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Transcript

Guido le pirate

Introduction

Itinéraire de Guido

  1. Venise
  2. Acre
  3. Palerme
  4. Venise

En ce mois de janvier de l'an de grâce 1258, le port de Venise est en effervescence. Les émissaires du doge sont à la recherche d'un des plus fameux pirates vénitiens, Guido.
Guido n'a que trente-cinq ans mais il s'est taillé une solide réputation parmi ses pairs. Jeune, aventureux, vif, intelligent et d'un caractère entier, il intéresse le doge Reniero Zen qui souhaite lui confier une mission de la plus haute importance.

Gênes

Palerme

Crète

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Itinéraire aller

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Itinéraire retour

Parcours de Guido le pirate

Guido et Reniero Zen ont en commun d'être des gens de mer. Le quarante-cinquième doge de la Sérénissime, la république maritime de Venise, élu en 1253, fut en effet nommé en 1244, lors du siège de Ferrare, "capitaine de mer", c'est-à-dire commandant de la flotte. Le doge était le magistrat en chef et le dirigeant de cette cité-Etat.

Guido est retrouvé et présenté à Reniero Zen au Palais des Doges. La mission périlleuse qui va lui être exposée s'inscrit dans un contexte géopolitique, militaire et économique complexe. Depuis la prise de Constantinople en 1204, Venise contrôle toutes les routes commerciales en Adriatique, en Méditerranée jusqu'au Levant musulman, en passant par les îles grecques. Les entrepôts vénitiens regorgent de vin, d'huile, de sucre, d'épices, de soieries, de coton, de fruits venus d'Orient, des Balkans, d'Egypte ou d'Asie mineure. Ces produits seront expédiés en Italie, en Flandres, en France et en Angleterre. En sens inverse, seront vendues vers Constantinople et le Levant les richesses occidentales : bois, esclaves et sel (longtemps seule vraie richesse locale de Venise).

La difficulté réside dans la possibilité de maintenir ce monopole car Gênes, sa principale rivale, mène une guerre à Venise pour la domination du commerce oriental en Méditerranée.

Que venait faire Guido, le pirate, au milieu de toutes ces luttes qui le dépassaient ?

Comme bon nombre de pirates et de corsaires (la frontière entre les deux catégories étant parfois très mince), Guido aurait son rôle à jouer dans cette lutte féroce entre les deux cités maritimes afin de sauvegarder la primauté commerciale. Venise et Gênes ne s'épargnaient rien : razzias, pillages, massacres et actes de piraterie. En effet, à cette époque, les pirates étaient utilisés et instrumentalisés dans un souci de contrôle des routes commerciales. Et ce rôle s'entendait non seulement entre puissances chrétiennes mais aussi entre chrétiens et musulmans.

A sa grande surprise, Guido se voit confier la charge de venir en renfort des défenseurs des possessions vénitiennes à Saint-Jean-d'Acre.

Guido entre donc au service du doge et de sa cité. Il arme ses navires, recrute des marins et s'élance quelques semaines plus tard pour une longue et dangereuse traversée. Il vogue pendant des semaines, faisant escale en Crète et à Chypre.




Reniero Zen (?-1268) est le quarante-cinquième doge de Venise. Sa jeunesse est totalement méconnue. Il exerça de nombreuses charges diplomatiques en Italie et en France. Sur le plan militaire, on le trouve en 1240 au côté du doge Jacopo Tiepolo lors du siège de Ferrare et il est nommé en 1244 capitaine de mer. Il devient à plusieurs reprises podestat de nombreuses villes italiennes. A la mort de Marino Morosini, Zen se présente au dogat face à Marco Ziani et remporte l'élection par vingt et une voix sur quarante et une. Pour célébrer sa prise de pouvoir, il organise un tournoi chevaleresque qui fit sensation.

Les titres du doge au XIIIe siècle indiquent sa puissance. Il est "chef des Vénitiens, des Croates et des Dalmates", "souverain de toute l'Istrie et des Marches" et, depuis la fondation de l'Empire latin de Constantinople en 1204, "souverain d'un quart et demi de l'Empire romain".

Son dogat se déroule sur fond de vives tensions entre les deux puissances maritimes concurrentes sur les plans économique et politique, Venise et Gênes. La querelle au sujet du monastère de Saint-Sabas, en Terre Sainte, éclate dans les premières années de son dogat. En 1257, Lorenzo Tiepolo détruit la flotte génoise ainsi que le monastère. Gênes, après cette défaite, s'attaque à l'empire de Constantinople pro-vénitien et place sur le trône une nouvelle dynastie, les Paléologue. La chute de Constantinople bloque l'accès à la mer Noire pour Venise qui riposte. Malgré deux victoires remportées par Venise en 1262 et 1263 le conflit demeure. C'est seulement en 1270, deux ans après la mort de Reniero Zen, qu'une paix définitive est signée avec Gênes qui brise l'exclusivité du commerce vénitien.

Reniero Zen est l'auteur d'une législation maritime moderne. Au cours de son mandat, il a cherché à réduire les fractures entre les classes sociales et créa une harmonie entre l'aristocratie et le peuple qui permit à la république vénitienne oligarchique de rester soudée jusqu'à sa fin. Reniero Zen meurt le 7 juillet 1268 et son corps repose dans la basilique de San Zanipolo.


Reniero Zen, détail de fresque par Jacopo Palma il Giovane, Oratorio dei Crociferi, Venise

Le Palais des Doges, ou Palais ducal (Palazzo Ducale en italien) tel qu’on le connaît n’est pas le premier palais construit par les doges à Venise. Avant le Xe siècle, un autre palais se tient en effet à l’emplacement du Palais des Doges actuel : loin d’être aussi fastueux, il ressemble plus à un château fort bordé de tours de guet qu’à l’élégant palais que l’on peut admirer aujourd’hui. Cette première résidence des doges est ravagée par un incendie en 976 et il n’en reste malheureusement plus aucune trace.

La construction du Palais des Doges actuel commence en 1340. Au fil des siècles suivants, le palais est agrandi, transformé, restauré et embelli à de multiples reprises pour finalement prendre son apparence actuelle au début du XVIIe siècle. Les doges dépensent sans compter pour faire de leur palais un symbole de pouvoir et de raffinement : les plus grands maîtres et les meilleurs architectes italiens sont enrôlés pour façonner ce trésor, à l’image de Pietro Baseggio, Jacobello et Pierpaolo dalle Masegne, Antonio Rizzo, Giovanni Bon, Véronèse ou encore le Tintoret.

Palais des doges à Venise, de Johann Gottfried et Steffan



Guido n'ignorait pas que la densité de circulation des bateaux autour des ports et des passes offraient aux pirates des moyens d'agir plus facilement. Car il n'oubliait pas sa raison d'être : il était un pirate avide de butins. Ainsi nourrissait-il le projet de doubler la Sicile par l'ouest, afin d'éviter le détroit de Messine trop dangereux, et de faire escale à Palerme pour y écouler les marchandises de valeur, le numéraire, les joyaux et les captifs. Guido savait que la Sicile constituait un nœud commercial important à son époque.

Et l'occasion se présente à la mi-juillet 1258. Guido et ses hommes arraisonnent un navire marchand génois qui mettait le cap sur Tunis, à quelques encablures de la petite île de Marettimo. Il charge la cargaison sur son propre navire et quelques prisonniers voués à l'esclavage et met les voiles en direction de Palerme.

Il débarque à Palerme le 10 août 1258. Mais dans le port et dans la ville, l'atmosphère est étrange et inhabituelle. Quelque chose se prépare. Il met peu de temps à découvrir que ce jour là se déroulait, en la cathédrale de Palerme, le couronnement du nouveau roi de Sicile, Manfred Ier, fils de l'empereur Frédéric II de Hohenstauffen.

Guido dépasse le Palais royal et se rend rapidement à la cathédrale dont le style architectural était si particulier. Palerme se trouvait au carrefour de trois cultures : la byzantine, la musulmane et la normande. Et ces influences multiples se reconnaissaient dans l'art et l'architecture.


Après plusieurs mois d'absence, il était temps pour Guido et ses hommes de revenir à Venise et de quitter la Sicile. Ils embarquent, franchissent le détroit de Messine sans encombre et voguent tranquillement jusqu'au port de Venise dans cette Adriatique contrôlée par les Vénitiens. Aussitôt Guido demande une audience au doge qui le reçoit au Palais.




La cathédrale de Palerme, ce joyau de la Sicile aux couleurs rosées, est étroitement liée à l'histoire de l'île, puisque c'est ici que furent couronnés et reposent les rois de Sicile. Construite au XIIe siècle sur l'emplacement d'une basilique byzantine transformée en mosquée avant de devenir cathédrale, ce lieu de style composite a subi de nombreuses restructurations au cours des siècles. Elle est de style arabo-normand. La cathédrale a été construite par l'archevêque de Palerme Gautier Ophamil. Il ne reste que peu de chose de cette structure primitive en raison des nombreuses modifications.

Aujourd'hui, elle recèle de nombreuses gravures, sculptures et trésors. On peut y voir les reliques précieusement enfermées dans une urne en argent de 1631 de sainte Rosalie, la très vénérée protectrice de Palerme. C'est également dans cette chapelle que se trouvent des décorations sacrées des XVIe et XVIIe siècles, des émaux de facture byzantine et des bijoux de valeur inestimable. Dans une chapelle de la cathédrale trônent les tombeaux royaux de Constance d'Aragon, épouse de Frédéric Ier, Henri VI, Frédéric II, Roger II et autres sarcophages de dignitaires.


Cathédrale de Palerme

Manfred Ier de Sicile (1231-1266) est le fils de Frédéric II de Hohenstaufen et de Bianca Lancia. A la mort de son père (1250) il devient régent du royaume de Sicile pour son demi-frère Conrad. Il bénéficie de l'appui de l'aristocratie du royaume et des conseils de son oncle Galvano Lancia mais doit combattre différentes factions : le maréchal Pietro Ruffo et les Allemands de Berthold de Hohenburg. Il s'oppose aussi au pape Innocent IV. A la mort de Conrad, Manfred s'entend avec Berthold, qui tient le royaume pour Conradin le fils de Conrad, et avec Innocent IV qui le nomme vicaire de l'Eglise romaine en Pouille et en Basilicate. En 1257, retournement de situation. Avec l'aide des Sarrasins, il parvient à vaincre l'armée pontificale et devient maître de presque tout le royaume. Faisant croire à la mort de son neveu il est couronné roi à Palerme en 1258. Il reprend la grande politique italienne et méditerranéenne de ses prédécesseurs et s'entend avec Venise et Gênes. Il épouse en secondes noces Hélène Doukas fille du despote d'Epire dont il devient l'allié. En 1262 le pape Urbain IV investi Charles d'Anjou du royaume de Sicile. Charles, arrivé à Rome en 1265, bat Manfred à la bataille de Bénévent le 26 février 1266. Manfred meurt dans la bataille et Charles s'empare du royaume, modifiant radicalement l'organisation politique de l'Italie.

Couronnement de Manfred Ier roi de Sicile le 10 août 1258, cathédrale de Palerme



La flottille de Guido atteint enfin le royaume de Saint-Jean-d'Acre. Ce royaume chrétien du Levant fut fondé en 1099 au terme de la première Croisade en Terre Sainte. Jusqu'en 1187, il porta le nom de royaume de Jérusalem. A compter de cette date, on le renomma royaume de Saint-Jean-d'Acre, du nom de la place forte qui en devint le siège.

Guido arrive deux ans après le déclenchement de "la guerre de Saint-Sabas" (1256-1270) en Palestine. Le point de départ de ce conflit fut une querelle au sujet de propriétés situées à Acre dépendant du monastère de Saint-Sabas, revendiquées par les deux puissances. Sur place, Venise pouvait compter sur l'appui de ses alliés pisans, des Templiers, des chevaliers teutoniques, des Provençaux et de nombreux nobles de la famille Ibelin. En face, Gênes avait le soutien des Hospitaliers, des marchands catalans et de Jean d'Arsouf et de Philippe de Montfort.
En juin 1258 Guido est directement engagé dans la bataille navale contre les Génois qui alignaient quarante-huit galères et quatre navires munis d'engins de siège. Les Vénitiens taillèrent en pièces la moitié de la flotte ennemie et repoussèrent l'attaque par la mer de Saint-Jean-d'Acre. Philippe de Montfort abandonna lui aussi la partie avec ses troupes à pied. Les Francs et les Génois vaincus se retirèrent à Tyr, plus au nord.
Après la bataille, Guido et son équipage en profitent pour découvrir Acre, prendre du repos et se ravitailler. Le pirate garda toute sa vie en mémoire l'image de ce port fortifié, de sa citadelle templière, de la forteresse hospitalière et des hautes murailles qui protégeaient la ville.


Guido savait que reprendre le large après la défaite des Génois comportait des risques. Les pirates génois n'auraient de cesse de harceler sa flottille. Effectivement les dignes émules du célèbre pirate Enrico Pescatore (décédé vers 1231) le pourchassèrent en Méditerranée et en mer Egée. Les Génois profitaient des îles longées par Guido pour tendre des embuscades. Cachés dans une échancrure de la côte aux alentours d'un passage obligé et restreint, cap ou détroit, les pirates ennemis bondissaient et abordaient les navires vénitiens.

Sa bonne fortune épargna toujours Guido. Mais ses équipages et sa flotte se réduisaient à chaque attaque. Toutefois Guido, déterminé et téméraire, n'avait qu'une seule idée folle en tête : s'aventurer, comme un défi, en mer Tyrrhénienne contrôlée par la puissance génoise.



La citadelle templière d'Acre est une forteresse qui donne sur la mer à la pointe sud de la ville.

La ville d'Acre a été un enjeu stratégique capital lors des croisades. Au début des Croisades (1095-1291), la ville est prise le 26 mai 1104 par Baudouin Ier, roi de Jérusalem. Elle joue alors le rôle de port d’entrée des pèlerins, qui se dirigent ensuite vers la Ville sainte, par la côte et via Jaffa. Reprise par Saladin le 9 juillet 1187, elle est reconquise en 1191, lors de la troisième croisade, par les rois Philippe-Auguste et Richard Cœur de Lion.

Au XIIIe siècle, après la prise de la ville sainte par Saladin, Acre devient la capitale de tous les établissements chrétiens au Proche-Orient. Les Francs et, entre autres, les Templiers s’y replient. La ville est alors le principal port de Terre Sainte, divisée en quartiers contrôlés par des marchands venus de tout le pourtour méditerranéen : Vénitiens, Pisans, Génois, Francs et Germaniques.

Jusqu’à sa prise par les Mamelouks d’Égypte en 1291, la ville est un centre politique et commercial très actif, et intellectuel pour les chrétiens et aussi pour les juifs.

La ville d’Acre est donc bâtie sur les vestiges de la citadelle croisée, la ville ancienne étant en sous-sol de la ville ottomane. Un tunnel dit « des Templiers », de 350 mètres de long, a été découvert en 1994. Il joignait la citadelle des Templiers, au sud-ouest de la ville, au port, à l’est.





Reconstitution 3D de l'ancienne forteresse templière


Le maréchal Matthieu de Clermont pendant le Siège d'Acre (peinture de Dominique Papety) (1815-1849), salles des Croisades du Château de Versailles)

Plan de la ville de Saint-Jean-d'Acre au xiie siècle


Conclusion

Sources

Pinuccia Franca Simbula, "Îles, corsaires et pirates dans la Méditerranée médiévale", traduction de Didier Boisseuil, Médiévales, n° 47, Paris, PUV, automne 2004, p. 17-30
Tristan Gaston-Breton, "Quand les marchands de Venise dominaient le monde", Les Echos, 5 août 2013
"Guerre de Saint-Sabas", Wikipédia
"Reniero Zen", Wikipédia
Christiane Peyronnard, "Pirates, corsaires et flibustiers", site internet " La Cliothèque", 22 novembre 2021
"Palerme, capitale multiculturelle de la dynastie normande des Hauteville", lelivrescolaire.fr
"Akko. Les secrets de la ville haute et de la ville souterraine", old.akko.org.il
"Manfred Ier de Sicile", Wikipédia

Reniero Zen remercia Guido et le félicita de son engagement et de son succès en Terre Sainte. L'un et l'autre étaient parfaitement conscients du rôle de la piraterie à cette époque d'expansion des républiques maritimes et du bénéfice que pouvaient en tirer les pirates et les doges. Les pirates jouaient sur l'ambiguïté entre la course, forme légale de la guerre, et le brigandage maritime. Et les corsaires, eux, pratiquaient aussi des actes de piraterie avec leurs navires munis d'autorisations de pratiquer la course. Mais les autorités n'étaient pas trop regardantes puisque la piraterie servait les interêts expansionnistes des cités-Etats comme Gênes ou Venise. Le pirate pouvait se considérer comme un guerrier au service d'une puissance.
Il constituait un des rouages du système politico-militaro-économique élaboré par Venise et il avait un rôle essentiel dans les réseaux d'échange et les circuits maritimes méditerranéens. Le brigand des mers pouvait ainsi, sans mettre en avant ses motivations personnelles, agir assez librement sur fond de conflits internationaux, de rivalités économiques, de dissensions locales et d'esprit de croisade au Levant.