables (XII, 20), 1693

Un philosophe austère, et né dans la Scythie,

Se proposant de suivre une plus douce vie,

Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux

Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,

Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,

Et comme ces derniers, satisfait et tranquille.

Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin.

Le Scythe l'y trouva, qui la serpe à la main,

De ses arbres à fruit retranchait l'inutile,

Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,

Corrigeant partout la nature,

Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda

Pourquoi cette ruine ? Était-il d'homme sage

De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?

Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage.

Laissez agir la faux du temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage.

J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant,

Le reste en profite d'autant.

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,

Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure,

Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abattis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles,

Il tronque son verger contre toute raison,

Sans observer temps ni saison,

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoïcien ;

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.

Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort :

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

Émile ZOLA, La Curée (I), 1871

Depuis un instant, la vue de Maxime et de Louise, comme elle traversait une allée, avait brusquement arrêté la jeune femme derrière un arbuste. Autour d’elle, la serre chaude, pareille à une nef d’église, et dont de minces colonnettes de fer montaient d’un jet soutenir le vitrail cintré, étalait ses végétations grasses, ses nappes de feuilles puissantes, ses fusées épanouies de verdure.

Au milieu, dans un bassin ovale, au ras du sol, vivait, de la vie mystérieuse et glauque des plantes d’eau, toute la flore aquatique des pays du soleil. Des Cyclanthus, dressant leurs panaches verts, entouraient, d’une ceinture monumentale, le jet d’eau, qui ressemblait au chapiteau tronqué de quelque colonne cyclopéenne. Puis, aux deux bouts, de grands Tornélias élevaient leurs broussailles étranges au-dessus du bassin, leurs bois secs, dénudés, tordus comme des serpents malades, et laissant tomber des racines aériennes, semblables à des filets de pêcheur pendus au grand air. Près du bord, un Pandanus de Java épanouissait sa gerbe de feuilles verdâtres, striées de blanc, minces comme des épées, épineuses et dentelées comme des poignards malais. Et, à fleur d’eau, dans la tiédeur de la nappe dormante doucement chauffée, des Nymphéas ouvraient leurs étoiles roses, tandis que des Euryales laissaient traîner leurs feuilles rondes, leurs feuilles lépreuses, nageant à plat comme des dos de crapauds monstrueux couverts de pustules.

Pour gazon, une large bande de Sélaginelle entourait le bassin. Cette fougère naine formait un épais tapis de mousse, d’un vert tendre. Et, au-delà de la grande allée circulaire, quatre énormes massifs allaient d’un élan vigoureux jusqu’au cintre : les Palmiers, légèrement penchés dans leur grâce, épanouissaient leurs éventails, étalaient leurs têtes arrondies, laissaient pendre leur palmes, comme des avirons lassés par leur éternel voyage dans le bleu de l’air ; les grands Bambous de l’Inde montaient droits, frêles et durs, faisant tomber de haut leur pluie légère de feuilles ; un Ravenala, l’arbre du voyageur, dressait son bouquet d’immenses écrans chinois ; et, dans un coin, un Bananier, chargé de ses fruits, allongeait de toutes parts ses longues feuilles horizontales, où deux amants pourraient se coucher à l’aise en se serrant l’un contre l’autre. Aux angles, il y avait des Euphorbes d’Abyssinie, ces cierges épineux, contrefaits, pleins de bosses honteuses, suant le poison. Et, sous les arbres, pour couvrir le sol, des fougères basses, les Adiantums, les Ptérides, mettaient leurs dentelles délicates, leurs fines découpures. Les Alsophilas, d’espèce plus haute, étageaient leurs rangs de rameaux symétriques, sexangulaires, si réguliers, qu’on aurait dit de grandes pièces de faïence destinées à contenir les fruits de quelque dessert gigantesque. Puis, une bordure de Bégonias et de Caladiums entourait les massifs ; les Bégonias, à feuilles torses, tachées superbement de vert et de rouge ; les Caladiums, dont les feuilles en fer de lance, blanches et à nervures vertes, ressemblent à de larges ailes de papillon ; plantes bizarres dont le feuillage vit étrangement, avec un éclat sombre ou pâlissant de fleurs malsaines.

Derrière les massifs, une seconde allée, plus étroite, faisait le tour de la serre. Là, sur des gradins, cachant à demi les tuyaux de chauffage, fleurissaient les Marantas, douces au toucher comme du velours, les Gloxinias, aux cloches violettes, les Dracenas, semblables à des lames de vieille laque vernie.

Mais un des charmes de ce jardin d’hiver était, aux quatre coins, des antres de verdure, des berceaux profonds, que recouvraient d’épais rideaux de lianes. Des bouts de forêt vierge avaient bâti, en ces endroits, leurs murs de feuilles, leurs fouillis impénétrables de tiges, de jets souples, s’accrochant aux branches, franchissant le vide d’un vol hardi, retombant de la voûte comme des glands de tentures riches. Un pied de Vanille, dont les gousses mûres exhalaient des senteurs pénétrantes, courait sur la rondeur d’un portique garni de mousse ; les Coques du Levant tapissaient les colonnettes de leurs feuilles rondes ; les Bauhinias, aux grappes rouges, les Quisqualus, dont les fleurs pendaient comme des colliers de verroterie, filaient, se coulaient, se nouaient, ainsi que des couleuvres minces, jouant et s’allongeant sans fin dans le noir des verdures.

Et, sous les arceaux, entre les massifs, çà et là, des chaînettes de fer soutenaient des corbeilles dans lesquelles s’étalaient des Orchidées, les plantes bizarres du plein ciel, qui poussent de toutes parts leurs rejets trapus, noueux et déjetés comme des membres infirmes. Il y avait les Sabots de Vénus, dont la fleur ressemble à une pantoufle merveilleuse, garnie au talon d’ailes de libellule ; les Aérides, si tendrement parfumées ; les Stanhopéas, aux fleurs pâles, tigrées, qui soufflent au loin, comme des gorges amères de convalescent, une haleine âcre et forte.

Mais ce qui, de tous les détours des allées frappait les regards, c’était un grand Hibiscus de la Chine, dont l’immense nappe de verdure et de fleurs couvrait tout le flanc de l’hôtel, auquel la serre était scellée. Les larges fleurs pourpres de cette mauve gigantesque, sans cesse renaissantes, ne vivent que quelques heures. On eût dit des bouches sensuelles de femme qui s’ouvraient, les lèvres rouges, molles et humides, de quelque Messaline géante, que des baisers meurtrissaient, et qui toujours renaissaient avec leur sourire avide et saignant.

Renée, près du bassin, frissonnait au milieu de ces floraisons superbes. Derrière elle, un grand sphinx de marbre noir, accroupi sur un bloc de granit, la tête tournée vers l’aquarium, avait un sourire de chat discret et cruel ; et c’était comme l’Idole sombre, aux cuisses luisantes, de cette terre de feu. A cette heure, des globes de verre dépoli éclairaient les feuillages de nappes laiteuses. Des statues, des têtes de femme dont le cou se renversait, gonflé de rires, blanchissaient au fond des massifs, avec des taches d’ombres qui tordaient leurs rires fous. Dans l’eau épaisse et dormante du bassin, d’étranges rayons se jouaient, éclairant des formes vagues, des masses glauques, pareilles à des ébauches de monstres. Sur les feuilles lisses du Ravenala, sur les éventails vernis des Lataniers, un flot de lueurs blanches coulait ; tandis que, de la dentelle des Fougères, tombaient en pluie fine des gouttes de clarté. En haut, brillaient des reflets de vitre, entre les têtes sombres des hauts Palmiers. Puis, tout autour, du noir s’entassait ; les berceaux, avec leurs draperies de lianes, se noyaient dans les ténèbres, ainsi que des nids de reptiles endormis.

Et, sous la lumière vive, Renée songeait, en regardant de loin Louise et Maxime. Ce n’était plus la rêverie flottante, la grise tentation du crépuscule, dans les allées fraîches du Bois. Ses pensées n’étaient plus bercées et endormies par le trot de ses chevaux, le long des gazons mondains, des taillis où les familles bourgeoises dînent le dimanche. Maintenant un désir net, aigu, l’emplissait.

Un amour immense, un besoin de volupté, flottait dans cette nef close, où bouillait la sève ardente des tropiques. La jeune femme était prise dans ces noces puissantes de la terre, qui engendraient autour d’elle ces verdures noires, ces tiges colossales ; et les couches âcres de cette mer de feu, cet épanouissement de forêt, ce tas de végétations, toutes brûlantes des entrailles qui les nourrissaient, lui jetaient des effluves troublants, chargés d’ivresse. A ses pieds, le bassin, la masse d’eau chaude, épaissie par les sucs des racines flottantes, fumait, mettait à ses épaules un manteau de vapeurs lourdes, une buée qui lui chauffait la peau, comme l’attouchement d’une main moite de volupté. Sur sa tête, elle sentait le jet des Palmiers, les hauts feuillages secouant leur arôme. Et plus que l’étouffement chaud de l’air, plus que les clartés vives, plus que les fleurs larges, éclatantes, pareilles à des visages riant ou grimaçant entre les feuilles, c’étaient surtout les odeurs qui la brisaient. Un parfum indéfinissable, fort, excitant, traînait, fait de mille parfums : sueurs humaines, haleines de femmes, senteurs de chevelures ; et des souffles doux et fades jusqu’à l’évanouissement, étaient coupés par des souffles pestilentiels, rudes, chargés de poisons. Mais, dans cette musique étrange des odeurs, la phrase mélodique qui revenait toujours, dominant, étouffant les tendresses de la Vanille et les acuités des Orchidées, c’était cette odeur humaine, pénétrante, sensuelle, cette odeur d’amour qui s’échappe le matin de la chambre close de deux jeunes époux.

Renée, lentement, s’était adossée au socle de granit. Dans sa robe de satin vert, la gorge et la tête rougissantes, mouillées des gouttes claires de ses diamants, elle ressemblait à une grande fleur, rose et verte, à un des Nymphéas du bassin, pâmé par la chaleur. A cette heure de vision nette, toutes ses bonnes résolutions s’évanouissaient à jamais, l’ivresse du dîner remontait à sa tête, impérieuse, victorieuse, doublée par les flammes de la serre. Elle ne songeait plus aux fraîcheurs de la nuit qui l’avaient calmée, à ces ombres murmurantes du jardin, dont les voix lui avaient conseillé la paix heureuse. Ses sens de femme ardente, ses caprices de femme blasée s’éveillaient. Et, au-dessus d’elle, le grand sphinx de marbre noir riait d’un rire mystérieux, comme s’il avait lu le désir enfin formulé qui galvanisait ce cœur mort, le désir longtemps fuyant, "l’autre chose" vainement cherchée par Renée dans le bercement de sa calèche, dans la cendre fine de la nuit tombante, et que venait brusquement de lui révéler sous la clarté crue, au milieu de ce de feu, la vue de Louise et de Maxime, riant et jouant, les mains dans les mains.

A ce moment, un bruit de voix sortit d’un berceau voisin, dans lequel Aristide Saccard avait conduit les sieurs Mignon et Charrier. "Non, vrai, monsieur Saccard, disait la voix grasse de celui-ci, nous ne pouvons vous racheter cela à plus de deux cents francs le mètre." Et la voix aigre de Saccard se récriait : "Mais, dans ma part, vous m’avez compté le mètre de terrain à deux cent cinquante francs. – Eh bien, écoutez, nous mettrons deux cent vingt-cinq francs."

Et les voix continuèrent, brutales, sonnant étrangement sous les palmes tombantes des massifs. Mais elles traversèrent comme un vain bruit le rêve de Renée, devant laquelle se dressait, avec l’appel du vertige, une jouissance inconnue, chaude de crime, plus âpre que toutes celles qu’elle avait déjà épuisées, la dernière qu’elle eût encore à boire. Elle n’était plus lasse.

L’arbuste derrière lequel elle se cachait à demi était une plante maudite, un Tanghin de Madagascar, aux larges feuilles de buis, aux tiges blanchâtres, dont les moindres nervures distillent un lait empoisonné. Et, à un moment, comme Louise et Maxime riaient plus haut, dans le reflet jaune, dans le coucher de soleil du petit salon, Renée, l’esprit perdu, la bouche sèche et irritée, prit entre ses lèvres un rameau du Tanghin, qui lui venait à la hauteur des dents, et mordit une des feuilles amères.

Anna de NOAILLES, "Surprise", Les Eblouissements, 1907

Je méditais ; soudain le jardin se révèle

Et frappe d'un seul jet mon ardente prunelle.

Je le regarde avec un plaisir éclaté ;

Rire, fraîcheur, candeur, idylle de l'été !

Tout m'émeut, tout me plaît, une extase me noie,

J'avance et je m'arrête ; il semble que la joie

Était sur cet arbuste et saute dans mon cœur !

Je suis pleine d'élan, d'amour, de bonne odeur,

Et l'azur à mon corps mêle si bien sa trame

Qu'il semble brusquement, à mon regard surpris,

Que ce n'est pas ce pré, mais mon œil qui fleurit

Et que, si je voulais, sous ma paupière close

Je pourrais voir encor le soleil et la rose.

Giuseppe TOMASI Di LAMPEDUSA, Le Guépard (I), 1958

Précédé d'un Bendico très excité, il descendit le court escalier qui menait au jardin. Enfermé entre trois murs et un côté de la villa, sa réclusion lui conférait un aspect sépulcral accentué par les monticules parallèles qui délimitaient les petits canaux d'irrigation et qui ressemblaient à des tumuli de géants élancés. Sur le sol rougeâtre, les plantes croissaient dans un désordre touffu, les fleurs poussaient où Dieu voulait et les haies de myrte semblaient avoir été placées pour entraver plus que pour diriger le pas. Au fond, une Flore marbrée de lichen jaune et noir exhibait avec résignation ses charmes les plus séculaires ; à ses côtés, deux bancs soutenaient des coussins roulés et brodés, eux aussi en marbre gris, et dans un coin l'or d'un cassier interposait son allégresse intempestive. De chaque motte de terre émanait la sensation d'un désir de beauté vite brisé par la paresse.

Mais le jardin, resserré et macérant entre ses clôtures, exhalait des parfums onctueux, charnels et légèrement putride comme les liquides de décomposition aromatiques distillés par les reliques de certaines saintes ; les petits œillets superposaient leur odeur poivrée à celle, protocolaire, des roses et, huileuse, des magnolias qui s'alourdissaient dans les coins ; tout en dessous, on percevait aussi le parfum de la menthe mêlé à celui, enfantin, du cassier et à celui, confit, du myrte et, par-delà le mur, la senteur d'alcôve des premières fleurs d'oranger débordait de la plantation d'agrumes.

C'était un jardin pour aveugles : la vue était constamment offensée mais l'odorat pouvait en tirer un fort plaisir quoique sans délicatesse. Les roses Paul Neyron dont il avait lui-même acheté les plants à Paris avaient dégénéré : stimulées d'abord, puis ramollies par les sèves vigoureuses et indolentes de la terre sicilienne, brûlées par des juillets d'apocalypse, elles s'étaient transformées en une sorte de choux couleur chair, obscènes, mais distillant un arôme dense et presque ignoble qu'aucun horticulteur français n'eût osé espérer. Le Prince en porta une à son nez et il lui sembla sentir la cuisse d'une danseuse de l'Opéra. Bendico, à qui la fleur fut aussi offerte, s'écarta écœuré et s'empressa de chercher des sensations plus salubres parmi le fumier et quelques petits lézards morts.

Pour le Prince, pourtant, le jardin parfumé fut la cause de sombres associations d'idées. "Aujourd'hui ça sent bon, mais il y a un mois…" […]

Assis sur un banc, il restait inerte à contempler les dévastations que Bendico opérait dans les plates-bandes ; de temps à autre, le chien tournait vers lui ses yeux innocents comme pour être loué du travail accompli : quatorze œillets brisés, la moitié d'une haie arrachée, un petit canal obstrué. On aurait vraiment dit un humain. "C'est bon, Bendico, viens là." Et la bête accourait, posait son museau terreux sur la main, anxieuse de lui montrer que la grossière interruption d'un travail si bien accompli lui était pardonnée.

traduit de l’italien par Jean-Michel MANGANARO, 2006

Madeleine de SCUDERY, La Promenade de Versailles, 1669

Nous fûmes dans le jardin de fleurs à balustrade dorée, bordé de cyprès et d’arbustes différents, et rempli de mille espèces de fleurs ; la face d’en bas est fermée par une balustrade à hauteur d’appui, d’où la vue est fort champêtre. Ce jardin, aussi bien que tous les autres, a ses terrasses bordées de vases de cuivre peints en porcelaine. Au-dessous de cette terrasse à balustrade est le jardin des orangers, dont la belle Etrangère fut extrêmement surprise ; car elle ne comprenait pas qu’on pût mettre de si grands arbres dans des caisses. Télamon qui a extrêmement voyagé, avoua n’en avoir jamais vu de si beaux, et ne loua pas moins les myrthes, dont l’ancienneté les rend admirables.

"Si ce n’était, dit-il en adressant la parole à Glicère, que vous me trouveriez encore trop savant, je dirais que ces myrthes semblent être du temps de Vénus et d’Adonis, et avoir reçu de la mère des Amours cette jeunesse immortelle qui les a fait vieillir sans perdre leur beauté.

– Comme j’ai plus entendu parler de Vénus et d’Adonis, que de Pline et de Polybe, reprit Glicère en souriant, ce que vous venez de dire n’est pas trop savant pour moi ; et si je voulais le reprendre, je dirais seulement que cela est un peu bien fleuri.

– A ce que je vois, me dit la belle Etrangère, votre Prince se plaît à faire que l’Art ou surmonte ou embellisse la nature partout.

– Afin de vous confirmer dans ce sentiment, lui dis-je, je n’ai qu’à vous dire que ce n’est pas une affaire pour lui de changer des étangs de place, et qu’un de ces jours, il en changera deux, ou trois, et il y en aura un vis-à-vis d’ici, pour orner ce petit coin de paysage.

– On dirait à vous entendre parler, dit Glicère, que le roi change aussi facilement des étangs de place, qu’on change les pièces du jeu des échecs.

– Plus aisément encore, repris-je en riant, et cette grande orangerie qui est sous la terrasse où nous sommes, sera encore plus longue de la moitié qu’elle n’est, quoiqu’elle soit déjà très belle."

Nous fûmes alors voir tous ces beaux orangers de plus près, que la belle Etrangère admira encore davantage. On lui fit voir ensuite ces grands jardins pour les fruits, où les espaliers de hauteurs différentes disposés en allées, et exposés judicieusement au soleil, on a trouvé l’art d’avoir des fruits qu’on croirait que le soleil de Provence aurait fait mûrir. Nous fûmes au sortir du jardin des orangers voir en passant le labyrinthe, et entre des bois verts entrecoupés d’allées et de fontaines, gagner le haut de ce superbe jardin, qu’on appelle le fer à cheval à cause de sa figure, et dont la magnificence toute royale montre assez qu’il ne peut être à un particulier, quelque grand qu’il fût. La terrasse qui règne au-dessus est un endroit admirable pour la vue, rien de trop loin, rien de trop près ; elle est bordée d’arbustes sauvages toujours verts. Et ce grand jardin en amphithéâtre avec trois perrons magnifiques, et trois rondeaux situés en triangle, a quelque chose de surprenant qu’on ne peut décrire. Tout y rit, tout y plaît, tout y porte la joie, et marque la grandeur du Maître.

Le Déjeuner dans la serre, Louise ABBEMA, 1877

musée des Beaux-Arts, PAU

Pasie cousant dans le jardin de Bougival, Berthe MORISOT, 1881

musée des Beaux-Arts, PAU

Le Bassin aux nymphéas, harmonie verte, Claude MONET, 1899

National Gallery, LONDRES