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Transcript

Chloé TARDIVEL, ATER, Université Côte d'Azur, Laboratoire CEPAM


Le langage corporel de l'injure (Bologne, XIVe siècle)

" Je le dis à mes étudiants : si tout ce que vous lisez c’est de la science politique classique, vous ne ferez au bout du compte que la reproduire. Dans toutes les sciences sociales, les idées neuves proviennent en général d’autres champs, d’autres disciplines : littérature, économie, anthropologie, histoire, etc. "

James Scott (Vacarme 2008/1 (n° 42), p. 4-12, entretien disponible en ligne)

  1. "Injurier" dans les sources judiciaires médiévales = "dire des paroles injurieuses"
  2. "Insulte" dans les sources judiciaires médiévales (insultus) = attitude corporelle et non verbale, pas de contact physique
  3. On peut "insulter" et "injurier" une personne
  4. Conception multimodale du langage : le verbal (la parole), le non-verbal (visuel, postural, gestuel, etc.) et le matériel (l’espace, les objets, etc.)

Injurier autrui, une pratique sociale

Plan

1. L'injure, une simple affaire de mots ?

2. L'injure : un corps à corps

3. Injurier le corps d'autrui

4. S'injurier. Avec les mots, avec le corps

5. Conclusion : faire de l'anthropologie historique de la communication

Situations de communication contemporaines et médiévales

L'injure, une simple affaire de mots ?

1

" L’attrait pour [l]es particularités
lexicales [de l'injure] relègue au second plan – quand il ne le fait pas totalement oublier
– son fondement relationnel et comportemental."

Évelyne Larguèche, « L'injure comme objet anthropologique », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 103-104, juin 2004

Évelyne Larguèche, sociologue et doctoresse en Psychanalyse et Psychopathologie clinique

1983 L'effet injure. De la pragmatique à la psychanalyse, Paris, PUF

1993 L'injure à fleur de peau, Paris, L'Harmattan

1997 Injure et sexualité. Le corps du délit, Paris, PUF

  • Injure référentielle
  • Injure interpellative
  • injurieur/se : personne qui prononce l'injure
  • injuriaire : personne à qui s'adresse l'injure
  • Injurié.e : personne référente de l'injure
  • rôle du témoin / public

Théorie de l'injure (Évelyne Larguèche)

La parole incorporée

"Le bon historien (…) ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier"

Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, 9e éd., Paris, Dunod, 2020, p. 73.

Le corps de l'injure au Moyen Âge

  • le corps de l'injurié comme thème de l'injure verbale

  • Le corps de l'injurié comme objet d'injure physique

  • Le corps de l'injurieur comme véhicule de l'injure

Un procès pour "paroles injurieuses"
(verba iniuriosa)

Archivio di Stato di Bologna, Curia del Podesta, Giudici ad maleficia, Libri inquisitionum et testium, 172, 6, 2, février 1352

Type de procédure

Identité de l'inculpé.e

Expositions des faits = le procès-verbal (libelle)

Témoins, etc...

Un procès pour "paroles injurieuses"
(verba iniuriosa)

(...) mallo modo et ordine dixit domine Bone filie Perini hospitatoris dicte capella verba iniuriosa dicendo eidem videlicet putana marza tute fa fotere axena marza. Et predicta fuerunt comissa et perpetrata (...)

  • Entre 1334 et 1402, environ 20% d'injurieuses, 78% d'injurieurs et 2% d'injurieur/ses (couples, mères et enfants)
  • Les hommes s’injurient entre eux dans 83% des cas alors que les femmes s’injurient entre elles dans 62% des cas.
  • Donc elles injurient les hommes dans 33% des cas alors que les hommes n’injurient des victimes de sexe féminin que dans 15% des cas.

Quelques repères

  • Notion issue de la sociolinguistique nord-américaine (90's), englobe les speech community
  • Elle renvoie aux groupes de personnes qui partagent les mêmes pratiques sociales, incluant l’usage d’un même répertoire linguistique et la mobilisation de valeurs, de buts et d’attitudes communes
  • Incite les recherches à penser localement les productions langagières articulées dans des activités et présentations de soi contextualisées

Une communauté de pratiques

La justice bolonaise et les "paroles injurieuses" au XIVe siècle

L'injure : un corps à corps

2

Rubrique statutaire type

De dicentibus alicui verba iniuriosa (II, 19)
Item statuimus et ordinamus quod nemo audeat vel presumat dicere alicui verba iniuriosa, videlicet proditorem, rivaglioso, falsarium, homicidam, furem vel periurium; contrafaciens pro quolivet et qualibet vice puniatur pena X librarum. Si vero dixerit aliqua alia verba iniuriosa que ad animum iniurie revocari possit ille contra quem dicta fuerint, solvat comuni contrafaciens penam X solidorum pro quolibet verbo et qualibet solidorum. Et si quis dixerit alicui « tu mentiris » solvat penam XX solidorum. Et si aliqua mulier dixerit alicui puctana solvat penam C solidorum.

Statut communal de Tolentino (1436) Livre 3, rubrique 20, « Des peines pour ceux qui disent des paroles injurieuses »

La corporalité de l'interaction injurieuse : entendre et comprendre

ASBo, Curia del Podestà, Giudici ad maleficia, Libri inquisitionum et testium, 212, 7, 65, juillet 1371

L'injure : une attaque de la face d'autrui

ASBo, Curia del podesta, Giudici ad maleficia, Carte di corredo, 104, 1351

(...) in faciem et ante faciem dicti Petri dicti Perotus multa verba iniurioxa (...)

Théorie de la politesse

  • Forgée par Penelope Brown et Stephen C. Levinson (fin 80's)

  • Basée la notion de « face » (Erving Goffman, image du moi)

  • Chaque individu aurait une face positive (=désir de reconnaissance sociale) et une face négative (=désir d’autonomie).

  • La politesse = préservation de la face positive et négative de son interlocuteur mais également ses propres faces. .

" Or ce "désir de face" est souvent contrarié dans la vie de tous les jours, car il se trouve que la plupart des actes de langage que l’on est amené à accomplir dans la vie quotidienne sont potentiellement « menaçants » pour telle ou telle des faces en présence : ainsi la requête vient-elle menacer la face négative de son destinataire, la critique sa face positive, la promesse, la face négative de son auteur, l’aveu sa face positive… ; actes qui sont à ce titre des FTA’s (Face Threatening Acts) "

Catherine Kerbrat-Orecchioni, Les actes de langage dans le discours - Théorie et fonctionnement, p. 72

"Territoire du moi"

  • Les arcades en bois (portico)

  • possessions matérielles de l’individu considéré comme un prolongement de lui-même

  • Impénétrable et intouchable (ou sous conditions)

Le corps physique, le corps sexué

Injurier le corps d'autrui à Bologne

3

Injurier le physique des femmes

  • Sel fose lo tempo chi foza cio sine imbratarane si lo volto che tuto lo tempo de la vita nostra vu no seresse bella femena( Même si le temps passe sans entacher votre visage, vous ne serez jamais une belle femme tout le temps de notre vie !")

  • soza putana del cullo grosso tu est ex bagassa et amica de uno homo che te teno tropo grassa (sale putain au gros cul tu es l’ancienne bagasse et concubine d’un homme qui te tient trop grasse!)

  • stomacosa (de stomaco, estomac) : qui donne la nausée


Le corps maudit : attaquer la force vitale

  • Que te viennes le vermocane ... !

  • ... dans la gorge, dans la langue : les organes phonatoires

  • Dans le cul (culo), dans le con (potta)

  • "Oriatur vobis lo vermochane in lo chulo et in la pota"

  • Soze putine marza che venascha el vermo chane intro la potta del culo (Sales putains pourries que vous naisse le vermocane dans le con du cul !)



Aux mépris de tous les cons

  • Con qui t'a ensanglanté !

  • Con qui t'a chié !

  • Au mépris du con de la vierge Marie (adespetto della potta Virgine Maria)

  • potta de Dio : con de Dieu



S'injurier. Avec les mots, avec le corps

4

  • figa, fica = con (terme vulgaire pour la vulve)

  • Geste de mépris, geste de conjuration du mal

  • Réalisé souvent avec les 2 mains

  • Placé au niveau des yeux


Faire la figue

(...) Blaxius, inquisitus, doloxe et irato animo et mallo modo, dum faceret quandam rationem cum predicto Johannis de certis denario et aliis rebus cuiusdam statione, in qua morabatur ipse Johannis, et non bene essent in concordia dictus Johannes conquerebatur dicendo quod veniret ad dominum potestatem ad conquerendo de hoc, dictus Blaxius dixit dicti Johannis verba iniuriossa videlicet : “fame al pezo che tu say che eyo te ni cago” et fecit insultus contra ipsum Johannem, cum manu vachuis movendo se de loco ad locum et eundo contra dictum Johannis faciendo sibi ficas et amenando contra ipsum pluries et pluries contra vultum ipsius Johannis cum manibus ipso Johanne existente in statione in qua morabatur

Les "cornes" de Biagio

  • plusieurs types de gifle (alapata, gotata) : avec la paume de la main, avec le dos de la main

  • dictus Tomas (…) cepit per capillos predictam Francischinam et dedit sibi una alapam ex qua alapa dicta Francischina cecidit in terram (Ledit Tomaso prit par les cheveux Francischina et lui donna une gifle, de laquelle gifle ladite Franciscina tomba par terre )

  • L'art de la chiquenaude également

Gifler

  • Pas de cas bolonais dans le cadre des relations interpersonnelles. Seulement à Prato

  • mais dans le cadre collectif : départ de Bertrand du Pouget en mars 1334

  • Est-ce que les femmes montraient également leur vulve ?

  • Enquête en cours .....!

Montrer ses fesses, montrer sa vulve ?

En guise de conclusion

Faire de l'anthropologie historique de la communication

5

  • Des outils et méthodes d'analyse comme :
    • théorie de l'injure (Larguèche) : injurieur/injuriaire/injurié
    • communauté de pratiques
    • conception télégraphique/orchestrale de la communication
    • proxémique
    • théorie de la politesse, notion de face (Goffman)
    • paradigme constructivisme (rapport entre genre et langage)

Anthropologie historique de la communication

  • Sandra Bornand & Cécile Leguy, Anthropologie des pratiques langagières, Paris, Armand Colin, 2006
  • Edward T. Hall, The Silent Language, New York, Doubleday, 1959. [Le langage silencieux, Paris, Le Seuil, 1973]
  • Edward T. Hall, The Hidden Dimension, New York, Doubleday, 1966. [La dimension cachée, Paris, Le Seuil, 1978]
  • Evelyne Larguèche, « L’injure comme objet anthropologique », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 2004, no 103‑104, p. 29‑56.
  • Yves Winkin, La nouvelle communication, Nouvelle éd., Paris, Édition du Seuil, 1981.
  • Yves Winkin, Anthropologie de la communication. De la théorie au terrain, Bruxelles, De Boeck Université, 1996.

Bibliographie

Merci !

chloe_tardivel@hotmail.fr