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Le Satiricon

au lycée

incipiamus !

index

10- naufrage

11- langue

8- relecture mythologique

9- récit fantastique

4- le Satiricon, un roman de Pétrone

3- repères

7- arrivée chez Trimalchion

2- entrée alternative

1- entrée dans la séquence

5- rencontre avec Trimalchion

12- parcours possibles

13- synthèses possibles

15- exploitation

6- diptyque

14- évaluations possibles

Séance 1 : entrée dans l'oeuvre

– Et les déclamateurs ! Les Furies ne le font-elles pas délirer ? Écoutez-les hurler : "Voilà les blessures que j’ai reçues pour la liberté de l’État, voilà l’œil que j’ai sacrifié pour vous ! Donnez-moi un guide pour m’emmener voir mes enfants, je ne tiens plus sur mes jambes, j’ai eu les jarrets coupés !" Passe encore si les élèves y trouvaient des recettes d’éloquence. Mais ce blablabla boursouflé de formules creuses ne leur servira qu’à se croire tombés sur une autre planète lorsqu’ils iront plaider au Forum. Si nos écoles crétinisent la jeunesse, à mon avis, c’est à cause de ça. Ils n’y voient ni n’y entendent rien de la vie de tous les jours, seulement des histoires de pirates guettant leurs proies sur un rivage pour les enchaîner, de tyrans fulminant des oukases condamnant des fils à décapiter leur père, d’oracles ordonnant de commencer par immoler trois vierges pour enrayer une épidémie, où les mots sont soufflés comme des beignets au miel et où tout, forme et fond, est saupoudré de sésame et de pavot. Nourris de ça ils n’ont pas plus de chance d’avoir du goût qu’un marmiton de ne pas puer le graillon. Laissez-moi vous le dire, les premiers naufrageurs de l’éloquence, c’est vous. À force de chercher à chatouiller l’oreille par des affèteries et des sonorités vides de sens, vous avez châtré et tué le discours. La jeunesse n’était pas encore corsetée de rhétorique quand Sophocle et Euripide s’inventèrent le vocabulaire de leurs œuvres, et aucun pédant de cabinet ne s’était impatronisé censeur des trouvailles poétiques quand Pindare et les neuf lyriques cessèrent de versifier sur les rythmes d’Homère. Sans même en appeler aux poètes, je ne sache pas que Platon ni Démosthène se soient entraînés à ce genre de contorsions. Le grand style, le style que j’appelle pudique, ne se peinturlure pas et ne fait pas d’effets de muscles. Il porte sa beauté nue. Il n’y a pas longtemps que la verbosité asiate, mirobolante et gonflée de vent, est venue coloniser Athènes, et déjà le remugle de son ouragan pestilentiel a gâté l’inspiration des étudiants les plus prometteurs. Une fois trafiquées les règles, l’art oratoire a perdu la voix et le mouvement. Résultat, qui, depuis a approché la célébrité d’un Thucydide ou d’un Hypéride ? Même les poèmes ont perdu leurs belles couleurs et leur bonne mine, à croire qu’ils se sont mis au régime, ils meurent tous avant l’âge. Sans compter la peinture, qui a fait la même fin depuis que les Égyptiens ont eu le culot de réduire les règles de cet art majeur au format d’un guide-âne.

Agamemnon, vexé que j’eusse péroré sous le portique plus longtemps qu’il n’avait sué dans sa classe m’interpella :
– Jeune homme dont le langage n’est pas celui du commun, et qui, comble d’originalité, aimes le bon sens, je vais, sans tricher, te dire le secret du métier. Les professeurs ne sont en rien responsables de ces simagrées. Ils sont obligés de délirer avec les fous. Si leurs leçons ne sont pas composées au goût de leurs petits jeunes gens, ils sont, comme disait Cicéron, parqués dans leur école vide. Tout comme les pique-assiettes de comédie, pour grapiller un souper chez les riches, sélectionner les sujets de conversation les plus flatteurs pour leurs auditeurs et braconnent leurs proies en leur piégeant les oreilles, de même un maître rhéteur qui n’a pas su, comme à la pêche, accrocher à son hameçon l’appât dûment choisi pour faire mordre sa petite friture se morfondra bredouille sur son récif. La conclusion ? Accusez les parents, qui ne veulent pas faire profiter leur progéniture d’un régime d’études sérieux. Au départ, obsédés par leur ambition personnelle, ils y sacrifient tout, y compris les dons de l’enfant. Ensuite, quand il leur faut se dépêcher de le caser dans la carrière de leurs vœux, ils l’expédient, bizut tout frais sorti de l’école, plaider au Forum. Eux qui prétendent hisser l’éloquence au pinacle, ils recrutent dans les nurseries. S’ils se donnaient la peine de leur faire suivre un programme gradué qui permette aux élèves travailleurs de s’imprégner de lectures intelligentes, de se meubler l’esprit de raisonnements philosophiques, de raturer et châtier impitoyablement leur style, de réécouter sans cesse les modèles qu’ils se sont choisis, et de ne pas placer leur idéal littéraire dans des contes pour enfants, la grande éloquence reviendrait le noble art au pur aloi. Mais aujourd’hui les écoles sont des salles de jeu pour les gamins, les plaideurs débutants se ridiculisent à la barre, et aucun vieillard, comble du grotesque, n’accepte de s’avouer qu’on lui a fait faire ses études à reculons. Pour que tu ne t’imagines pas que je condamne les petits poèmes comme en improvisait Lucilius, je vais versifier ma doctrine en scazons suivis d’hexamètres :

Celui qui, visant au chef-d’œuvre

Œuvre
À s’appliquer aux arts subtils,
Qu’il
Sache d’abord dîner de peu,
Que
Dédaignant l’insolent palais
Laid
Du riche, il n’en mendie le rôt
Sot,
Ni n’affadisse en une atroce
Noce
Son génie, non plus n’applaudisse,
Bisse,
Vénalement l’art d’un sinistre
Pitre,
Mais soit que lui sourie la guerrière Athéna
Ou le sol de Tarente où Sparte provigna,
Ou bien de Naples la sirène, enfant, qu’il rime,
Se gorge des liqueurs des Piérides sublimes,
Puis, une fois gavé de Socrate, déchaîne
Librement l’arsenal du génial Démosthène,
Qu’enfin le goût romain guide sa main, l’entraîne,
Le purge des sons grecs, purifie son haleine,
Qu’échappée du Forum sa plume au papier vole
Célébrer la Fortune aux prestes cabrioles,
Se nourrir des combats dont l’épopée résonne
Ou cicéroniser comme foudre qui tonne.
Voilà de quoi t’orner l’esprit. Large est le fleuve.
Abreuves-y ton âme, et que la Muse en pleuve.
Trop occupé du récital, je ne m’étais pas rendu compte qu’Ascylte avait pris le large. Les commentaires fusaient, et tandis que j’entrais dans le jardin, une cohue d’étudiants envahissait le portique. Apparemment ils venaient d’entendre un déclamateur obscur improviser une réplique à la "suasoire" d’Agamemnon. Les laissant à leur persiflage de ses formules et à leur démolition méthodique de son plan, j’en profitai pour m’esquiver et courir pister Ascylte. Malheureusement, je ne savais pas quel chemin suivre, ignorant l’adresse de notre auberge.

suite du texte de la séance 1

PETRONE, Satiricon (I-VI)

traduit du latin par Olivier SERS, 2001

– Num alio genere furiarum declamatores inquietantur, qui clamant : “Haec uulnera pro libertate publica excepi ; hunc oculum pro uobis impendi ; date mihi [ducem] qui me ducat ad liberos meos, nam succisi poplites membra non sustinent ?” Haec ipsa tolerabilia essent, si ad eloquentiam ituris uiam facerent. Nunc et rerum tumore et sententiarum uanissimo strepitu hoc tantum proficiunt ut, cum in forum uenerint, putent se in alium orbem terrarum delatos. Et ideo ego adulescentulos existimo in scholis stultissimos fieri, quia nihil ex his, quae in usu habemus aut audiunt aut uident, sed piratas cum catenis in litore stantes, sed tyrannos edicta scribentes quibus imperent filiis ut patrum suorum capita praecidant, sed responsa in pestilentiam data, ut uirgines tres aut plures immolentur, sed mellitos uerborum globulos, et omnia dicta factaque quasi papauere et sesamo sparsa.

Qui inter haec nutriuntur non magis sapere possunt quam bene olere qui in culina habitant. Pace uestra liceat dixisse, primi omnium eloquentiam perdidistis. leuibus enim atque inanibus sonis ludibria quaedam excitando effecistis ut corpus orationis eneruaretur et caderet. nondum iuuenes declamationibus continebantur, cum Sophocles aut Euripides inuenerunt Verba quibus deberent loqui. Nondum umbraticus doctor ingenia deleuerat, cum Pindarus nouemque lyrici Homericis uersibus canere timuerunt. Et ne poetas [quidem] ad testimonium citem, certe neque Platona neque Demosthenen ad hoc genus exercitationis accessisse uideo. Grandis et ut ita dicam pudica oratio non est maculosa nec turgida, sed naturali pulchritudine exsurgit. Nuper uentosa istaec et enormis loquacitas Athenas ex Asia commigrauit animosque iuuenum ad magna surgentes ueluti pestilenti quodam sidere afflauit, semelque corrupta eloquentiae regula . . . stetit et obmutuit. quis postea ad summam Thucydidis, quis Hyperidis ad famam processit ? Ac ne carmen quidem sani coloris enituit, sed omnia quasi eodem cibo pasta non potuerunt usque ad senectutem canescere. Pictura quoque non alium exitum fecit, postquam Aegyptiorum audacia tam magnae artis compendiariam inuenit.

Non est passus Agamemnon me diutius declamare in porticu quam ipse in schola sudauerat, sed "adulescens, inquit, quoniam sermonem habes non publici saporis et, quod rarissimum est, amas bonam mentem, non fraudabo te arte secreta. nil mirum <si> in his exercitationibus doctores peccant, qui necesse habent cum insanientibus furere. nam nisi dixerint quae adulescentuli probent, ut ait Cicero, “soli in scholis relinquentur”. Sicut ficti adulatores cum cenas diuitum captant nihil prius meditantur quam id quod putant gratissimum auditoribus fore (nec enim aliter impetrabunt quod petunt nisi quasdam insidias auribus fecerint), sic eloquentiae magister, nisi tamquam piscator eam imposuerit hamis escam, quam scierit appetituros esse pisciculos, sine spe praedae moratur in scopulo. Quid ergo est ? Parentes obiurgatione digni sunt, qui nolunt liberos suos seuera lege proficere. Primum enim sic ut omnia, spes quoque suas ambitioni donant. Deinde cum ad uota properant, cruda adhuc studia in forum [im]pellunt et eloquentiam, qua nihil esse maius confitentur, pueris induunt adhuc nascentibus. Quod si paterentur laborum gradus fieri, ut studiosi iuuenes lectione seuera irrigarentur, ut sapientiae praeceptis animos componerent, ut uerba Attico stilo effoderent, ut quod uellent imitari diu audirent, <si persuaderent> sibi nihil esse magnificum quod pueris placeret, iam illa grandis oratio haberet maiestatis suae pondus. Nunc pueri in scholis ludunt, iuuenes ridentur in foro, et quod utroque turpius est, quod quisque perperam <di> dicit, in senectute confiteri non uult. Sed ne me putes improbasse schedium Lucilianae humilitatis, quod sentio et ipse carmine effingam :

mentemque magnis applicat, prius mores

frugalitatis lege poliat exacta.

nec curet alto regiam trucem uultu

cliensque cenas impotentium captet,

nec perditis addictus obruat uino

mentis calorem, neue plausor in scaenam

sedeat redemptus histrionis ad rictus.

Sed siue armigerae rident Tritonidis arces

seu Lacedaemonio tellus habitata colono

Sirenumue domus, det primos uersibus annos

Maeoniumque bibat felici pectore fontem.

Mox et Socratico plenus grege mittat habenas

liber et ingentis quatiat Demosthenis arma.

Hinc Romana manus circumfluat et modo Graio

exonerata sono mutet suffusa saporem.

Interdum subducta foro det pagina cursum

et fortuna sonet celeri distincta meatu ;

dent epulas et bella truci memorata canore,

grandiaque indomiti Ciceronis uerba minentur.

His animum succinge bonis : sic flumine largo

plenus Pierio defundes pectore uerba.'

Dum hunc diligentius audio, non notaui mihi Ascylti fugam <. . .> Et dum in hoc dictorum aestu in hortis incedo, ingens scolasticorum turba in porticum uenit, ut apparebat, ab extemporali declamatione nescio cuius, qui Agamemnonis suasoriam exceperat. Dum ergo iuuenes sententias rident ordinemque totius dictionis infamant, opportune subduxi me et cursim Ascylton persequi coepi. Sed nec uiam diligenter tenebam quia <. . .> nec quo loco stabulum esset sciebam.

PÉTRONE, Satiricon (1-6)

– Et les déclamateurs ! Les Furies ne le font-elles pas délirer ? Écoutez-les hurler : "Voilà les blessures que j’ai reçues pour la liberté de l’État, voilà l’œil que j’ai sacrifié pour vous ! Donnez-moi un guide pour m’emmener voir mes enfants, je ne tiens plus sur mes jambes, j’ai eu les jarrets coupés !" Passe encore si les élèves y trouvaient des recettes d’éloquence. Mais ce blablabla boursouflé de formules creuses ne leur servira qu’à se croire tombés sur une autre planète lorsqu’ils iront plaider au Forum. Si nos écoles crétinisent la jeunesse, à mon avis, c’est à cause de ça. Ils n’y voient ni n’y entendent rien de la vie de tous les jours, seulement des histoires de pirates guettant leurs proies sur un rivage pour les enchaîner, de tyrans fulminant des oukases condamnant des fils à décapiter leur père, d’oracles ordonnant de commencer par immoler trois vierges pour enrayer une épidémie, où les mots sont soufflés comme des beignets au miel et où tout, forme et fond, est saupoudré de sésame et de pavot. Nourris de ça ils n’ont pas plus de chance d’avoir du goût qu’un marmiton de ne pas puer le graillon. Laissez-moi vous le dire, les premiers naufrageurs de l’éloquence, c’est vous. À force de chercher à chatouiller l’oreille par des affèteries et des sonorités vides de sens, vous avez châtré et tué le discours. La jeunesse n’était pas encore corsetée de rhétorique quand Sophocle et Euripide s’inventèrent le vocabulaire de leurs œuvres, et aucun pédant de cabinet ne s’était impatronisé censeur des trouvailles poétiques quand Pindare et les neuf lyriques cessèrent de versifier sur les rythmes d’Homère. Sans même en appeler aux poètes, je ne sache pas que Platon ni Démosthène se soient entraînés à ce genre de contorsions. Le grand style, le style que j’appelle pudique, ne se peinturlure pas et ne fait pas d’effets de muscles. Il porte sa beauté nue. Il n’y a pas longtemps que la verbosité asiate, mirobolante et gonflée de vent, est venue coloniser Athènes, et déjà le remugle de son ouragan pestilentiel a gâté l’inspiration des étudiants les plus prometteurs. Une fois trafiquées les règles, l’art oratoire a perdu la voix et le mouvement. Résultat, qui, depuis a approché la célébrité d’un Thucydide ou d’un Hypéride ? Même les poèmes ont perdu leurs belles couleurs et leur bonne mine, à croire qu’ils se sont mis au régime, ils meurent tous avant l’âge. Sans compter la peinture, qui a fait la même fin depuis que les Égyptiens ont eu le culot de réduire les règles de cet art majeur au format d’un guide-âne.

Agamemnon, vexé que j’eusse péroré sous le portique plus longtemps qu’il n’avait sué dans sa classe m’interpella :

– Jeune homme dont le langage n’est pas celui du commun, et qui, comble d’originalité, aimes le bon sens, je vais, sans tricher, te dire le secret du métier. Les professeurs ne sont en rien responsables de ces simagrées. Ils sont obligés de délirer avec les fous. Si leurs leçons ne sont pas composées au goût de leurs petits jeunes gens, ils sont, comme disait Cicéron, parqués dans leur école vide. Tout comme les pique-assiettes de comédie, pour grapiller un souper chez les riches, sélectionner les sujets de conversation les plus flatteurs pour leurs auditeurs et braconnent leurs proies en leur piégeant les oreilles, de même un maître rhéteur qui n’a pas su, comme à la pêche, accrocher à son hameçon l’appât dûment choisi pour faire mordre sa petite friture se morfondra bredouille sur son récif. La conclusion ? Accusez les parents, qui ne veulent pas faire profiter leur progéniture d’un régime d’études sérieux. Au départ, obsédés par leur ambition personnelle, ils y sacrifient tout, y compris les dons de l’enfant. Ensuite, quand il leur faut se dépêcher de le caser dans la carrière de leurs vœux, ils l’expédient, bizut tout frais sorti de l’école, plaider au Forum. Eux qui prétendent hisser l’éloquence au pinacle, ils recrutent dans les nurseries. S’ils se donnaient la peine de leur faire suivre un programme gradué qui permette aux élèves travailleurs de s’imprégner de lectures intelligentes, de se meubler l’esprit de raisonnements philosophiques, de raturer et châtier impitoyablement leur style, de réécouter sans cesse les modèles qu’ils se sont choisis, et de ne pas placer leur idéal littéraire dans des contes pour enfants, la grande éloquence reviendrait le noble art au pur aloi. Mais aujourd’hui les écoles sont des salles de jeu pour les gamins, les plaideurs débutants se ridiculisent à la barre, et aucun vieillard, comble du grotesque, n’accepte de s’avouer qu’on lui a fait faire ses études à reculons. Pour que tu ne t’imagines pas que je condamne les petits poèmes comme en improvisait Lucilius, je vais versifier ma doctrine en scazons suivis d’hexamètres :

Celui qui, visant au chef-d’œuvre

Œuvre

À s’appliquer aux arts subtils,

Qu’il

Sache d’abord dîner de peu,

Que

Dédaignant l’insolent palais

Laid

Du riche, il n’en mendie le rôt

Sot,

Ni n’affadisse en une atroce

Noce

Son génie, non plus n’applaudisse,

Bisse,

Vénalement l’art d’un sinistre

Pitre,

Mais soit que lui sourie la guerrière Athéna

Ou le sol de Tarente où Sparte provigna,

Ou bien de Naples la sirène, enfant, qu’il rime,

Se gorge des liqueurs des Piérides sublimes,

Puis, une fois gavé de Socrate, déchaîne

Librement l’arsenal du génial Démosthène,

Qu’enfin le goût romain guide sa main, l’entraîne,

Le purge des sons grecs, purifie son haleine,

Qu’échappée du Forum sa plume au papier vole

Célébrer la Fortune aux prestes cabrioles,

Se nourrir des combats dont l’épopée résonne

Ou cicéroniser comme foudre qui tonne.

Voilà de quoi t’orner l’esprit. Large est le fleuve.

Abreuves-y ton âme, et que la Muse en pleuve.

Trop occupé du récital, je ne m’étais pas rendu compte qu’Ascylte avait pris le large. Les commentaires fusaient, et tandis que j’entrais dans le jardin, une cohue d’étudiants envahissait le portique. Apparemment ils venaient d’entendre un déclamateur obscur improviser une réplique à la "suasoire" d’Agamemnon. Les laissant à leur persiflage de ses formules et à leur démolition méthodique de son plan, j’en profitai pour m’esquiver et courir pister Ascylte. Malheureusement, je ne savais pas quel chemin suivre, ignorant l’adresse de notre auberge.

traduit du latin par Olivier SERS, 2001

La Mort de Socrate (détail), Jacques-Louis DAVID, 1787

Metropolitan Museum of Art, NEW-YORK

Démosthène s'exerçant à la parole (détail), Jean-Jules-Antoine LECOMTE du NOUY, 1870

statue de Cicéron (détail), située devant le palais de justice de ROME

La Mort de Socrate (détail), Jacques-Louis DAVID, 1787

Metropolitan Museum of Art, NEW-YORK

Démosthène s'exerçant à la parole, Jean-Jules-Antoine LECOMTE du NOUY, 1870

statue de Cicéron (détail), située devant le palais de justice de ROME

repérages

  • genre
  • variété : du narratif, des vers
  • personnages : narrateur 1ère P.S., Ascylte
  • références littéraires
  • langage familier

Objectifs :
- entrer dans l'oeuvre ;
- questionner son genre ;
- poser des repères pour la compréhension.

Séance 1 bis : entrée dans l'oeuvre

Arrivés dans un faubourg, la serviable aïeule, écartant le rideau d’une porte me dit : "Tu dois habiter là." Comme je lui disais que je ne reconnaissais pas ma maison, j’avisai un groupe de chalands furtifs lorgnant un étalage de putains nues sous une rangée d’écriteaux, et compris un peu tard que j’étais dans un bordel. Je maudis la vieille garce, m’encapuchonne, et traverse le bobinard pour filer par la porte de derrière, où je tombe sur Ascylte, aussi mort de fatigue que moi, comme si la même petite vieille l’avait amené là. Riant jaune, je le salue poliment et lui demande ce qu’il fait dans un tel bouge. Il me répond, épongeant sa sueur de sa main : "Si tu savais ce qui m’est arrivé !" Moi: "Quoi d’extraordinaire ?" Lui, flageolant : "J’ai erré dans toute la ville sans retrouver l’adresse de notre auberge. Un respectable père de famille m’a très gracieusement proposé de me montrer le chemin, m’a fait suivre un dédale de petites rues toutes noires, m’a amené ici, a ouvert sa bourse et m’a proposé de coucher avec lui. La maquerelle avait déjà encaissé un as pour la chambre, il m’avait déjà peloté, et si je n’avais pas été le plus costaud, j’y passais.

Comme à travers un nuage, j’aperçus Giton se tenant sur l’accotement de la venelle et me jetai vers lui. Quand je demandai si le "petit frère" nous avait préparé à déjeuner, le gosse s’assit sur le lit et fit jaillir un torrent de larmes sous son pouce. Moi, bouleversé de voir mon môme dans cet état, je lui demande ce qui s’est passé. Lui, à contrecœur, traînassant jusqu’à ce que je passe des supplications à la colère : "Ce type, ton camarade, ton "frère", vient de se précipiter dans la chambre et d’essayer de me violer. Comme je criais au secours, il a hurlé, flamberge au vent : "Si tu joues les Lucrèce, tu as trouvé ton Tarquin !""
Entendant ça, je mets les points aux yeux d’Ascylte : "Qu’as-tu à dire, femelle qui vends ta coupe aux mâles et dont même l’haleine pue le foutre ?" Lui, jouant la stupéfaction, brandit le poing encore plus haut et hurle plus fort qu’une femme en couches : "Vas-tu te taire, gladiateur porno échappé du cul de basse-fosse d’un cirque, vas-tu te taire, poignardeur nocturne qui même au plus fort de tes exploits n’as jamais sailli une femelle impollue, toi dont j’ai été le "petit frère" dans un bosquet comme ce môme l’est dans cet hôtel ?" Moi : "Tu as fichu le camp pendant que je discutais avec le maître rhéteur." Lui : "Triple crétin, je crevais de faim, que devais-je faire ? Rester écouter ses grandes phrases tintinnabulantes comme du verre cassé et aussi claires qu’une clef des songes ? Foutredieu, tu es le plus crapulard de nous deux, toi qui as peloté un poète pour pirater un dîner !" Sur quoi nos fronts se déplissent, nous éclatons de rire, oublions nos basses injures, faisons la paix et parlos d’autre chose.
traduit du latin par Olivier SERS, 2001

PETRONE, Satiricon (VII-X)

Subinde ut in locum secretiorem uenimus, centonem anus urbana reiecit
et "Hic, inquit, debes habitare." Cum ego negarem me agnoscere domum, uideo quosdam inter titulos nudasque meretrices furtim spatiantes. Tarde, immo iam sero intellexi me in fornicem esse deductum. Execratus itaque aniculae insidias operui caput et per medium lupanar fugere coepi in alteram partem, cum ecce in ipso aditu occurrit mihi aeque lassus ac moriens Ascyltos : putares ab eadem anicula esse deductum. Itaque ut ridens eum consalutaui, quid in loco tam deformi faceret quaesiui.

Sudorem ille manibus detersit et : "Si scires, inquit, quae mihi acciderunt." – "Quid noui?" inquam ego. At ille deficiens: "Cum errarem, inquit, per totam ciuitatem nec inuenirem quo loco stabulum reliquissem, accessit ad me pater familiae et ducem se itineris humanissime promisit. Per anfractus deinde obscurissimos egressus in hunc locum me perduxit, prolatoque peculis coepit rogare stuprum. Iam pro cella meretrix assem exegerat, iam ille mihi iniecerat manum et nisi ualentior fuissem, dedissem poenas.

Quasi per caliginem uidi Gitona in crepidine semitae stantem et in eundem locum me conieci.

Cum quaererem numquid nobis in prandium frater parasset, consedit puer super lectum et manantes lacrumas pollice extersit. Perturbatus ego habitu fratris, quid accidisset quaesiui. Et ille tarde quidem et inuitus, sed postquam precibus etiam iracundiam miscui : "Tuus, inquit, ist frater seu comes paulo ante in conductum accucurrit, coepitque mihi uelle pudorem extorquere. Cum ego proclamarem, gladium strinxit et "Si Lucretia es, inquit, Tarquinium invenisti'".

Quibus ego auditis intentaui in oculos Ascylti manus et : "Quid dicis, inquam, muliebris patientiae scortum, cuius ne spiritus purus est ?" Inhorrescere se finxit Ascyltos, mox sublatis fortius manibus longe maiore nisu clamauit : "Non taces, inquit, gladiator obscene, quem de ruina harena dimisit ? Non taces, nocturne percussor, qui ne tum quidem, cum fortiter faceres, cum pura muliere pugnasti, cuius eadem ratione in uiridario frater fui, qua nunc in deversorio puer es. – "Subduxisti te, inquam, a praeceptoris colloquio."

– "Quid ego, homo stultissime, facere debui, cum fame morerer ? An uidelicet audirem sententias, id est uitrea fracta et somniorum interpretamenta ? Multo me turpior es tu hercule, qui ut foris cenares, poetam laudasti". Itaque ex turpissima lite in risum diffusi pacatius ad reliqua secessimus.

PÉTRONE, Satiricon (7-10)


  • genre
  • personnages : narrateur 1ère P.S., Ascylte, Giton
  • références littéraires
  • langage familier

Autre possibilité (ou élargissement) : projection du début du film de FELLINI qui présente clairement les personnages. Cependant, il s'agit d'une prolepse ; cette ouverture correspond en effet au début de la troisième partie du roman, après la cena Trimalcionis.

l'oeuvre

oeuvre fragmentaire

structure :
- "Premières aventures d'Encolpe et ses amis" (I à XXVI)
- "Festin chez Trimalchion" (XXVII à LXXVIII)
- "Suite des aventures d'Encolpe et ses amis" (LXXIX à CXLI)
* "infidélité et retour de Giton" (LXXIX à XCIX)
* "navigation" (C à CXXV)
* "Encolpe et Circé" (CXXVI à CXLI)

Séance 2 : Satiricon, quid es tu ?

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Objectifs :
- approfondir sa connaissance de l'oeuvre ;
- approfondir sa connaissance de l'auteur ;
- questionner les origines du genre.

Le Satiricon, un roman de Pétrone

Séance 2 : Satiricon uel Satyricon ?

affiche du film de Federico FELLINI, 1969

couverture d'une édition Livre de poche.

Illustration d'André DERAIN, 1934

illustration de Georges-Antoine ROCHEGROSSE pour l'édition Laurent TAILHADE, 1910

Comment expliquez-vous les deux orthographes du titre ?

Quel est le sens de chacun d'entre eux ?


Georges-Antoine ROCHEGROSSE réalise quatre illustrations pour l'édition 1910 avec la traduction de Laurent TAILHADE



André DERAIN a illustré par des gravures une édition du Satyricon parue en 1934.

36 dessins préparatoires sont exposés à l'Abbaye royale de Fontevraud (collection Martine et Léon Cligman).

Séance 2 : la question du genre

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Objectifs :
- découvrir les origines d'un genre ;
- découvrir les origines d'un mot.

Argumenta fictis casibus amatorum referta

Traduisez cette citation.

Cherchez qui est son auteur.

Quel rapport y a-t-il entre les mots "roman" et "romain" ?


  • "des histoires feintes d'aventures amoureuses écrites en prose avec art pour le plaisir et l'instruction des lecteurs" Pierre-Daniel HUET, Lettre sur l'origine des romans, 1670
  • "le roman, une épopée dégradée" Georg LUKACS, La Théorie du roman, 1920

Séance 2 : quaestione petroniana

Petronius, quis es tu ?

Objectif :
- découvrir un auteur.

Pétrone par Pieter BODART, 1707

En salle informatique, cherchez des informations sur Pétrone, l'auteur du Satiricon :

- quel est son nom ?

- quand a-t-il vécu ?

- que savons-nous de lui ?


N.B. : vous trouverez peut-être plusieurs réponses différentes à ces questions.

PETRONIUS ARBITER

  • auteur de l'époque néronienne : Caius (ou Titus) Petronius Niger, magistrat protégé de Néron, qualifié d'arbitre des élégances, accusé d'avoir participé à la conjuration de Pison
  • auteur de l'époque flavienne (69-96) (hypothèse René MARTIN, 1975), appuyée principalement sur l'étude du style
  • Encolpe, le lector de Pline le jeune (hypothèse René MARTIN et Maurice SARTRE)
  • un massaliote (hypothèse SIDOINE APOLLINAIRE)
  • plusieurs auteurs (hypothèse Louis de LANGLE)


N.B. : vous trouverez peut-être plusieurs réponses différentes à ces questions.

Séance 3 : rencontre d'un personnage important

Nos interim uestiti errare coepimus, immo iocari magis et circulis accedere, cum subito uidemus senem caluum, tunica uestitum russea, inter pueros capillatos ludentem pila. Nec tam pueri nos, quamquam erat operae pretium, ad spectaculum duxerant, quam ipse pater familiae, qui soleatus pila prasina exercebatur. Nec amplius eam repetebat quae terram contigerat, sed follem plenum habebat seruus sufficiebatque ludentibus. Notauimus etiam res nouas : nam duo spadones in diuersa parte circuli stabant, quorum alter matellam tenebat argenteam, alter numerabat pilas, non quidem eas quae inter manus lusu expellente uibrabant, sed eas quae in terram decidebant. Cum has ergo miraremur lautitias, accurrit Menelaus : "Hic est, inquit, apud quem cubitum ponitis, et quidem iam principium cenae uidetis". Et iam non loquebatur Menelaus cum Trimalchio digitos concrepuit, ad quod signum matellam spado ludenti subiecit. Exonerata ille uesica aquam poposcit ad manus, digitosque paululum adspersos in capite pueri tersit.

Longum erat singula excipere. Itaque intrauimus balneum, et sudore calfacti momento temporis ad frigidam eximus. Iam Trimalchio unguento perfusus tergebatur, non linteis, sed palliis ex lana mollissima factis. Tres interim iatraliptae in conspectu eius Falernum potabant, et cum plurimum rixantes effunderent, Trimalchio hoc suum propinasse dicebat. Hinc inuolutus coccina gausapa lecticae impositus est praecedentibus phaleratis cursoribus quattuor et chiramaxio, in quo deliciae eius uehebantur, puer uetulus, lippus, domino Trimalchione deformior. Cum ergo auferretur, ad caput eius symphoniacus cum minimis tibiis accessit et tanquam in aurem aliquid secreto diceret, toto itinere cantauit.
PETRONE, Satiricon (XVII-XVIII)

Objectifs :
- comprendre un texte sans le traduire ;
- poursuivre sa connaissance de l'oeuvre ;
- découvrir une épreuve : le portfolio.

traductio

quaestiones

Quant à nous, ayant terminé notre toilette, nous nous mîmes à flâner au hasard, ou plutôt à folâtrer. Nous tombons sur des groupes de joueurs. Nous nous approchons et, au milieu du cercle, nous remarquons d'abord un vieillard chauve, vêtu d'une tunique rousse, qui jouait à la paume au milieu de ces esclaves à la longue chevelure, qui sont réservés aux plaisirs du maître. Et ce qui nous captivait dans ce spectacle, c'était moins ces jeunes gens, bien qu'ils en valussent la peine, que ce bourgeois lui-même qui, en pantoufles, jouait avec des balles vertes : il ne se resservait pas de celles qui avaient touché terre. Mais un esclave, avec une corbeille pleine, en fournissait de nouvelles aux joueurs. Nous étions frappés également par des détails assez nouveaux : deux eunuques tenaient les deux bouts du jeu ; l'un portait un pot de chambre en argent et l'autre comptait les balles, non point celles qui étaient en mains et que les joueurs se renvoyaient, mais celles qui tombaient à terre. Tandis que nous admirions tant de raffinement, arrive Ménélas : "Voilà celui, dit-il, chez qui vous souperez ce soir, et ce que vous voyez n'est que le prélude du festin." Il n'avait pas fermé la bouche quand Trimalcion fit claquer ses doigts : à cet appel, l'eunuque lui présente le vase, et sans arrêter le jeu, il décharge sa vessie, demande de l'eau pour ses mains, y trempe le bout des doigts et les essuie négligemment aux cheveux d'un esclave.

Il nous aurait fallu trop de temps pour tout noter : nous entrons donc aux thermes et aussitôt bien en sueur, nous passons aux bains froids. Déjà Trimalcion, inondé d'onguents, se faisait frotter, non pas avec du lin, mais avec du molleton fait de la laine la plus douce. Trois garçons masseurs buvaient le falerne sous ses yeux, et comme, en se défiant, ils en perdaient beaucoup, Trimalcion leur criait qu'ils pouvaient en prendre pour boire à sa santé, que c'était de son vin. Puis on l'enveloppa d'un peignoir de gausape écarlate, on le mit dans sa litière, que précédaient quatre coureurs ornés de phalères et une chaise à porteurs où s'étalait un enfant vieillot, chassieux, les délices du maître et plus laid que le maître lui-même. Quand on se mit en route, un musicien s'avança avec une toute petite flûte, et penché à son oreille comme pour lui confier quelque secret, joua tout le long de la route.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

  • Repérez les répétitions :

- un nom propre

- un participe


  • Repérez le temps dominant du passage. Qu'en déduisez-vous ? Analysez les différentes formes.


  • Relevez les termes désignant le personnage identifié à la question précédente. Quis est Trimalchio ?


  • En vous aidant des mots en jaune dans le deuxième paragraphe, déduisez le cadre de l'action : ubi sumus ?

le portfolio

autre lien

scriptum

Objectifs :
- confronter deux textes d'époques différentes ;
- découvrir une forme d'écrit, le scénario ;
- découvrir une méthodologie.

Bains turcs de Paris.

Aux lavabos.

Sir Reginald rase sa moustache.

Dans le bain de vapeur.

Augustin s’approche d’un homme de dos et le regarde d’un air complice.

AUGUSTIN, chantant Tea for two and two for tea, me and you and you and me…

L’homme de dos se retourne, il a une énorme moustache. Il ne comprend visiblement pas Augustin qui, gêné, s’éloigne en sifflant Tea for two.

Aux lavabos.

Sir Reginald reconnaît le signal et se précipite vers les bains.

Dans le bain de vapeur.

Stanislas s’approche du même homme, chantonnant Tea for two. Il mime une moustache. L’homme est de plus en plus perplexe. Gêné, Stanislas s’éloigne.

Augustin chante toujours, Stanislas le repère et chante avec lui. Ils se reconnaissent. Sir Reginald observe la scène de loin. Stanislas mime la moustache, Augustin approuve.

AUGUSTIN – Are you ?

STANISLAS – You are ?

AUGUSTIN – Yes. Happy.

STANISLAS – Glad. (Deux hommes passent en parlant allemand. Augustin et Stanislas s’éloignent. Sir Reginald plonge dans la vapeur.) Where is Big Moustache ?

AUGUSTIN – I don’t know, and if you don’t know, I don’t know, no ?

STANISLAS – I don’t understand.

AUGUSTIN – You, you come with me to pick up Peter.

STANISLAS – Non, you, you come with me to pick up Mac Intosh.

AUGUSTIN – Non, non, non, you, you, you.

STANISLAS – I beg your pardon.

AUGUSTIN – And if you don't come, I... I... Ah merde alors comment on dit !

STANISLAS – Comment ça "merde alors" ! But alors you are French !

AUGUSTIN – Eh ? You are not English ?

STANISLAS – Non.

Les deux hommes s’écartent l’un de l’autre, méfiants. Sir Reginald émerge de la vapeur. Il siffle Tea for two en direction des deux hommes, qui s’approchent.

SIR REGINALD – Gentlemen, excusez-moi, je vous avais écoutés. Vous avez parlé de Mac Intosh et Peter n’est-ce pas ?

STANISLAS – Non, non, non, non, non, pas du tout.

AUGUSTIN – Non, non, non, moi je ne vois pas ce que vous voulez dire, moi je cherche un ami qui s’est perdu dans le brouillard.

STANISLAS – In the fog !

SIR REGINALD, avec de vifs acquiescements Yes, yes !

AUGUSTIN – Vous ne l’avez pas rencontré par hasard ? Il a… Il a des grandes moustaches.

STANISLAS – Oui, big moustaches.

SIR REGINALD – Oui ! Oui ! je suis… (touchant sa lèvre) j’étais big moustaches. (Montrant sa paire de ciseaux) I had to cut it off ! Trop dangereuses, too English, trop anglais ! Suivez-moi ! (Il plonge dans la vapeur.)

AUGUSTIN – Il a un bon accent. On peut le suivre, je crois. (Il plonge dans la vapeur. Stanislas le suit.)

La grande Vadrouille, scénario de Gérard OURY, 1966



Séance 4 : arrivée chez Trimalchion

Sequimur nos admiratione iam saturi et cum Agamemnone ad ianuam peruenimus, in cuius poste libellus erat cum hac inscriptione fixus : "Quisquis seruus sine dominico iussu foras exierit accipiet plagas centum. In aditu autem ipso stabat ostiarius prasinatus, cerasino succinctus cingulo, atque in lance argentea pisum purgabat. Super limen autem cauea pendebat aurea, in qua pica uaria intrantes salutabat.
Ceterum ego dum omnia stupeo, paene resupinatus crura mea fregi. Ad sinistram enim intrantibus non longe ab ostiarii cella canis ingens, catena uinctus, in pariete erat pictus superque quadrata littera scriptum "cave canem". Et collegae quidem mei riserunt. Ego autem collecto spiritu non destiti totum parietem persequi. Erat autem uenalicium titulis pictum, et ipse Trimalchio capillatus caduceum tenebat Mineruaque ducente Romam intrabat. Hinc quemadmodum ratiocinari didicisset, deinque dispensator factus esset, omnia diligenter curiosus pictor cum inscriptione reddiderat. In deficiente uero jam porticu leuatum mento in tribunal excelsum Mercurius rapiebat. Praesto erat Fortuna cornu abundanti copiosa et tres Parcae aurea pensa torquentes. Notaui etiam in porticu gregem cursorum cum magistro se exercentem. Praeterea grande armarium in angulo uidi, in cuius aedicula erant Lares argentei positi Venerisque signum marmoreum et pyxis aurea non pusilla, in qua barbam ipsius conditam esse dicebant. Interrogare ergo atriensem coepi, quas in medio picturas haberent." Iliada et Odyssian, inquit, ac Laenatis gladiatorium munus."

Objectifs :
- revoir la PSR ;
- traduire le début (jusqu'à "...mei riserunt."

traductio

mot concept

pictor

quaestiones

caue canem uel caue cani ?

Déjà rassasiés, d'admiration, nous suivons, et nous arrivons avec Agamemnon à la porte, au fronton de laquelle était un écriteau avec cette inscription : Tout esclave qui sortira sans l'autorisation du maître recevra cent coups de fouet. A l'entrée se tenait le portier, vêtu de vert avec une ceinture cerise, qui épluchait des pois dans un plat d'argent. Au-dessus du seuil pendait une cage d'or où était une pie au plumage multicolore, qui saluait les arrivants.

Quant à moi, j'admirais bouche bée, quand, sursautant de peur, je faillis me rompre les jambes. A gauche de l'entrée, non loin de la loge du portier, un énorme chien tirait sur sa chaîne. Au-dessus de lui était écrit en lettres capitales : GARE, GARE AU CHIEN. Vérification faite, ce n'était qu'une peinture sur la muraille. Mes compagnons se moquaient de ma frayeur. Mais, ayant recouvré mes esprits, je n'avais d'yeux que pour les fresques qui ornaient le mur : un marché d'esclaves, avec leurs titres au cou, et Trimalcion lui-même, les cheveux flottants, portant le caducée, entrant à Rome conduit par Minerve. Ici on lui apprenait le calcul. Là il devenait trésorier : le peintre avait méticuleusement expliqué toutes choses par des inscriptions détaillées. Au bout du portique, Mercure enlevait Trimalcion par le menton, pour le porter sur un tribunal élevé. A ses côtés se tenaient la Fortune, munie d'une copieuse corne d'abondance, et les trois Parques, filant sa vie sur des quenouilles d'or. Je remarquai aussi une troupe d'esclaves s'exerçant à la course sous la direction d'un maître. Outre ces peintures, je vis encore une grande armoire : dans ses compartiments reposaient des lares d'argent, une statue de Vénus en marbre et une boîte en or assez grande qui, disait-on, renfermait la barbe du maître. J'allai demander au portier quelles peintures tenaient le milieu du portique : l’Iliade et l'Odyssée, dit-il, et sur la gauche, volis voyez un combat de gladiateurs.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

  • Dans le premier paragraphe, relevez les propositions subordonnées relatives.
  • Etudiez les pronoms relatifs.
  • (autre possibilité : Relevez et étudiez une proposition subordonnée conjonctive temporelle.)


  • Traduisez en contexte le mot "pictor".
  • Relevez son champ lexical.


  • Légendez l'illustration.


  • Traduisez le texte.


  • En vous aidant de la traduction, identifiez les adjectifs de matière.
  • Expliquez leur formation.

Séance 5 : les grands mythes

Coeperat Ascyltos respondere conuicio, sed Trimalchio delectatus colliberti eloquentia : "Agite, inquit, scordalias de medio. Suauiter sit potius, et tu, Hermeros, parce adulescentulo. Sanguen illi feruet, tu melior esto. Semper in hac re qui uincitur, uincit. Et tu cum esses capo, coco coco, atque cor non habebas. Simus ergo, quod melius est, a primitiis hilares et Homeristas spectemus." Intrauit factio statim hastisque scuta concrepuit. Ipse Trimalchio in puluino consedit, et cum Homeristae Graecis uersibus colloquerentur, ut insolenter solent, ille canora uoce Latine legebat librum. Mox silentio facto : "Scitis, inquit, quam fabulam agant ? Diomedes et Ganymedes duo fratres fuerunt. Horum soror erat Helena. Agamemnon illam rapuit et Dianae ceruam subiecit. Ita nunc Homeros dicit, quemadmodum inter se pugnent Troiani et Parentini. Vicit scilicet, et Iphigeniam, filiam suam, Achilli dedit uxorem. Ob eam rem Aiax insanit, et statim argumentum explicabit." Haec ut dixit Trimalchio, clamorem Homeristae sustulerunt, interque familiam discurrentem uitulus in lance ducenaria elixus allatus est, et quidem galeatus. Secutus est Aiax strictoque gladio, tanquam insaniret, concidit, ac modo uersa modo supina gesticulatus, mucrone frusta collegit mirantibusque uitulum partitus est.

PETRONE, Satiricon (LIX)

Objectifs :
- approfondir le portrait de Trimalchion ;
- réactiver les connaissances mythologiques.

traductio

VERVM AVT FALSVM ?

1. Diomède est le frère de Ganymède.
2. Hélène est la sœur de Ganymède.
3. Hélène est la sœur de Diomède.
4. Agamemnon a enlevé Hélène.
5. Agamemnon a remplacé Hélène par une biche consacrée à Diane. 6. Homère raconte la guerre entre les Troyens et les Parentins.
7. Les Troyens ont fait la guerre aux Parentins.
8. Agamemnon a remporté la victoire.
9. Iphigénie a épousé Achille.
10. Ajax est devenu fou.

CORRECTIO

VERVM AVT FALSVM ?

  • Diomède est le frère de Ganymède.

VERVM : "Diomedes et Ganymedes duo fratres fuerunt." sed FALSVM

  • Hélène est la sœur de Ganymède.

VERVM : "Horum soror erat Helena." sed FALSVM

  • Hélène est la sœur de Diomède.

VERVM : "Horum soror erat Helena." sed FALSVM

  • Agamemnon a enlevé Hélène.

VERVM : "Agamemnon illam rapuit" sed FALSVM

  • Agamemnon a remplacé Hélène par une biche consacrée à Diane.

VERVM : "Dianae ceruam subiecit." sed FALSVM

  • Homère raconte la guerre entre les Troyens et les Parentins.

VERVM : "Homeros dicit, quemadmodum inter se pugnent Troiani et Parentini." sed FALSVM

  • Les Troyens ont fait la guerre aux Parentins.

VERVM : "inter se pugnent Troiani et Parentini." sed FALSVM

  • Agamemnon a remporté la victoire.

VERVM : "Vicit scilicet"

  • Iphigénie a épousé Achille.

VERVM : "Iphigeniam, filiam suam, Achilli dedit uxorem." sed FALSVM

  • Ajax est devenu fou.

VERVM : "Aiax insanit"

ESSAI

Pourquoi nous racontons-nous des histoires ?

Quelles sont les fonctions des mythes ?


Ascylte commençait à répondre à ces injures, mais Trimalcion, charmé de l'éloquence de son ancien compagnon d'esclavage : "Laissez-là vos disputes, dit-il, et jouissons de la vie. Toi, Herméros, épargne ce jeune homme. Il a encore le sang un peu bouillant : sois le plus raisonnable. En pareille occurrence, le vrai vainqueur est celui qui laisse la victoire à l'autre. Toi-même, quand tu n'étais qu'un jeune coq, cocorico ! tu n'étais guère d'humeur plus commode. Soyons donc, cela vaut mieux, parfaitement tranquilles et joyeux en attendant les homéristes." Justement, leur troupe faisait son entrée en frappant les boucliers de la lance. Trimalcion s'assied sur un tabouret, et tandis que, suivant l'usage, les homéristes dialoguent en grec, lui, fièrement, lisait à haute voix la traduction latine. Mais tout à coup, il fait faire silence : "Savez-vous, dit-il, quelle histoire ils représentent ? Diomède et Ganymède étaient deux frères ; ils avaient pour sœur Hélène. Agamemnon l'enleva et lui substitua une biche pour être immolée à Diane. C'est pourquoi Homère raconte la lutte des Troyens et des Parentins. Agamemnon, victorieux, donna sa fille en mariage à Achille, ce dont Ajax perdit la raison, comme vous le verrez tout à l'heure." Il parlait encore quand les homéristes poussèrent un grand cri, et la foule des esclaves accourut portant sur un immense plateau un veau, affublé d'un casque. Ajax les poursuivait. Tirant son épée comme un fou, il le découpa dans tous les sens, et piquant les morceaux de la pointe les distribua à l'assemblée ébahie.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

Pour confronter les affirmations de Trimalchion, il est possible de faire des lectures d'images (œuvres possibles : L'Enlèvement d'Hélène, Luca GIORDANO ; L'Enlèvement de Ganymède, Peter Paul RUBENS ; Le Sacrifice d'Iphigénie, fresque de la Maison du poète tragique ; "Suicide d'Ajax", détail d'un cratère conservé au British Museum...),de consulter les ressources liées à l'exposition "Le Théâtre de Troie. Antoine Coypel, d'Homère à Virgile" en cours au musée des Beaux-Arts de Tours, de s'appuyer sur les bandes dessinées de la série La Sagesse des mythes ou de visionner des épisodes de la série Les grands Mythes produite par Arte (narrateur : François BUSNEL).

https://mba.tours.fr/119-en-cours-et-a-venir.htm



Traduisez la fin du texte.

En quoi pouvons-nous parler de réécriture parodique de l'Iliade ?

Séance 6 : un récit fantastique

Talem fabulam exorsus est : "Cum adhuc seruirem, habitabamus in uico Angusto (nunc Gauillae domus est). Ibi, quomodo dii uolunt, amare coepi uxorem Terentii coponis : noueratis Melissam Tarentinam, pulcherrimum bacciballum. Sed ego non mehercules corporaliter aut propter res Venerias curaui, sed magis, quod benemoria fuit. Si quid ab illa petii, nunquam mihi negatum ; fecit assem, semissem habui ; in illius sinum demandaui, nec unquam fefellitus sum. Hujus contubernalis ad uillam supremum diem obiit. Itaque per scutum, per ocream egi aginaui, quemadmodum ad illam peruenirem : nam, ut aiunt, in angustiis amici apparent.

Forte dominus Capuae exierat ad scruta scita expedienda. Nactus ego occasionem persuadeo hospitem nostrum, ut mecum ad quintum miliarium ueniat. Erat autem miles, fortis tanquam Orcus. Apoculamus nos circa gallicinia ; luna lucebat tanquam meridie. Venimus inter monimenta : homo meus coepit ad stelas facere ; sedeo ego cantabundus et stelas numero. Deinde ut respexi ad comitem, ille exuit se et omnia uestimenta secundum uiam posuit. Mihi anima in naso esse ; stabam tanquam mortuus. At ille circumminxit uestimenta sua, et subito lupus factus est. Nolite me iocari putare ; ut mentiar, nullius patrimonium tanti facio. Sed, quod coeperam dicere, postquam lupus factus est, ululare coepit et in siluas fugit. Ego primitus nesciebam ubi essem ; deinde accessi, ut uestimenta eius tollerem : illa autem lapidea facta sunt. Qui mori timore nisi ego ? Gladium tamen strinxi et umbras cecidi, donec ad uillam amicae meae peruenirem. In laruam intraui, paene animam ebulliui, sudor mihi per bifurcum uolabat, oculi mortui ; uix unquam refectus sum. Melissa mea mirari coepit, quod tam sero ambularem, et : "Si ante, inquit, uenisses, saltem nobis adjutasses ; lupus enim uillam intrauit et omnia pecora tanquam lanius sanguinem illis misit. Nec tamen derisit, etiamsi fugit ; seruus enim noster lancea collum eius traiecit". Haec ut audiui, operire oculos amplius non potui, sed luce clara Gai nostri domum fugi tanquam copo compilatus ; et postquam ueni in illum locum, in quo lapidea uestimenta erant facta, nihil inueni nisi sanguinem. Vt uero domum ueni, iacebat miles meus in lecto tanquam bouis, et collum illius medicus curabat. Intellexi illum uersipellem esse, nec postea cum illo panem gustare potui, non si me occidisses. Viderint quid de hoc alii exopinissent ; ego si mentior, genios uestros iratos habeam."
PETRONE, Satiricon (LXI-LXII)

Objectifs :
- découvrir une atmosphère fantastique ;
- poursuivre sa connaissance de l'oeuvre.

traductio

quaestiones

mot concept

Homo

Voici l'histoire qu'il nous raconta : "Je n'étais encore qu'un esclave et nous habitions dans une ruelle étroite, là où est maintenant la maison de Gaville. Là, telle était sans doute la volonté des dieux, je tombai amoureux de la femme de Térence, le cabaretier. Vous l'avez tous connue, c'était Melisse de Tarente, un vrai déjeuner de baisers. Mais, par Hercule, ce n'était pas corporellement que je l'aimais, ni pour la bagatelle, mais bien plutôt à cause de son excellente nature. Je pouvais lui demander ce que je voulais : elle ne savait pas refuser. Si j'avais gagné un as, un demi-as, je les lui confiais, et jamais elle ne m'a trompé. Son mari s'en fut mourir à la campagne. Dès que je l'appris, je fis des pieds et des mains pour la rejoindre : c'est dans les circonstances critiques qu'on connaît ses amis.

Justement, mon maître était allé à Capoue pour se défaire de nippes encore assez bonnes. Profitant de l'occasion, je propose à notre hôte de m'accompagner jusqu'à cinq milles d'ici. C'était un soldat, brave comme l'enfer. Nous nous mettons en branle au chant du coq. La lune brillait : on y voyait comme à midi. Nous tombons au milieu des tombeaux. Alors voilà mon homme qui se met à conjurer les astres. Je m'assieds en fredonnant et je m'amuse à compter les étoiles. Mais quand je me retourne vers mon compagnon, je le vois qui se déshabille et pose tous ses vêtements sur le bord de la route. J'en reste plus mort que vif, immobile comme un cadavre. Mais lui tourne autour de ses habits en pissant et aussitôt le voilà changé en loup. Ne croyez pas que je plaisante : je ne voudrais pas pour tout l'or du monde. Mais voyons, où en étais-je donc ? Ah ! Devenu loup il se mit à hurler et s'enfuit dans les bois. D'abord je ne savais même plus où j'étais. Ensuite je voulus aller prendre ses habits : ils étaient changés en pierre. Qui était mort de peur ? C'était moi. Pourtant, je mis l'épée à la main et de toutes mes forces je me mis à pourfendre les ombres. Je finis par arriver ainsi à la maison de mon amie. En franchissant le seuil, je tombai presque mort : la sueur me coulait sur le visage ; mes yeux étaient morts : on crut que je n'en reviendrais pas. Ma chère Melisse était toute surprise de me voir arriver si tard : "Si tu étais venu un peu plus tôt, me dit-elle, tu nous aurais donné un coup de main : un loup a pénétré dans la ferme et a massacré tous nos moutons. C'était une véritable boucherie. Il nous a échappé, mais il ne doit pas rire : notre valet lui a passé sa lance à travers le cou." A cette nouvelle, j'ouvris de grands yeux. Mais, le soleil levé, je m'enfuis bien vite à la maison, comme un marchand dévalisé.

En arrivant au lieu où j'avais laissé les vêtements, je ne vis plus rien que des taches de sang. A la maison, je trouvai mon soldat au lit, saignant comme un bœuf, avec un médecin qui lui pansait le cou. Je compris que j'avais eu affaire à un loup-garou et, depuis, je n'aurais voulu pour rien au monde manger un morceau de pain avec lui. Que les incrédules en pensent ce qu'ils voudront. Quant à moi, si je mens, je veux que vos génies me punissent."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

  • Repérez la situation d'énonciation


  • Relevez les éléments du cadre spatio-temporel.


  • Relevez les éléments surnaturels - possibilité de (re)voir le parfait passif.

Séance 6 : appréciation de traductions

Venimus inter monimenta : homo meus coepit ad stelas facere ; sedeo ego cantabundus et stelas numero. Deinde ut respexi ad comitem, ille exuit se et omnia uestimenta secundum uiam posuit. Mihi anima in naso esse ; stabam tanquam mortuus. At ille circumminxit uestimenta sua, et subito lupus factus est.

Objectifs :
- approfondir l'étude de la langue par la confrontation à la traduction ;
- apprécier une traduction ;
- réfléchir à la notion de traduction.

Traduttore, traditore

"Mais que dirai-je d'aucuns, vraiment mieux dignes d'être appelés traditeurs que traducteurs ? vu qu'ils trahissent ceux qu'ils entreprennent exposer, les frustrant de leur gloire, et par même moyen séduisent les lecteurs ignorants, leur montrant le blanc pour le noir."

Joachim DU BELLAY, Défense et illustration de la langue française, 1549

traduction collective de la suite du texte (à partir de "postquam lupus factus est...")

quaestiones

1923

1923

1902

2016

2001

Tout à coup, au milieu du chemin, voilà mon homme qui s’arrête puis se met à incanter les étoiles. Moi, je m’assieds en fredonnant et regarde aussi les astres pour ne pas troubler le sortilège. Mais bientôt, portant les yeux sur mon bizarre compagnon, je l’aperçois en train d’ôter ses vêtements qu’il dispose avec ordre sur le bord de l’allée. À ce spectacle, je commence à friser le naze. Peu à peu, l’épouvante me gagne. Je reste immobile, plus raide et plus froid qu’un trépassé.

Lui, cependant urine tout autour de ses hardes et soudain se transforme en loup.

traduit du latin par Laurent TAILHADE (1902)

Nous tombons au milieu des tombeaux. Alors voilà mon homme qui se met à conjurer les astres. Je m’assieds en fredonnant et je m’amuse à compter les étoiles. Mais quand je me retourne vers mon compagnon, je le vois qui se déshabille et pose tous ses vêtements sur le bord de la route. J’en reste plus mort que vif, immobile comme un cadavre. Mais lui tourne autour de ses habits en pissant et aussitôt le voilà changé en loup.

traduit du latin par Louis de LANGLE (1923)

Nous arrivons entre les tombeaux ; voilà mon homme qui s’écarte du côté des monuments ; moi je m’assieds en fredonnant un air, et je compte les colonnes. Et puis, en me retournant vers mon compagnon, je le vois qui se déshabille et qui dépose tous ses habits sur le bord de la route. J’avais la mort au bout du nez ; je ne remuais pas plus qu’un cadavre. Pour lui, il se mit à pisser autour de ses vêtements, et aussitôt il se changea en loup.

traduit du latin par Alfred ERNOUT (1923)

Au moment où on passe entre les tombeaux voilà mon gars qui s’en va faire ses besoins du côté des stèles. Moi je m’assois et je chantonne en comptant les stèles. Et puis je me retourne vers le type et je le vois qui ôte tous ses habits et qui les dépose au bord de la route. J’étais raide comme un cadavre, l’air ne passait plus dans mes narines. Alors il pisse autour de ses habits et d’un seul coup se transforme en loup.

traduit du latin par Olivier SERS (2001)

Arrivés au milieu des tombeaux, mon homme part vers les stèles ; moi je m’assois et je me mets à compter les monuments en chantonnant. Ensuite, je me tourne vers mon compagnon, et je le vois se déshabiller et poser tous ses vêtements au bord de la route. Là, j’ai les cheveux qui se dressent sur la tête : j’étais comme mort. Lui, il se met à pisser autour de ses vêtements, et d’un coup, il se transforme en loup.

traduit du latin par Liza MÉRY (2016)

  • Etudiez les traductions proposées pour l'extrait suivant.
  • Choisissez celle qui vous semble la plus adaptée.
  • Justifiez votre réponse.

Séance 6 : "Lupus est homo homini"

PLAUTE, Asinaria, vers 195

Le Roman de Renart

Objectifs :
- débattre de la figure du loup, de son rapport à l'homme, de son incarnation de l'homme ;
- enrichir sa culture littéraire.

Jean de LA FONTAINE

OVIDE

TITE-LIVE

Charles PERRAULT

Rudyard KIPLING

Jack LONDON

Jean GIONO

J. K. ROWLING

ESSAI

L'homme est-il un loup pour l'homme ?


quaestiones

Hendrik GOLTZIUS, 1589

Le Roman de Renart (XIIIème siècle)

Maître Renart déguste les anguilles qu’il a prises à Guillaume le poissonnier quand il entend frapper à la porte. C’est Ysengrin, le loup, qui a senti la bonne odeur du poisson. Et comme il est gourmand, il voudrait bien en avoir sa part.

Maître Renart n’a pas du tout envie de partager son repas avec ce gros glouton aussi bête que méchant. Comment faire pour s’en débarrasser ? Soudain, il a une idée. Il cache les poissons, puis il ouvre la porte en disant :

– Bonjour Ysengrin ! Ah, si vous étiez venu plus tôt, nous aurions partagé les anguilles que j’ai pêchées dans l’étang de Martin, le fermier. Hélas ! Vous arrivez trop tard, il ne reste plus une arête. Mais si vous voulez, je vais vous montrer comment on doit faire ; malin comme vous êtes, vous prendrez sûrement beaucoup de poissons et vous pourrez vous régaler…

Bien sûr, le loup est d’accord et il demande au renard de l’accompagner à la pêche… Renart et Ysengrin galopent vers l’étang. Quand ils arrivent au bord de la pièce d’eau, le loup voit que l’étang est gelé. Il pense que Renart s’est moqué de lui et qu’on ne peut pas pêcher dans ces conditions. Mais le goupil le conduit près d’un trou que les paysans ont creusé dans la glace pour faire boire leurs vaches. Là, il dit au loup de plonger sa queue dans l’eau. Ysengrin hésite un peu. Alors Renart lui explique :

– Les anguilles croiront que vos poils sont de petits vers. Elles voudront les attraper. Quand elles seront accrochées, vous n’aurez plus qu’à sortir votre queue.

Ysengrin trouve l’idée merveilleuse et il met aussitôt sa queue dans l’eau. Comme il fait très froid, des glaçons se forment très vite et se prennent dans ses poils. La queue pèse de plus en plus lourd. Mais Ysengrin pense que plus il attendra, plus il aura de poissons, c’est pourquoi il ne bouge pas. Quand la queue du loup est complètement prise dans la glace, Renart annonce qu’il est temps de filer. Ysengrin tire, tire encore, mais il ne peut pas se libérer. Renart se moque de lui :

– Vous ne voulez pas venir ? Vous n’en avez pas pris assez ? Eh bien, restez si ça vous chante, le jour se lève, je vous laisse…

Le loup est furieux. Il menace Renart de lui couper les oreilles mais le goupil ne l’écoute pas et retourne tranquillement vers son terrier. Fou de colère, Ysengrin hurle si fort qu’il attire l’attention de Martin le fermier. En voyant le loup, celui-ci lâche ses chiens puis il prend une hache et s’élance derrière eux. Pauvre Ysengrin, il est en grand danger. Les chiens l’attaquent et le mordent. Martin brandit sa hache. Le loup va-t-il mourir ici ? Non ! En voulant lui donner un coup sur la tête, Martin glisse et lui coupe la queue. Ysengrin a très mal, mais il est libre. Il saute par-dessus le fermier et se sauve à toute allure. Dans sa fuite, il passe devant le terrier de Renart qui crie en le voyant :

– Ysengrin ! Ysengrin ! Voilà ce que c’est d’être trop gourmand. Vous avez laissé tremper votre queue dans l’étang trop longtemps et les anguilles l’ont toute mangée !

OVIDE, Métamorphoses (1) (I, 210-239)

C’est Jupiter qui raconte…

Je donne des signes du caractère divin de ma venue et le peuple commence à m’adresser des prières. Tout d’abord, Lycaon se moque de ces marques de respect religieux puis il s’écrie : "Je vais bien voir, par une épreuve déterminante, si c’est un dieu ou un mortel. La vérité sera indiscutable." Pendant la nuit, dans mon profond sommeil, il se prépare à me surprendre et à me donner la mort. Voilà par quelle épreuve il lui plaisait de connaître la vérité ! Mais cela ne lui suffisait pas : de son épée, il coupe la gorge à un des otages envoyés par le peuple des Molosses. Ensuite dans de l’eau bouillante il ramollit une partie de ses membres encore palpitants et l’autre partie, il la fait rôtir sur le feu. A peine les avait-il posés sur la table que, de ma foudre vengeresse, j’ai renversé sur lui sa maison, demeure digne d’un tel maître ! Epouvanté, il s’enfuit ; parvenu dans la campagne silencieuse, il se met à hurler et il s’efforce en vain de parler. Toute sa rage se concentre dans sa bouche. Sa soif habituelle de carnage se tourne contre les troupeaux. Maintenant encore, il se complaît dans le sang. Ses vêtements se changent en poils, ses bras en jambes. Il devient un loup et conserve encore des traces de son ancienne apparence : même couleur claire de poils, même air farouche, mêmes yeux ardents ; c’est toujours la même image de férocité.

traduit du latin par Chantal BERTAGNA (2009)

Rudyard KIPLING, Le Livre de la jungle (1894) ("Les Frères de Mowgli")

Il y eut un petit froissement de buissons dans le fourré. Père Loup, ses hanches sous lui, se ramassa, prêt à sauter. Alors, si vous aviez été là, vous auriez vu la chose la plus étonnante du monde : le loup arrêté à mi-bond. Il prit son élan avant de savoir ce qu’il visait, puis il essaya de se retenir. Il en résulta un saut de quatre ou cinq pieds droit en l’air, d’où il retomba presqu’au même point du sol qu’il avait quitté.

– Un homme ! hargna-t-il. Un petit d’homme. Regarde !

En effet, devant lui, s’appuyant à une branche basse, se tenait un bébé brun tout nu, qui pouvait à peine marcher, le plus doux et potelé petit atome qui fût jamais venu, la nuit, à la caverne d’un loup. Il leva les yeux pour regarder Père Loup en face et se mit à rire.

– Est-ce un petit d’homme ? dit Mère Louve. Je n’en ai jamais vu. Apporte-le ici.

Quoique les mâchoires de Père Loup se fussent refermées complètement sur le dos de l'enfant, pas une dent n'égratigna la peau lorsqu'il le déposa au milieu de ses petits.

– Qu'il est mignon ! Qu'il est nu !... Et qu'il est brave ! dit avec douceur Mère Louve.

Le bébé se poussait, entre les petits, contre la chaleur du flanc tiède.

– Ah ! Ah ! Il prend son repas avec les autres... Ainsi c'est un petit d'homme. A-t-il jamais existé une louve qui pût se vanter d'un petit d'homme parmi ses enfants ?

– J’ai parfois ouï parler de semblable chose, mais pas dans notre clan ni de mon temps, dit Père Loup. Je pourrais le tuer en le touchant du pied. Mais voyez, il me regarde et n’a pas peur.

Le clair de lune s’éteignit à la bouche de la caverne, car la grosse tête carrée et les fortes épaules de Shere Khan en bloquaient l’ouverture et tentaient d’y pénétrer. Tabaqui, derrière lui, piaulait :

— Monseigneur, Monseigneur, il est entré ici !

— Shere Khan nous fait grand honneur — dit père Loup, les yeux mauvais. — Que veut Shere Khan ?

Ma proie. Un petit d’homme a pris ce chemin. Ses parents se sont enfuis. Donnez-le moi !

Shere Khan avait sauté sur le feu d’un campement de bûcherons, comme l’avait dit père Loup, et la brûlure de ses pattes le rendait furieux. Mais père Loup savait l’ouverture de la caverne trop étroite pour un tigre. Même où il se tenait, les épaules et les pattes de Shere Khan étaient resserrées par le manque de place, comme les membres d’un homme qui tenterait de combattre dans un baril.

— Les loups sont un peuple libre, dit père Loup.

Ils ne prennent d’ordres que du Conseil supérieur du clan, et non point d’aucun tueur de bœufs plus ou moins rayé. Le petit d’homme est à nous… pour le tuer si nous en avons envie.

— Envie ou pas envie… ! Quel langage est-ce là ? Par le taureau que j’ai tué, dois-je attendre, le nez dans votre repaire de chiens, lorsqu’il s’agit de mon dû le plus strict ? C’est moi, Shere Khan, qui parle.

Le rugissement du tigre emplit la caverne de son tonnerre. Mère Louve secoua les petits de son flanc et s’élança, ses yeux, comme deux lunes vertes dans les ténèbres, fixés sur les yeux flambants de Shere Khan.

— Et c’est moi, Raksha (le Démon), qui vais te répondre. Le petit d’homme est mien, Lungri, le mien à moi ! Il ne sera point tué. Il vivra pour courir avec le clan, et pour chasser avec le clan ; et, prends-y garde, chasseur de petits tout nus, mangeur de grenouilles, tueur de poissons ! il te fera la chasse, à toi ! …Maintenant, sors d’ici, ou, par le Sambhur que j’ai tué — car moi je ne me nourris pas de bétail mort de faim, — tu retourneras à ta mère, bête brûlée de la jungle, plus boiteux que jamais tu n’es venu au monde. Va-t’en !

Père Loup leva les yeux, stupéfait. Il ne se souvenait plus des jours où il avait conquis mère Louve, en loyal combat contre cinq autres loups, au temps où, dans les expéditions du clan, ce n’était pas par pure politesse qu’on l’appelait le Démon. Shere Khan aurait pu tenir tête à père Loup, mais il ne pouvait s’attaquer à mère Louve, car il savait que dans la position où il était elle gardait tout l’avantage du terrain et qu’elle combattrait à mort. Aussi se recula-t-il hors de l’ouverture en grondant ; et, quand il fut à l’air, libre, il cria :

— Chaque chien aboie dans sa propre cour ! Nous verrons ce que dira le clan, comment il prendra cet élevage de petit d’homme. Le petit est à moi, et sous ma dent il faudra bien qu’à la fin il tombe, ô voleurs à queues touffues !

Mère Louve se laissa retomber, haletante, parmi les petits, et père Loup lui dit gravement :

— Là, Shere Khan a raison ; le petit doit être montré au clan. Veux-tu encore le garder, mère ?

Elle souffla :

— Si je veux le garder !… Il est venu tout nu, la nuit, seul et mourant de faim, et il n’avait même pas peur. Regarde, il a déjà poussé un de nos bébés de côté. Et ce boucher boiteux l’aurait tué et

se serait sauvé ensuite vers la Waingunga, tandis que les villageois d’ici seraient accourus, à travers nos reposées, faire une battue pour en tirer vengeance !… Si je le garde ? Assurément, je le garde. Couche-toi là, petite grenouille… Ô toi, Mowgli, car Mowgli la Grenouille je veux t’appeler, le temps viendra où tu feras la chasse à Shere Khan comme il t’a fait la chasse à toi !

— Mais que dira notre clan ? dit père Loup.

La Loi de la Jungle établit très clairement que chaque loup peut, lorsqu’il se marie, se retirer du clan auquel il appartient ; mais, aussitôt que ses petits sont assez âgés pour se tenir sur leurs pattes, il doit les amener au conseil du clan, qui se réunit généralement une fois par mois à la pleine lune, afin que les autres loups puissent reconnaître leur identité. Après cet examen, les petits sont libres de courir où il leur plaît, et jusqu’à ce qu’ils aient tué leur premier chevreuil, il n’est pas d’excuse valable pour le loup adulte et du même clan qui tuerait l’un d’eux. Le châtiment est la mort pour le meurtrier où qu’on le trouve, et, si vous réfléchissez une minute, vous verrez qu’il en doit être ainsi.

traduit de l’anglais par Louis FABULET et Robert d’HUMIERES (1925)

Jack LONDON, L’Appel de la forêt (6), 1903

[Buck] levait la tête, dressait les oreilles, écoutait, plein d’attention. Obéissant à l’appel entendu de lui seul, il bondissait sur ses pieds et filait droit devant soi, pendant des heures, sous les voûtes fraîches de la forêt, au fond du lit desséché des torrents, dans les grands espaces découverts et fleuris. Mais, par-dessus tout, il se plaisait à courir ainsi dans la pénombre odorante des nuits d’été, alors que la forêt murmure dans son sommeil, et que ce qu’elle dit est clair comme une parole articulée. À cette heure, plus profond, plus mystérieux, plus proche aussi, résonnait l’Appel — la Voix qui incessamment l’attirait, du fond même de la nature.

Une nuit, il fut réveillé tout à coup en sursaut : alerte, les yeux brillants, les narines frémissantes, le poil hérissé en vagues... L’Appel se faisait entendre, et tout près cette fois. Jamais il ne l’avait distingué si clair et si net. Cela ressemblait au long hurlement du chien indigène.

Et, dans ce cri familier, il reconnut cette Voix, entendue jadis, qu’il cherchait depuis des semaines, et des mois...

Traversant, rapide et silencieux comme une ombre, le camp endormi, il s’élança sous-bois. Mais comme il se rapprochait de l’Être qui l’appelait, il ralentit par degrés son allure et s’avança, prudent et rusé.

Et tout à coup, au cœur d’une clairière, il vit, assis sur ses hanches et hurlant à la lune, un loup de forêt, long, gris et maigre.

Bien que le chien n’eût fait aucun bruit, la bête l’éventa et cessa soudain son chant. Buck s’avança, la queue droite, les oreilles hautes, prêt à bondir. Pourtant tout dans son allure marquait, en même temps que la menace, le désir de faire amitié. Mais le fauve, sourd à ces avances, prit soudain la fuite.

Buck le suivit à grands bonds, plein d’un désir fou de l’atteindre. Longtemps ils coururent, presque côte à côte. Enfin, le loup s’engagea dans le lit desséché d’un torrent barré par un fouillis inextricable de branchages et de bois mort. Alors la bête sauvage, se trouvant acculée, fit volte-face par un mouvement familier à Joe et aux chiens indigènes aux abois ; et, grinçant des dents, claquant avec bruit des mâchoires, elle attendit.

Buck, au lieu de l’attaquer, tournait autour du loup avec un petit murmure amical, remuant la queue et riant à belles dents. Mais le loup se méfiait, car sa tête arrivait à peine à l’épaule du chien, et il avait peur. Et tout à coup, d’un mouvement souple et furtif, il s’échappa et reprit sa course.

La poursuite recommença. Encore une fois, le loup faillit être pris, pour de nouveau s’échapper et recommencer à fuir. La bête était en mauvaise condition, sans quoi Buck n’aurait pu l’égaler à la course ; ils couraient presque côte à côte, jusqu’au moment où le loup s’arrêtait, montrait les dents et recommençait à fuir de plus belle.

Enfin, reconnaissant que Buck ne lui voulait pas de mal, la bête s’arrêta et laissa le chien lui flairer le museau. Sur quoi ils devinrent amis et se mirent à jouer ensemble, de cette façon nerveuse et timide qui semble démentir la férocité des bêtes sauvages.

traduit de l’anglais par Raymonde de GALARD (1905)

Charles PERRAULT, "Le petit Chaperon rouge", Contes de ma mère l’Oye (1697)

Le Petit Chaperon rouge tira la chevillette, et la porte s’ouvrit. Le Loup, la voyant entrer, lui dit en se cachant dans le lit sous la couverture :

— Mets la galette et le petit pot de beurre sur la huche et viens te coucher avec moi.

Le Petit Chaperon rouge se déshabille, et va se mettre dans le lit, où elle fut bien étonnée de voir comment sa Mère-grand était faite en son déshabillé. Elle lui dit :

— Ma mère-grand, que vous avez de grands bras ?

— C’est pour mieux t’embrasser, ma fille.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes jambes ?

— C’est pour mieux courir, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes oreilles ?

— C’est pour mieux écouter, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grands yeux ?

— C’est pour mieux voir, mon enfant.

— Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ?

— C’est pour te manger.

Et en disant ces mots, ce méchant Loup se jeta sur le Petit Chaperon rouge, et la mangea.

MORALITE

On voit ici que de jeunes enfants,

Surtout de jeunes filles

Belles, bien faites, et gentilles,

Font très mal d’écouter toute sorte de gens,

Et que ce n’est pas chose étrange,

S’il en est tant que le Loup mange.

Je dis le Loup, car tous les Loups ne sont pas de la même sorte ;

Il en est d’une humeur accorte,

Sans bruit, sans fiel et sans courroux,

Qui privés, complaisants et doux,

Suivent les jeunes Demoiselles

Jusque dans les maisons, jusque dans les ruelles ;

Mais hélas ! qui ne sait que ces loups doucereux,

De tous les loups sont les plus dangereux.

Jean de LA FONTAINE, "Le Loup devenu berger", Fables (1668) (III, 3)

Un Loup qui commençait d’avoir petite part

Aux Brebis de son voisinage,

Crut qu’il fallait s’aider de la peau du Renard,

Et faire un nouveau personnage.

Il s’habille en Berger, endosse un hoqueton,

Fait sa houlette d’un bâton ;

Sans oublier la Cornemuse.

Pour pousser jusqu’au bout la ruse,

Il aurait volontiers écrit sur son chapeau,

C’est moi qui suis Guillot Berger de ce troupeau.

Sa personne étant ainsi faite,

Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,

Guillot le Sycophante approche doucement.

Guillot le vrai Guillot étendu sur l’herbette,

Dormait alors profondément.

Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette.

La plupart des Brebis dormaient pareillement.

L’hypocrite les laissa faire :

Et pour pouvoir mener vers son fort les Brebis,

Il voulut ajouter la parole aux habits,

Chose qu’il croyait nécessaire.

Mais cela gâta son affaire.

Il ne put du Pasteur contrefaire la voix.

Le ton dont il parla fit retentir les bois,

Et découvrit tout le mystère.

Chacun se réveille à ce son,

Les Brebis, le Chien, le Garçon.

Le pauvre Loup dans cet esclandre,

Empêché par son hoqueton,

Ne put ni fuir ni se défendre.


Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.

Quiconque est Loup, agisse en Loup ;

C’est le plus certain de beaucoup.

TITE-LIVE, Histoire Romaine (Ier siècle av. J.C.) (I, 4)

Après avoir chassé son frère, Amulius régna et accumula crime sur crime. Il assassina les fils de son frère. Quant à la fille de celui-ci, Rhéa Silvia, sous prétexte de l'honorer, il la fit Vestale : en la vouant à la virginité perpétuelle, il lui enlevait tout espoir d'enfanter. Mais, comme je le pense, le destin exigeait la naissance d'une ville si importante et les prémices du pouvoir le plus grand après la puissance des dieux.

Victime d'un viol, la Vestale accoucha de jumeaux. Soit parce qu'elle le croyait vraiment, soit parce qu'un dieu était un suborneur plus acceptable, elle désigna Mars comme père des bâtards. Mais ni dieux ni hommes ne purent la soustraire, pas plus que sa progéniture, à la cruauté du roi. Amulius fit mettre la prêtresse aux fers et sous bonne garde, et donna l'ordre de noyer ses enfants.

Par je ne sais quel hasard, où les dieux étaient pour quelque chose, le Tibre avait débordé et formait sur ses rives des nappes d'eau dormante. Nulle part on ne pouvait accéder au cours du fleuve proprement dit. Or ceux qui emportaient les bébés s'imaginaient pouvoir les noyer même dans de l'eau stagnante. Ils crurent donc exécuter correctement la volonté royale en les abandonnant dans l'étendue d'eau la plus proche, près de l'actuel figuier Ruminal (lequel, dit-on, s'appelait Romularis). Cet endroit n'était alors qu'une immensité désolée. Selon la légende, la corbeille, où étaient abandonnés les petits, se mit à dériver et, comme l'eau baissait, elle échoua sur la terre ferme.

Or, des montagnes avoisinantes, descendait une louve assoiffée. Elle perçut des vagissements et se laissa guider vers eux. Pleine de douceur, elle se pencha vers les bébés et leur présenta ses mamelles. Elle les léchait encore quand le chef des troupeaux royaux les découvrit. (On l'appelait, paraît-il, Faustulus). Il regagna l'étable et confia les enfants à Larentia, son épouse. Selon certains, Larentia se prostituait, d'où le surnom de louve que lui donnaient les bergers. Ce serait le point de départ de la prodigieuse légende. Voilà donc dans quelles conditions ces deux enfants naquirent et furent pris en charge.

traduit du latin par Danielle DE CLERCQ (2001)

Jean GIONO, Un Roi sans divertissement (1947)

Les foulées, naturellement toujours d’une fraîcheur exquise et si claires que tout le monde les voit, ne dénotent aucune inquiétude. Elles sont franches et sans retour. Peut-être que le Monsieur joue au plus fin ? Tout le monde y joue : Dieu lui-même. Mais le Monsieur y joue avec un sacré estomac. Qu’est-ce qu’il espère ? Qu’une porte de sortie s’ouvrira dans le mur ? A point nommé ? Et, dites donc, est-ce qu’il ne serait pas beaucoup plus instruit que nous ? Est-ce que nous ne serions pas les dindons de la farce, nous autres, dans cette histoire, avec nos cors et nos fanfreluches ? Et nos pas pelus et (pour nous on peut le dire) notre angoisse ?

Est-ce que, par hasard, le Monsieur n’attendrait pas tout simplement la mort que nous lui apportons sur un plateau ? Ça, comme porte, vous avouerez que ça serait même un portail, un arc de triomphe ! Et ça expliquerait pourquoi, d’après les foulées que nous suivons, il est allé tout simplement se placer de lui-même au pied du mur, sans esquiver, ni de droite ni de gauche.

Que ce soit ce que ça voudra, nous avançons. Et brusquement nous dépassons les derniers taillis. Nous sommes devant cette aire nue qui va jusqu’au pied du mur.

D’abord, nous ne voyons rien. Langlois, en trois pas rapides, s’est mis devant nous. De ses bras étendus en croix et qu’il agite lentement de haut en bas comme des ailes qu’il essaie, il nous fait signe : stop et, tranquille !

Nous entendons craquer les pantalons des porteurs de torches qui traversent les taillis derrière nous. La lumière monte. Nous entendons crisser derrière nous, dans les taillis, les grosses ouatines de la capitaine et de Saucisse.

Le voilà, là-bas ! Nous le voyons ! Il est bien à l’endroit où je craignais qu’il soit. A l’endroit vers lequel, depuis ce matin, à grand renfort de fanfares, de télégraphes et de cérémonies, nous nous sommes efforcés de le pousser.

Eh bien, il y est. Et, si c’était un endroit qu’il ait choisi lui-même, il n’y serait pas plus tranquille.

Il est couché dans cet abri que l’aplomb même du mur fait à sa base. Il nous regarde. Il cligne des yeux à cause des torches ; et, tout ce qu’il fait, c’est de coucher deux ou trois fois ses longues oreilles.

Sans Langlois, quel beau massacre ! Au risque de nous fusiller les uns les autres. Au risque même, au milieu de la confusion des cris, des coups, des fumées et (nous nous serions certainement rués sur lui de toutes nos forces) des couillonnades, au risque même de lui permettre le saut de carpe qui l’aurait fait retomber dans les vertes forêts.

— Paix ! dit Langlois.

Et il resta devant nous, bras étendus, comme s’il planait.

Oh ! Paix ! Pendant que recommence à voltiger le va-et-vient des torches-colombes.

Langlois s’avance. Nous n’avons pas envie de le suivre. Langlois s’avance pas à pas.

Au milieu de cette paix qui nous a brusquement endormis, un fait nous éclaire sur l’importance de ce petit moment pendant lequel Langlois s’avance lentement pas à pas : c’est la légèreté aéronautique avec laquelle le fameux procureur royal fait traverser nos rangs à son ventre.

Nous voyons aussi que, devant les pattes croisées du loup, il y a le chien de Curnier, couché, mort, et que la neige est pleine de sang.

Il s’en est passé des choses pendant le silence !

Langlois s’avance ; le loup se dresse sur ses pattes. Ils sont face à face à cinq pas. Paix !

Le loup regarde le sang du chien sur la neige. Il a l’air aussi endormi que nous.

Langlois lui tira deux coups de pistolet dans le ventre ; des deux mains ; en même temps. Ainsi donc, tout ça, pour en arriver encore une fois à ces deux coups de pistolet tirés à la diable, après un petit conciliabule muet entre l’expéditeur et l’encaisseur de mort subite !


J. K. ROWLING, Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (18 "Lunard, Quedver, Patmol et Cornedrue"), 1999

J'étais encore un petit garçon quand j'ai été mordu. Mes parents ont tout essayé, mais à l'époque, il n'existait pas de traitement. La potion que m'a préparée le professeur Rogue est une découverte récente. Elle me permet de me contrôler. Si je la prends dans la semaine qui précède la pleine lune, je reste lucide pendant le temps de ma transformation... Je me réfugie dans mon bureau et je ne suis plus qu'un loup inoffensif. Il me suffit alors d'attendre la fin de la pleine lune. Mais avant que la potion Tue-loup ait été découverte, je devenais un véritable monstre une fois par mois. Il semblait impossible que je puisse étudier à Poudlard. Les autres parents refuseraient certainement que leurs enfants soient exposés au danger que je représentais. Mais à cette époque, Dumbledore devint directeur de l'école et il éprouva pour moi de la compassion. Il assura qu'en prenant certaines précautions, il n'y avait pas de raisons que je ne puisse pas faire mes études normalement...

Lupin soupira et regarda Harry.

— Je vous ai dit il y a plusieurs mois que le Saule cogneur a été planté l'année où je suis arrivé à Poudlard. La vérité, c'est qu'il a été planté à cause de moi. Cette maison, poursuivit Lupin en regardant autour de lui d'un air accablé, et le tunnel qui y mène ont été spécialement bâtis à mon intention. Une fois par mois, on me faisait sortir du château et on m'enfermait ici pendant le temps que durait ma métamorphose. L'arbre a été planté à l'entrée du tunnel pour empêcher quiconque de s'y aventurer quand j'étais dangereux.

Harry ne voyait pas à quoi pouvait bien aboutir toute cette histoire, mais il l'écoutait avec passion. À part la voix de Lupin, on n'entendait que les couinements terrifiés de Croûtard.

— A cette époque, mes transformations étaient... étaient épouvantables. C'est très douloureux de se métamorphoser en loup-garou. Je ne pouvais mordre personne, puisque j'étais seul, je me mordais donc moi-même. Les villageois entendaient le bruit que je faisais, les hurlements que je poussais et ils pensaient qu'il s'agissait de fantômes particulièrement agressifs. Dumbledore encourageait cette rumeur et même maintenant, alors que la maison est restée silencieuse pendant des années et des années, les habitants de Pré-au-lard n'osent pas en approcher... Mais en dehors de mes périodes de métamorphose, jamais je n'avais été aussi heureux. Pour la première fois de ma vie, j'avais des amis, trois excellents amis, Sirius Black... Peter Pettigrow... et, bien sûr, votre père, Harry... James Potter. Bien entendu, mes amis s'apercevaient que je disparaissais une fois par mois. J'inventais toute sorte d'histoires pour expliquer mon absence. Je leur racontais que ma mère était malade et que j'allais la voir à la maison... J'étais terrorisé à l'idée qu'ils me laissent tomber si jamais ils apprenaient ce que j'étais vraiment. Bien entendu, tout comme vous, Hermione, ils ont fini par découvrir la vérité... Mais ils ne m'ont pas du tout laissé tomber. Au contraire, ils ont fait quelque chose qui rendait mes métamorphoses très supportables et qui en faisait même les meilleurs moments de ma vie. Ils sont devenus des Animagi. […]

— Mais en quoi cela vous aidait-il ? demanda Hermione, déconcertée.

— Il leur était impossible de me tenir compagnie sous la forme d'êtres humains, mais sous forme d'animaux, ils ne risquaient plus rien, répondit Lupin. Un loup-garou ne représente un danger que pour les humains. Chaque mois, ils sortaient du château en se servant de la cape d'invisibilité de James. Et ils se transformaient... Peter était le plus petit, il arrivait à se glisser sous les branches du Saule cogneur sans prendre de coups et à appuyer sur le nœud de la racine qui immobilise l'arbre. Tous les trois descendaient alors dans le tunnel et me rejoignaient. Sous leur influence, je devenais moins dangereux. Mon corps était toujours celui d'un loup, mais mon esprit restait de plus en plus humain lorsque j'étais avec eux.

traduit de l’anglais par Jean-François MÉNARD, 1999


Possibilité de diptyque

Dum haec taliaque iactamus, inhorruit mare, nubesque undique adductae obruere tenebris diem. Discurrunt nautae ad officia trepidantes, uelaque tempestati subducunt. Sed nec certos fluctus uentus impulerat, nec quo destinaret cursum gubernator sciebat. Siciliam modo uentus dabat, saepissime in oram Italici litoris aquilo possessor conuertebat huc illuc obnoxiam ratem, et quod omnibus procellis periculosius erat, tam spissae repente tenebrae lucem suppresserant, ut ne proram quidem totam gubernator uideret. Itaque periculum postquam manifeste conualuit, Lichas trepidans ad me supinas porrigit manus et : "Tu, inquit, Encolpi, succurre periclitantibus, et uestem illam diuinam sistrumque redde nauigio. Per fidem, miserere, quemadmodum quidem soles". Et illum quidem uociferantem in mare uentus excussit, repetitumque infesto gurgite procella circumegit atque hausit. Tryphaenam autem prope iam <immersam> fidelissimi rapuerunt serui, scaphaeque impositam cum maxima sarcinarum parte abduxere certissimae morti.
Applicitus cum clamore fleui et : "Hoc, inquam, a diis meruimus, ut nos sola morte coniungerent ? Sed non crudelis fortuna concedit. Ecce iam ratem fluctus euertet, ecce iam amplexus amantium iratum diuidet mare. Igitur, si uere Encolpion dilexisti, da oscula, dum licet, ultimum hoc gaudium fatis properantibus rape". Haec ut ego dixi, Giton uestem deposuit, meaque tunica contectus exeruit ad osculum caput. Et ne sic cohaerentes malignior fluctus distraheret, utrumque zona circumuenienti praecinxit et : "Si nihil aliud, certe diutius, inquit, iunctos nos mare feret, uel si uoluerit misericors ad idem litus expellere, aut praeteriens aliquis tralaticia humanitate lapidabit, aut quod ultimum est iratis tam fluctibus, imprudens harena componet". Patior ego uinculum extremum, et ueluti lecto funebri aptatus expecto mortem iam non molestam.
Peragit interim tempestas mandata fatorum, omnesque reliquias nauis expugnat. Non arbor erat relicta, non gubernacula, non funis aut remus, sed quasi rudis atque infecta materies ibat cum fluctibus. Procurrere piscatores pauulis expediti nauigiis ad praedam rapiendam. Deinde ut aliquos uiderunt, qui suas opes defenderent, mutauerunt crudelitatem in auxilium.

PETRONE, Satiricon (CXIV)

Séance 7 : aventure en mer

mot concept

mare

Objectifs :
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quaestiones

VERBA

abduco, -is, -ere, -duxi, -ductum : emmener

amo, -as, -are, -aui, -atum : aimer

amplector, -eris, -i, amplexus sum : embrasser, entourer, enfermer

applico, -as, -are, -aui, -atum : appliquer, mettre contre, diriger vers, attacher à

apto, -as, -are, -aui, -atum : adapter, attacher, préparer, disposer

circumago, -is, -ere, -egi, -actum : courir dans tous les sens

circumuenio, -is, -ire, -ueni, -uentum : encercler

cohaereo, -es, -ere, -haesi, -haesum : être attaché avec, être cohérent

compono, -is, -ere, -posui, -positum : mettre ensemble, disposer, enterrer

concedo, -is, -ere, -cessi, -cessum : s'en aller, se retirer, abandonner, admettre

coniungo, -is, -ere, -iunxi, -iunctum : lier ensemble, joindre, unir

contego, -is, -ere, -texi, -tectum : couvrir, cacher, dissimuler

conualesco, -is, -ere, -ualui, – : prendre des forces, croître, grandir

conuerto, -is, -ere, -uerti, -uersum : tourner complètement

defendo, -is, -ere, -fendi, -fensum : défendre, soutenir

depono, -is, -ere, -posui, -positum : déposer, abandonner

destino, -as, -are, -aui, -atum : fixer, assujettir, affecter à, destiner à

dico, -is, -ere, dixi, dictum : dire, affirmer, réciter, nommer

diligo, -is, -ere, -lexi, -lectum : aimer

discurro, -is, -ere, -cursi, -cursum : courir en tous sens

distraho, -is, -ere, -traxi, -tractum : rompre en morceaux, partager

diuido, -is, -ere, -uisi, -uisum : diviser

do, das, dare, dedi, datum : donner

eo, is, ire, iui, itum : aller

euerto, -is, -ere, -uerti, -uersum : renverser, bouleverser, retourner, abattre, détruire

excutio, -is, -ere, -cussi, -cussum : secouer, arracher, dépouiller, scruter, examiner

exero, -is, -ere, -erui, -ertum : tirer dehors, sortir, montrer, produire

expecto, -as, -are, -aui, -atum : attendre, espérer, souhaiter vivement

expedio, -is, -ire, -i(u)i , -itum : se débarrasser, se préparer, expliquer

expello, -is, -ere, -puli, -pulsum : chasser

expugno, -as, -are, -aui, -atum : prendre par la force, vaincre

fero, fers, ferre, tuli, latum : porter, supporter, rapporter

fleo, -es, -ere, fleui, fletum : pleurer

haurio, -is, -ire, hausi, haustum : puiser, vider, avaler, engloutir, faire disparaître

iacto, -as, -are, -aui, -atum : jeter, lancer, agiter, débattre, vanter

impello, -is, -ere, -puli, -pulsum : heurter contre, ébranler

impono, -is, -ere, -posui, -positum : placer sur, assigner, imposer

inhorresco, -is, -ere, -horrui, – : se dresser, se hérisser, frissonner

inquam : dis-je

inquit : dit-il, dit-elle

iungo, -is, -ere, iunxi, iunctum : joindre

lapido, -as, -are, -aui, -atum : attaquer à coups de pierres, lapider

licet, licere, licuit : il est permis

mando, -as, -are, -aui, -atum : confier

mereo, -es, -ere, -rui, -ritum : mériter, gagner

misereor, -eris, -eri, -ritus sum : avoir pitié

muto, -as, -are, -aui, -atum : déplacer, changer, modifier ; échanger

obruo, -is, -ere, -rui, -rutum : écraser, recouvrir

patior, -eris, -i, passus sum : supporter, souffrir, être victime de, être agressé par

perago, -is, -ere, -egi, -actum : accomplir, achever

periclitor, -aris, -ari, -atus sum : faire un essai, subir une épreuve, être en danger

porrigo, -is, -ere, -rexi, -rectum : diriger en avant, étendre, étirer

praecingo, -is, -ere, -cinxi, -cinctum : ceindre, entourer

praetereo, -is, -ire, -ii, -itum : passer devant, omettre

procurro, -is, -ere, -curri, -cursum : courir en avant, s'élancer

propero, -as, -are, -aui, -atum : se hâter

rapio, -is, -ere, rapui, raptum : emporter, ravir, voler, piller, se saisir vivement de

reddo, -is, -ere, -ddidi, -dditum : rendre, retourner, traduire

relinquo, -is, -ere, reliqui, relictum : laisser, abandonner

repeto, -is, -ere, -iui/ii, -titum : chercher de nouveau, chercher à récupérer

scio, -is, -ire, sciui, scitum : savoir

soleo, -es, -ere, solitus sum : avoir l'habitude de

subduco, -is, -ere, -duxi, ductum : retirer, soustraire

succurro, -is, -ere, -curri, -cursum : affronter, venir à l'esprit, courir au secours

sum, es, esse, fui, – : être

supprimo, -is, -ere, -pressi, -pressum : contenir, arrêter, supprimer

trepido, -as, -are, -aui, -atum : trembler, s'agiter, de démener

uideo, -es, -ere, uidi, uisum : voir

uociferor, -aris, -ari, -atus sum : pousser des grands cris, crier fort

uolo, uis, uelle, uolui, – : vouloir

  • Repérez le champ lexical dominant.


  • Déduisez-en le sens du texte.


  • Traduisez.

interpretatio

Pendant cette conversation, la mer devient mauvaise et des nuages, accourus de tous les coins de l'horizon, obstruent la lumière du jour. Les matelots affairés courent chacun à son poste pour soustraire les voiles aux coups de la tempête. Mais le vent, trop changeant, poussait les flots dans tous les sens et le pilote ne savait plus quelle direction prendre. Tantôt le vent nous jetait sur la Sicile, tantôt l'Aquilon qui règne en maître sur les côtes d'Italie tournait ici puis là notre navire, jouet de sa fureur. Et, chose plus dangereuse que toutes les rafales, subitement des ténèbres si épaisses étouffèrent le jour que le pilote ne voyait même plus la proue de son navire. Mais, miracle ! quand la tempête battit son plein, voilà Lycas, suant la peur, qui, tendant vers moi des mains suppliantes, s'écrie : "Encolpe, viens à notre aide dans ce péril extrême ! Rends-moi, rends au navire le voile et le sistre d'Isis. Je t'en supplie, sois pitoyable, toi qui au fond as un bon cœur." Mais un coup de vent le jette à la mer criant encore ; il reparaît ; enfin le tourbillon l'entraîne et il s'engloutit dans le gouffre béant.
A la hâte, quelques esclaves fidèles entraînent Tryphène, la jettent dans la barque avec le meilleur de son bagage et la sauvent ainsi d'une mort imminente.
Quant à moi, penché sur Giton, je m'écriai en pleurant : "Oui, notre amour méritait que les dieux nous unissent dans un même trépas, mais la fortune cruelle ne nous accorde pas cette consolation. Vois les flots qui renversent le navire, vois cette mer irritée qui va rompre notre étreinte. Si donc tu as aimé vraiment ton Encolpe, donne-lui un baiser, pendant qu'il en est encore temps. Ravissons cette suprême joie à la mort qui nous guette." Aussitôt Giton ôte sa robe, et s'enveloppant dans ma tunique, offre sa tête à mes baisers, et craignant que, même ainsi enlacés, les flots jaloux ne viennent nous séparer, il nous lie ensemble avec sa ceinture. "S'il ne nous reste pas d'autre recours, nous sommes certains du moins, dit-il, que la mer nous portera longtemps ensemble ; peut-être même, pitoyable, nous accordera-t-elle d'échouer tous deux au même rivage : alors quelque passant, obéissant à une banale pitié, nous ensevelira sous un seul tas de pierres, ou, tout au moins, les flots irrités nous recouvriront d'un sable oublieux." Je laisse Giton nouer ces liens suprêmes, et, comme déjà couché sur le lit funéraire, j'attends une mort que je ne crains déjà plus.
Cependant, la tempête achève l'œuvre imposée par le destin et disperse tous les agrès du vaisseau : mâts, gouvernail, câbles, rames, tout est emporté ; il ne reste qu'une masse grossière et informe qui s'en va, errant au gré des flots. Montés sur de petites barques, des pêcheurs accourent au butin. Mais quand ils virent que nous étions plusieurs et résolus à défendre notre bien, ils firent taire leur féroce rapacité pour nous offrir aide et secours.

Louis de LANGLE, 1923

interpretatio

Tandis que nous échangions ces propos, la mer se hérissa, des nuages venus de partout s’amassèrent, et le jour s’enveloppa de ténèbres. Les matelots se hâtèrent de courir à leurs postes serrer les voiles face à la tempête. Mais comme le vent heurtant les flots changeait sans cesse de direction, le pilote ne pouvait tenir de cap. L’aquilon, qui règne en maître sur le littoral italien, nous poussait parfois vers la Sicile, mais le plus souvent ballotait le navire passif dans toutes les directions. Danger bien pire que tous les ouragans, une obscurité si dense avait d’un coup chassé la lumière que le pilote ne voyait même pas le bout de sa proue. Devant la flagrance du péril, Lichas, tremblant, tendit alors vers moi ses paumes et me supplia : "Toi seul, Encolpe, peux secourir notre détresse ! Rends au bateau le voile de la déesse et son sistre ! Sur ton honneur, sois pitoyable, comme tu le fus toujours !" Il criait encore qu’un coup de vent le précipita à la mer, puis la tornade l’arracha un instant au Tryphène, presque submergée, était enlevée par des esclaves fidèles qui, la déposant dans la chaloupe avec la plupart de ses bagages, la sauvèrent d’une mort certaine.
Serré à Giton, je lui criai en pleurant : "Avons-nous mérité des dieux qu’ils ne nous unissent que dans la mort ? mais la fortune cruelle ne nous l’accorde même pas ! Déjà le flot disloque le vaisseau, déjà la mer déchaînée va rompre l’embrassement des deux amants ! Si donc tu as vraiment aimé d’amour Encolpe, donne-lui des baisers tant qu’il est temps encore, vole aux destins pressants cet ultime bonheur !" Quand j’eus ainsi parlé, il ôta son vêtement, passa sous ma tunique, tendit sa tête à mes baisers, puis, pour interdire à la lame jalouse de rompre notre étreinte, nous enserra tous deux dans sa ceinture noué, me déclarant : "Faute d’autre chose, au moins la mer nous portera plus longtemps liés, et si, miséricordieuse, elle veut bien nous déposer sur le même rivage, un passant aura l’élémentaire piété de nous recouvrir d’un tas de cailloux, à moins que, suprême faveur qu’accorde même la fureur des flots, le sable inconscient n’accueille nos restes mêlés." Résigné à cette union pour le pire, j’attendis comme si j’eusse été couché sur mon lit de mort un trépas qui ne rebutait plus.
Cependant, la tempête, parachevant sa mission reçue du destin, assaillait les derniers débris du navire. Démâté, sans gouvernail, sans cordages, sans rames, il n’était plus qu’une carcasse de bois informe dérivant au gré des flots. Des pêcheurs accouraient sur de petits canots pour piller l’épave. Voyant qu’il y restait des passagers capables de défendre leurs biens, ils se firent, de pirates, sauveteurs.


Olivier SERS, 2001

Séance 7 : aventure en mer

Objectifs :
- découvrir l'intertextualité du thème de la tempête ;
- enrichir sa culture littéraire.

William SHAKESPEARE

VIRGILE

HOMERE

exposition

Le roman,
une épopée dégradée.

Georg LUKACS, La Théorie du roman, 1920

PRUD'HON, 1806

VIRGILE, Énéide (I, v.34-123), entre 29 et 19 av. J.C.

À peine hors de vue de la terre de Sicile,

ils gagnaient vers le large,

voiles déployées, joyeux, et faisaient jaillir

l’écume salée sous le bronze,

quand Junon, regardant son cœur

toujours profondément blessé,

se dit : "Abdiquer mon projet, vaincue,

et ne pas pouvoir écarter

d’Italie le roi des Troyens ?

Oui, le destin est contre moi.

Mais Pallas, incendier la flotte

des Argiens, et eux, elle a pu,

les faire engloutir par la mer,

à cause d’un seul, pour le crime et la folie

d’Ajax fils d’Oïlée !

C’est elle, et pas Jupiter, depuis les nuages,

qui leur a lancé, rapide, la foudre,

disloqué les vaisseaux et soulevé les eaux

avec le vent,

et lui, poitrine transpercée,

et respirant des flammes,

l’a saisi dans un tourbillon,

cloué sur un roc acéré.

Et moi, qui les précède tous,

Reine des dieux, de Jupiter

et la sœur et l’épouse, contre un peuple et un seul,

il y a des années

que je mène la guerre ! Mais qui adorera

la grandeur de Junon

après cela, qui déposera, suppliant,

des offrandes sur ses autels ?"

Roulant en elle ces pensées,

la déesse, cœur enflammé,

vient dans la patrie des orages,

la terre où s’enfante la fureur des Austers,

en Éolie. C’est ici que le roi Éole

dans une grotte immense,

sur les vents lutteurs et les tempêtes bruyantes

exerce son empire et les réprime

dans des chaînes et des cachots.

Et leur révolte avec un grondement terrible

fait gémir la montagne

autour de leur prison. Sur une citadelle

Éole trône en haut,

sceptre à la main, et radoucit leur énergie,

modère leurs colères.

Il ne le ferait pas, que mers et terres et ciel

en profondeur,

c’est sûr, ils les emporteraient,

si rapides, et balayeraient tout dans les airs.

Mais le Père tout-puissant les a relégués

dans ces sombres cavernes,

comprenant le danger, et par-dessus des blocs

pesants, de hautes montagnes

il a entassé, et leur a donné un roi

avec un contrat précis,

ayant pouvoir de serrer ou lâcher

la bride selon les ordres reçus.

À lui Junon, suppliante, en ces mots parla :

"Éole, c’est à toi, oui, que le Père

des dieux et Roi des hommes

a donné pouvoir d’apaiser les flots

et les soulever grâce au vent.

Un peuple qui m’est ennemi

croise dans la mer Tyrrhénienne,

il porte Ilion en Italie

avec ses Pénates vaincus.

Lance contre eux les vents violents,

et submerge les poupes, noie-les,

ou pousse-les dans tous les sens,

et sème les corps sur la mer.

Je possède deux fois sept nymphes au corps parfait,

dont une par sa beauté l’emporte

sur toutes les autres, Déiopéia.

Je vous lierai par un mariage indéfectible,

je te la donnerai entièrement,

pour qu’avec toi, en récompense

méritée, de longues années

elle passe, et de beaux enfants te rende père."

Éole à cela répondit :

"À toi, ô Reine, ce que tu souhaites,

la charge de l’examiner ;

pour moi, il est juste que je prenne tes ordres.

C’est toi, tous les avantages du trône,

mon sceptre et la faveur de Jupiter,

qui me les procures, toi qui me permets

d’avoir une place aux banquets des dieux

et me donnes pouvoir

sur les orages et les tempêtes."

À ces mots, de la pointe d’un épieu

retourné vers la montagne creuse,

il en heurta le flanc :

les vents, comme une armée bien ordonnée,

par la porte qui s’est ouverte,

se ruent et soufflent sur les terres en tourbillons.

Ils s’abattirent sur la mer,

et toute entière, des grands fonds où elle repose,

L’Eurus et le Notus la font jaillir,

unis aux rafales serrées

de l’Africus, et ils roulent des vagues énormes

vers le rivage.

Aussitôt s’élèvent les cris des hommes

et le sifflement des cordages.

D’un coup les nuages arrachent la vue du ciel

et la lumière

des yeux des Troyens. Sur la mer se couche

une nuit noire.

Les cieux se mirent à tonner,

l’éther scintille d’une mitraille d’éclairs.

Tout montre aux hommes le visage de la mort.

En un instant Énée se paralyse

pris par le froid dans tous ses membres.

Il gémit, et, ses deux mains tendues vers les astres,

prononce à voix forte ces mots :

"Oh trois, quatre fois bienheureux

ceux qui sous les yeux de leurs pères

au pied des hauts remparts de Troie

ont eu la chance d’aller à la mort !

Ô le plus valeureux des Danaens,

fils de Tydée,

que je tombe dans les plaines d’Ilion,

cela n’aurait-il pu,

et que par ta main je rende mon souffle

là où du coup de l’Éacide

est tombé le farouche Hector,

est tombé le géant

Sarpédon, où le Simoïs

dans le courant de ses eaux roule

tant de boucliers et de casques de héros,

tant de robustes corps ! "

Tandis qu’il jette ces paroles,

une rafale stridente de l’Aquilon

de face vient frapper la voile

et soulève les flots jusqu’aux étoiles.

Les rames sont brisées, la proue fait un écart

et à la vague

expose le travers.

Puis vient en masse abrupte une montagne d’eau.

Les uns se trouvent suspendus

au sommet de la vague,

pour les autres, l’eau en s’ouvrant

montre le fond à découvert entre les vagues.

Le sable bouillonne furieusement.

Trois, le Notus les emporte et les lance

sur des écueils inaperçus,

des rochers au milieu des eaux

que les Italiens nomment "les Autels",

crête monstrueuse à la surface de l’eau.

Trois, l’Eurus à partir du large

les chasse vers les bas-fonds et les Syrtes,

le cœur se brise de voir ça,

les pousse sur les bancs et les emmure

sous un rempart de sable.

Un, qui transportait les Lyciens

et le loyal Oronte,

juste sous les yeux du héros,

reçoit d’en haut un énorme paquet de mer

qui frappe sur la poupe :

le pilote est éjecté, vers l’avant

il roule en se cognant la tête,

mais trois fois sur place le flot

entraîne le navire

à tourner sur lui-même,

et un rapide tourbillon

le dévore sous l’eau.

On voit quelques hommes surnageant çà et là

dans le vaste désert du gouffre,

les armes des héros, des planches,

et le trésor de Troie éparpillé sur l’eau.

Et déjà sur le fort navire d’Ilionée,

déjà, du valeureux Achate,

et le vaisseau d’Abas,

et celui du vieillard Alétès,

la tempête a vaincu, les jointures des flancs

ont lâché, tous

subissent une pluie hostile,

les brèches s’agrandissent.

traduit du latin par Danielle CARLÈS, 2014




Caroline GUILLOT, Le grand Shakespeare illustré, 2016



HOMÈRE, Odyssée (chant V), VIIIème siècle av. J.C.

Le divin Ulysse, joyeux, déploya ses voiles au vent. S’étant assis à la barre, il gouvernait habilement, sans que le sommeil ferme ses paupières. Pendant dix-sept jours, il fit route sur la mer, et, le dix-huitième, apparurent les monts boisés de la terre des Phéaciens. Cette terre était proche. Elle lui apparaissait comme un bouclier sur la mer sombre.

Mais le Puissant qui ébranle la terre revenait du pays des Éthiopiens, et du haut des montagnes des Solymes, il vit de loin Ulysse traversant la mer. Son cœur s’échauffa violemment, et secouant la tête, il dit dans son esprit :

"Les Immortels ont décidé le retour d’Ulysse tandis que j'étais chez les Éthiopiens. Voici qu’il approche de la terre des Phéaciens, mais je dis qu’il va subir encore de grands malheurs."

Ayant ainsi parlé, il amassa les nuées et souleva la mer. Il saisit de ses mains son trident, et il déchaîna la tempête de tous les vents. Il enveloppa de nuages la terre et la mer, et la nuit se rua du ciel. L’Euros et le Notos soufflèrent, le violent Zéphyr et l'impétueux Borée soulevèrent de grandes lames. Les genoux et le cœur d'Ulysse furent brisés. Il se dit avec tristesse :

"Ah ! malheureux que je suis ! Que va-t-il m’arriver ? Calypso ne m’a pas trompé quand elle m'a dit que je subirais des maux nombreux sur la mer, avant de parvenir à Ithaque. Voici que ses paroles s’accomplissent. Zeus couvre le ciel de nuées, la mer est soulevée, tous les vents sont déchaînés et voici ma ruine certaine. Trois fois heureux les Danaens qui sont morts autrefois, devant la grande Troie, pour plaire aux Atrides ! Plût aux Dieux que je fusse mort le jour où les Troyens m’assiégeaient de leurs lances d'airain autour du cadavre d'Achille ! Alors on eût accompli mes funérailles et les Achéens eussent célébré ma gloire. Maintenant ma destinée est de subir une mort obscure !"

Il parla ainsi et une grande et effrayante lame se ruant sur lui renversa le radeau. Ulysse en fut enlevé. La tempête horrible brisa le mât par le milieu. L’antenne et la voile furent emportées par la mer. Ulysse resta longtemps sous l’eau, ne pouvant émerger à cause de l'impétuosité de la mer. Il reparut enfin, mais les vêtements que la divine Calypso lui avait donnés étaient alourdis. Il vomit l'eau salée et l'écume ruisselait de sa tête. Mais, nageant avec vigueur à travers les flots, il réussit à s'asseoir sur le radeau que de grandes vagues emportaient çà et là. De même que le Borée, l’automne, chasse par les plaines les feuilles desséchées, de même les vents chassaient çà et là le radeau sur la mer.

La fille de Cadmos, Ino aux beaux talons qui autrefois était mortelle le vit. Maintenant elle se nomme Leucothée et partage les honneurs des Dieux dans les flots de la mer. Elle prit en pitié Ulysse errant et accablé de douleurs. Elle émergea de l'abîme et, se posant sur le radeau, elle dit à Ulysse :

"Malheureux ! pourquoi Poséidon qui ébranle la terre est-il si cruellement irrité contre toi ? Mais il ne te perdra pas, bien qu'il le veuille. Fais ce que je vais te dire : rejette tes vêtements, abandonne le radeau, et nage jusqu’à la terre des Phéaciens. Prends ce voile, étends-le sur ta poitrine et ne crains plus ni la douleur ni la mort. Dès que tu auras atteint le rivage, tu le rejetteras dans la sombre mer en te détournant."

La Déesse, ayant ainsi parlé, lui donna le voile, puis elle replongea dans la mer tumultueuse, et le flot noir la recouvrit. Mais le divin Ulysse hésitait, et il dit, en gémissant :

"Hélas ! je crains que ce ne soit encore une ruse contre moi en m’ordonnant de me jeter hors du radeau. Je ne lui obéirai pas, car cette terre est encore très éloignée. Aussi longtemps que les pièces de bois de ce radeau seront unies par leurs liens, je resterai ici et je subirai mon mal patiemment, et dès que la mer aura rompu le radeau, je nagerai, car je ne pourrai rien faire de mieux."

Tandis qu'il pensait ainsi, Poséidon souleva une lame immense, effrayante, lourde et haute, et la jeta sur Ulysse. De même que le vent qui souffle avec violence disperse un monceau de pailles sèches qu'il emporte çà et là, de même la mer dispersa les longues poutres, et Ulysse monta sur une d’entre elles. Il dépouilla les vêtements que la divine Calypso lui avait donnés, et il étendit aussitôt sur sa poitrine le voile de Leucothée. Puis, s'allongeant sur la mer, il étendit les bras pour nager. Le Puissant qui ébranle la terre le vit, et secouant la tête, il dit dans son esprit :

"Va ! subis encore mille maux jusqu'à ce que tu abordes la terre de ces hommes nourris par Zeus, mais j'espère que tu ne te riras plus de mes châtiments."

Ayant ainsi parlé, il poussa ses chevaux aux belles crinières et parvint à Égès, son illustre demeure.

Mais Athéna, la fille de Zeus, eut d'autres pensées. Elle rompit le cours des vents, et elle leur ordonna de cesser et de s'endormir. Pendant deux nuits et deux jours, Ulysse erra par les flots sombres, et vit souvent la mort, mais quand Eôs aux beaux cheveux amena le troisième jour, le vent s'apaisa, et le calme se fit. Se soulevant sur la mer, Ulysse vit la terre toute proche.

traduit du grec ancien par LECONTE DE LISLE, 1868

Bernardin de SAINT-PIERRE, Paul et Virginie, 1787

Vers les neuf heures du matin on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables, comme si des torrents d'eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : "Voilà l'ouragan !" et dans l'instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l'île d'Ambre et son canal. Le Saint-Géran parut alors à découvert avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne, quatre câbles sur son avant, et un de retenue sur son arrière. Il était mouillé entre l'île d'Ambre et la terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'Ile de France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant lui. Il présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer, et à chaque lame d'eau qui s'engageait dans le canal, sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu'on en voyait la carène en l'air ; mais dans ce mouvement sa poupe, venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement, comme si elle eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetaient à terre, il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu, ou, en coupant ses câbles, d'échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hauts fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser sur la côte s'avançait en mugissant jusqu'au fond des anses, et y jetait des galets à plus de cinquante pieds dans les terres ; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage, dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer, soulevée par le vent, grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes blanches, creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses à plus de six pieds de hauteur, et le vent, qui en balayait la surface, les portait par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demi-lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables, qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête ; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux, tandis que d'autres y paraissaient immobiles comme de grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer, et des cieux.

Dans les balancements du vaisseau, ce qu'on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent ; et comme il n'était plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers à une demi-encâblure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras : "Mon fils, lui dis-je, voulez-vous périr ? – Que j'aille à son secours, s'écria-t-il, ou que je meure !" Comme le désespoir lui ôtait la raison, pour prévenir sa perte, Domingue et moi lui attachâmes à la ceinture une longue corde dont nous saisîmes l'une des extrémités. Paul alors s'avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs. Quelquefois il avait l'espoir de l'aborder, car la mer, dans ses mouvements irréguliers, laissait le vaisseau presque à sec, de manière qu'on en eût pu faire le tour à pied ; mais bientôt après, revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, elle le couvrait d'énormes voûtes d'eau qui soulevaient tout l'avant de sa carène, et rejetaient bien loin sur le rivage le malheureux Paul, les jambes en sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé. A peine ce jeune homme avait-il repris l'usage de ses sens qu'il se relevait et retournait avec une nouvelle ardeur vers le vaisseau, que la mer cependant entrouvrait par d'horribles secousses. Tout l'équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule à la mer, sur des vergues, des planches, des cages à poules, des tables, et des tonneaux. On vit alors un objet digne d'une éternelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Géran, tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant à son intrépidité. La vue de cette aimable personne, exposée à un si terrible danger, nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie, d'un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main, comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés à la mer. Il n'en restait plus qu'un sur le pont, qui était tout nu et nerveux comme Hercule. Il s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses genoux, et s'efforcer même de lui ôter ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redoublés des spectateurs : "Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas !" Mais dans ce moment une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambre et la côte, et s'avança en rugissant vers le vaisseau, qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue le matelot s'élança seul à la mer ; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

O jour affreux ! hélas ! tout fut englouti. La lame jeta bien d'humanité avait portés à s'avancer vers Virginie, ainsi que le matelot qui l'avait voulu sauver à la nage. Cet homme, échappé à une mort presque certaine, s'agenouilla sur le sable, en disant : "O mon Dieu ! vous m'avez sauvé la vie ; mais je l'aurais donnée de bon cœur pour cette digne demoiselle qui n'a jamais voulu se déshabiller comme moi." Domingue et moi nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la bouche et par les oreilles.

Bernardin de SAINT-PIERRE, Paul et Virginie, 1787


PETRONE, Satiricon (CXIV)

Séance 8 : LANGUE

Objectifs :
- approfondir sa connaissance de la morphologie verbale ;
- progresser de façon différenciée.

activité en salle informatique

classe inversée

activité différenciée

propositions de parcours

Objectifs :
- approfondir sa connaissance de l'oeuvre ;
- faire des liens entre les épisodes.

le couple Trimalchion et Fortunata

portrait de Trimalchion

la littérature

PETRONE, Satiricon (XXXVII)

Non potui amplius quicquam gustare, sed conuersus ad eum, ut quam plurima exciperem, longe accersere fabulas coepi sciscitarique, quae esset mulier illa, quae < huc > atque illuc discurreret. "Vxor, inquit, Trimalchionis, Fortunata appellatur, quae nummos modio metitur. Et modo, modo quid fuit ? Ignoscet mihi genius tuus, noluisses de manu illius panem accipere. Nunc, nec quid nec quare, in caelum abiit et Trimalchionis topanta est. Ad summam, mero meridie si dixerit illi tenebras esse, credet. Ipse nescit quid habeat, adeo saplutus est ; sed haec lupatria prouidet omnia, et ubi non putes. Est sicca, sobria, bonorum consiliorum: tantum auri uides. Est tamen malae linguae, pica puluinaris. Quem amat, amat ; quem non amat, non amat."


Il m'était impossible de manger davantage. Je me tournai donc vers mon voisin pour en tirer le plus de renseignements que je pourrais. Amenant la question de loin, j'en vins à lui demander quelle était cette femme que l'on voyait sans cesse aller et venir. "C'est l'épouse du maître, me répondit-il. On la nomme Fortunata, et il est certain qu'elle mesure l'or au boisseau. - Et d'où sort-elle ? - Sauf votre respect, vous n'eussiez pas voulu recevoir de sa main un morceau de pain. Maintenant, sans qu'on puisse dire pourquoi ni comment, elle s'est élevée jusqu'aux nues, et pour Trimalcion elle est tout. C'est au point que si, en plein midi, elle lui dit qu'il fait noir, il le croira. Lui-même ignore ce qu'il possède, tant ses richesses sont immenses. Mais ce chameau veille sur tout, et là où on ne l'attend pas on la trouve. Elle boit peu, mange peu ; elle est de bon conseil, avec cela très mauvaise langue, une vraie pie d'oreiller ; quand elle aime, elle aime, mais ceux qu'elle n'aime pas !..."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

PETRONE, Satiricon (XXXVII)

Haec dicente eo, gallus gallinaceus cantauit. Qua uoce confusus Trimalchio uinum sub mensa iussit effundi lucernamque etiam mero spargi. Immo anulum traiecit in dexteram manum et : "Non sine causa, inquit, hic bucinus signum dedit ; nam aut incendium oportet fiat, aut aliquis in uicinia animam abiciat. Longe a nobis ! Itaque quisquis hunc indicem attulerit, corollarium accipiet." Dicto citius de uicinia gallus allatus est, quem Trimalchio iussit ut aeno coctus fieret. Laceratus igitur ab illo doctissimo coco, qui paulo ante de porco aues piscesque fecerat, in caccabum est coniectus. Dumque Daedalus potionem feruentissimam haurit, Fortunata mola buxea piper triuit. Sumptis igitur matteis, respiciens ad familiam Trimalchio : "Quid uos, inquit, adhuc non cenastis ? Abite, ut alii ueniant ad officium." Subiit igitur alia classis, et illi quidem exclamauere : "Vale Gai," hi autem : Aue Gai. Hinc primum hilaritas nostra turbata est ; nam cum puer non inspeciosus inter nouos intrasset ministros, inuasit eum Trimalchio et osculari diutius coepit. Itaque Fortunata, ut ex aequo ius firmum approbaret, male dicere Trimalchionem coepit et purgamentum dedecusque praedicare, qui non contineret libidinem suam. Ultimo etiam adiecit : "Canis !". Trimalchio contra offensus conuicio calicem in faciem Fortunatae immisit. Illa tanquam oculum perdidisset, exclamauit manusque trementes ad faciem suam admouit. Consternata est etiam Scintilla trepidantemque sinu suo texit. Immo puer quoque officiosus urceolum frigidum ad malam eius admouit, super quem incumbens Fortunata gemere ac flere coepit. Contra Trimalchio : "Quid enim, inquit, ambubaia non meminit se ? de machina illam sustuli, hominem inter homines feci. At inflat se tanquam rana, et in sinum suum non spuit, codex, non mulier. Sed hic, qui in pergula natus est, aedes non somniatur. Ita genium meum propitium habeam, curabo domata sit Cassandra caligaria. Et ego, homo dipundiarius, sestertium centies accipere potui. Scis tu me non mentiri. Agatho unguentarius, here proxime, seduxit me et : "Suadeo, inquit, non patiaris genus tuum interire". At ego dum bonatus ago et nolo uideri leuis, ipse mihi asciam in crus impegi. Recte, curabo me unguibus quaeras. Et, ut depraesentiarum intelligas quid tibi feceris : Habinna, nolo statuam eius in monumento meo ponas, ne mortuus quidem lites habeam. Immo, ut sciat me posse malum dare, nolo me mortuum basiet."


Comme il, disait ces mots, le coq chanta. Trimalcion, troublé par son cri matinal, pour conjurer le sort, fit répandre du vin sous la table et en fit, par surcroît, arroser les lampes ; il passa même son anneau à la main droite. "Ce n'est pas sans raison, dit-il, que ce trompette donne l'alerte : il va y avoir un incendie quelque part, ou bien il y a, dans le voisinage, quelqu'un sur le point de rendre l'âme. Loin de nous ce présage ! Donc, à qui m'apportera ce trouble-fête je promets une gratification."

En moins de temps qu'il ne faut pour le dire, on lui amena un coq du voisinage : Trimalcion le condamne à bouillir dans la marmite. Découpé aussitôt par le cuisinier émérite qui, peu auparavant, faisait des oiseaux et des poissons avec du porc, il est jeté dans le chaudron ; tandis que ce Dédale l'arrose de son bouillon bien chaud, Fortunata, saisissant un mortier de buis, broie le poivre.

Quand on eut mangé les mattées, Trimalcion se tourna vers les esclaves : "Eh quoi ! leur dit-il, vous n'avez pas encore soupé ? Allez-vous-en, et que d'autres viennent prendre le service. » Une nouvelle équipe se présenta donc. Les uns, sortant, criaient : "Adieu, Gaïus !" les autres, entrant : "Bonjour, Gaïus !" Dès lors, plus de joie : parmi les nouveaux arrivants se trouvait, en effet, un esclave qui n'était pas vilain ; Trimalcion s'en empare et le couvre de baisers. Fortunata, voyant ses droits méconnus, se met à invectiver Trimalcion, qu'elle traite de fumier et de crapule, incapable même de cacher sa passion. Pour comble, elle l'appelle chien.

Trimalcion, confus, exaspéré par tant d'outrages, lui lance, à son tour, une coupe à la tête. Elle se met à crier comme si on lui eut crevé les yeux, en cachant son visage dans ses mains tremblantes. Scintilla, consternée, prend dans ses bras et couvre de son corps son amie affolée. Le jeune esclave, empressé, approche de la joué endommagée un vase d'eau glacée sur lequel Fortunata s'appuie en gémissant et en pleurant.

Quant à Trimalcion : "Eh quoi ! dit-il, cette traînée ne se souvient donc pas que je l'ai tirée de la huche où elle pétrissait le pain pour la faire homme parmi les hommes ? Maintenant elle s'enfle comme une grenouille et crache en l'air pour que ça lui retombe sur le nez ; c'est une bûche, non une femme. Mais la caque sent toujours le hareng. Que mon génie me soit propice et je dompterai bien cette Cassandre qui, chez moi, prétend porter les chausses. Moi qui, quand je n'étais qu'un sans le sou, trouvais déjà un parti de dix millions de sesterces ! Vous savez bien, Habinnas, que c'est la vérité pure. Hier encore, Agathon le parfumeur m'a tiré à part pour me presser de ne pas laisser périr ma race. Moi, pour me conduire en galant homme et ne pas paraître volage, voilà que je me donne à moi-même de la cognée dans les jambes. C'est bien ! je ferai le nécessaire pour que, moi mort, tu me cherches en grattant la terre avec tes ongles et que, dès aujourd'hui, tu comprennes quel tort tu t'es fait. Habinnas, je vous défends de mettre sa statue sur mon monument. Je veux au moins que, mort, elle me fiche la paix. Et pour qu'elle sache bien que je suis assez méchant pour faire du mal à quelqu'un, je lui défends de m'embrasser après ma mort !"

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

PETRONE, Satiricon (XXXII-XXXIV)

In his eramus lautitiis, cum Trimalchio ad symphoniam allatus est, positusque inter ceruicalia minutissima expressit imprudentibus risum. Pallio enim coccineo adrasum excluserat caput, circaque oneratas ueste ceruices laticlauiam immiserat mappam fimbriis hinc atque illinc pendentibus. Habebat etiam in minimo digito sinistrae manus anulum grandem subauratum, extremo uero articulo digiti sequentis minorem, ut mihi uidebatur, totum aureum, sed plane ferreis ueluti stellis ferruminatum. Et ne has tantum ostenderet diuitias, dextrum nudauit lacertum armilla aurea cultum et eboreo circulo lamina splendente conexo.

Ut deinde pinna argentea dentes perfodit : "Amici, inquit, nondum mihi suaue erat in triclinium uenire, sed ne diutius absentiuos morae uobis essem, omnem uoluptatem mihi negaui. Permittetis tamen finiri lusum." Sequebatur puer cum tabula terebinthina et crystallinis tesseris, notauique rem omnium delicatissimam. Pro calculis enim albis ac nigris aureos argenteosque habebat denarios. Interim dum ille omnium textorum dicta inter lusum consumit, gustantibus adhuc nobis repositorium allatum est cum corbe, in quo gallina erat lignea patentibus in orbem alis, quales esse solent quae incubant oua. Accessere continuo duo serui et symphonia strepente scrutari paleam coeperunt, erutaque subinde pauonina oua diuisere conuiuis. Conuertit ad hanc scenam Trimalchio uultum et : "Amici, ait, pauonis oua gallinae iussi supponi. Et mehercules timeo ne iam concepti sint. Temptemus tamen, si adhuc sorbilia sunt." Accipimus nos cochlearia non minus selibras pendentia, ouaque ex farina pingui figurata pertundimus. Ego quidem paene proieci partem meam, nam uidebatur mihi iam in pullum coisse. Deinde ut audiui ueterem conuiuam : Hic nescio quid boni debet esse", persecutus putamen manu, pinguissimam ficedulam inueni piperato uitello circumdatam.

Iam Trimalchio eadem omnia, lusu intermisso, poposcerat feceratque potestatem clara uoce, si quis nostrum iterum uellet mulsum sumere, cum subito signum symphonia datur et gustatoria pariter a choro cantante rapiuntur. Ceterum inter tumultum cum forte paropsis excidisset et puer iacentem sustulisset, animaduertit Trimalchio colaphisque obiurgari puerum ac proicere rursus paropsidem iussit. Insecutus est supellecticarius, argentumque inter reliqua purgamenta scopis coepit euerrere. Subinde intrauerunt duo Aethiopes capillati cum pusillis utribus, quales solent esse qui harenam in amphitheatro spargunt, uinumque dederunt in manus ; aquam enim nemo porrexit. Laudatus propter elegantias dominus : "Aequum, inquit, Mars amat. Itaque iussi suam cuique mensam assignari. Obiter et putidissimi serui minorem nobis aestum frequentia sua facient." Statim allatae sunt amphorae uitreae diligenter gypsatae, quarum in ceruicibus pittacia erant affixa cum hoc titulo : FALERNVM OPIMIANVM ANNORVM CENTVM. Dum titulos perlegimus, complosit Trimalchio manus et : "Eheu, inquit, ergo diutius uiuit uinum quam homuncio. Quare tangomenas faciamus. Vita uinum est. Verum Opimianum praesto. Heri non tam bonum posui, et multo honestiores cenabant." Potantibus ergo nobis et accuratissime lautitias mirantibus laruam argenteam attulit seruus sic aptatam, ut articuli eius uertebraeque laxatae in omnem partem flecterentur. Hanc cum super mensam semel iterumque abiecisset, et catenatio mobilis aliquot figuras exprimeret, Trimalchio adiecit :

Eheu nos miseros, quam totus homuncio nil est !

Sic erimus cuncti, postquam nos auferet Orcus.

Ergo uiuamus, dum licet esse bene.



Nous étions plongés dans ces splendeurs, quand on nous apporta Trimalcion lui-même aux sons d'une symphonie. On le posa parmi des coussins très rembourrés, spectacle qui fit éclater de rire quelques imprudents ; il avait en effet affublé sa tête chauve d'un voile de pourpre ; autour de son cou, que chargeaient déjà les vêtements, il avait mis une ample serviette avec le laticlave dont les franges retombaient des deux côtés.

Il portait aussi au petit doigt de la main gauche un énorme anneau en toc, et à l'extrémité du doigt suivant un autre plus petit, mais, à ce qu'il me sembla, en or pur, constellé de sortes d'étoiles d'acier, et, pour ne pas nous priver du spectacle de ses autres bijoux, il découvrit son bras droit, orné d'un bracelet d'or flanqué tout autour d'une lame d'ivoire éblouissante.

"Mes amis, nous dit-il, en se farfouillant la mâchoire avec un cure-dent d'argent, il ne m'était pas agréable de me mettre sitôt à table, mais plutôt que de vous retarder par mon absence, je me refuserais tout plaisir. Me permettez-vous pourtant de finir ma partie ?" Un esclave le suivait, en effet, avec un damier en bois de térébinthe et des dés de cristal. Je noterai ce trait, d'un luxe particulièrement raffiné : au lieu de pions blancs et noirs, il se servait de pièces d'or et d'argent.

Tandis qu'en jouant il débite tout un répertoire de basses plaisanteries, le repas continue : on apporte sur un dressoir une corbeille, dans laquelle était une poule en bois sculpté, les ailes ouvertes et arrondies, comme si elle couvait. Aussitôt deux esclaves s'avancent et, au son d'une symphonie, se mettent à fouiller la paille. Ils en retirent peu à peu des œufs de paon qu'ils distribuent aux convives.

Trimalcion contemple la scène : "Mes amis, dit-il, j'ai fait mettre des œufs de paon sous cette poule. Et, ma parole, j'ai peur qu'ils ne soient déjà couvés : voyons donc s'ils sont encore mangeables." On nous remet à cette fin des cuillères qui ne pesaient pas moins d'une demi-livre, et nous brisons ces œufs revêtus d'une pâte onctueuse imitant fort bien la coquille. Pour ma part, je fus sur le point de jeter le mien, car j'y voyais déjà remuer un poulet, quand j'entendis un vieux parasite s'écrier : "Ce doit être quelque chose de fameux" Ayant donc achevé de rompre la coquille, je découvre un bec-figue bien gras entouré de jaunes d'œufs finement épicés.

Cependant Trimalcion, interrompant sa partie, se fit apporter tout ce qu'on nous avait déjà servi. D'une voix forte, il donna à ceux qui en voulaient l'autorisation de retourner au vin miellé. Tout à coup, sur un signal de la symphonie, les entrées sont enlevées, toujours en chantant, par un chœur d'esclaves.

Dans ce tumulte, un plat d'argent tombe par terre : un esclave s'empresse de le ramasser, mais Trimalcion, qui a l'œil à tout, fait donner à ce malotru une paire de soufflets et ordonne qu'on rejette le plat par terre. Il fit signe à un balayeur qui pousse ce beau plat d'argent sur un tas d'ordures.

Alors entrent deux Éthiopiens à la longue chevelure, munis de petites outres comme celles dont se servent ceux qui arrosent l'amphithéâtre. Ils nous versent du vin sur les mains. Quant à de l'eau, personne n'en apporte. On complimenta le maître de céans pour ce raffinement inédit. "Mars, dit-il, aime l'égalité. Je fais donc assigner à chacun sa table. Ainsi, expliqua-t-il, ces esclaves puant la crasse, moins nombreux, nous feront moins chaud." Aussitôt on apporte des amphores de cristal soigneusement cachetées, au col desquelles étaient pendues des étiquettes ainsi libellées : Falerne opimien de cent ans.

Tandis que nous lisons l'étiquette, Trimalcion bat des mains. "Hélas ! hélas ! s'écrie-t-il, il est donc vrai que le vin vit plus longtemps que nous autres, pauvres petits hommes ! Donc, passons la nuit à boire. Le vin, c'est la vie. C'est de l'Opimien véritable que je vous sers. Hier le vin était moins bon, bien que la société fût beaucoup plus choisie."

Nous buvions donc, attentifs à ne rien perdre de tant de merveilles, quand un esclave apporte un squelette d'argent, si bien ajusté que ses articulations et ses vertèbres se mouvaient avec souplesse dans tous les sens. Quand, deux ou trois fois, l'esclave l'ayant mis sur la table, lui eut fait prendre diverses attitudes en agissant sur les ressorts, Trimalcion s'écria :

"Hélas ! hélas ! malheureux que nous sommes. Néant que toute cette chétive humanité !

Combien fragile la trame frêle de nos jours fugitifs !

Voilà comme nous serons tous, quand l’Orcus nous réclamera.

Vivons donc, tant que nous pouvons jouir encore de la vie.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

PETRONE, Satiricon (XLIX-L)

Nondum efflauerat omnia, cum repositorium cum sue ingenti mensam occupauit. Mirari nos celeritatem coepimus, et iurare ne gallum quidem gallinaceum tam cito percoqui potuisse, tanto quidem magis, quod longe maior nobis porcus uidebatur esse, quam paulo ante aper fuerat. Deinde magis magisque Trimalchio intuens eum : "Quid ? quid ? inquit, porcus hic non est exinteratus ? Non mehercules est. Voca, uoca cocum in medio." Cum constitisset ad mensam cocus tristis et diceret se oblitum esse exinterare : "Quid, oblitus ? Trimalchio exclamat, putes illum piper et cuminum non coniecisse ! Despolia !" Non fit mora, despoliatur cocus atque inter duos tortores maestus consistit. Deprecari tamen omnes coeperunt et dicere : "Solet fieri. — Rogamus mittas. — Postea si fecerit, nemo nostrum pro illo rogabit." Ego crudelissimae seueritatis, non potui me tenere, sed inclinatus ad aurem Agamemnonis : "Plane, inquam, hic debet seruus esse nequissimus : aliquis obliuisceretur porcum exinterare ? Non mehercules illi ignoscerem, si piscem praeterisset." At non Trimalchio, qui relaxato in hilaritatem uultu : "Ergo, inquit, quia tam malae memoriae es, palam nobis illum exintera." Recepta cocus tunica cultrum arripuit, porcique uentrem hinc atque illinc timida manu secuit. Nec mora, ex plagis ponderis inclinatione crescentibus tomacula cum botulis effusa sunt.

Plausum post hoc automatum familia dedit et "Gaio feliciter !" conclamauit. Nec non cocus potione honoratus est, etiam argentea corona poculumque in lance accepit Corinthia.


Il aurait divagué longtemps, mais on servit l'énorme porc sur un plateau qui occupa toute la table. Nous nous récrions sur la diligence du cuisinier ; nous jurons qu'il n'y avait pas eu le temps de rôtir un poulet... Et ce d'autant plus que ce porc cuit nous paraissait beaucoup plus grand qu'un instant avant le porc vivant.

Mais voilà que Trimalcion le scrute d'un regard qui se fait de plus en plus sévère : "Comment, comment, on ne l'a pas vidé ? Ma parole, il l'a oublié. Vite, vite, ici le cuisinier !" Le pauvre diable avance et avoue qu'il a oublié... "Comment, oublié ? crie Trimalcion. On croirait à l'entendre qu'il a seulement négligé le poivre ou le cumin : Habit bas !"

Cela ne traîna pas. Le cuisinier est dépouillé et remis, désolé, entre les mains de deux bourreaux. Nous nous interposons, nous supplions : "Cela arrive souvent : Laissez-le, pour aujourd'hui. S'il recommence, personne ne prendra plus son parti..."

Quant à moi, qui suis sans doute bien féroce, je ne pus me retenir de dire à l'oreille d'Agamemnon : "Je trouve que voilà un bien mauvais esclave. Néglige-t-on de vider un porc ! Pour ma part, je ne lui pardonnerais pas même d'oublier de vider un poisson." Tel ne fut pas sans doute l'avis de Trimalcion, car, se déridant subitement, il s'écria gaîment : "Eh bien, puisque tu as si mauvaise mémoire, vide-le au moins maintenant devant nous." Le cuisinier remet sa tunique, saisit un couteau, frappe au ventre de-ci de-là d'une main encore mal assurée. Ce ne fut pas long : des plaies béantes, entraînés par leur propre poids, se précipitent en avalanche des guirlandes de saucisses et de boudins.

A ce prodige, tous les esclaves d'applaudir en criant : Vive Gaïus ! Non seulement le cuisinier fut admis à l'honneur de boire avec nous, mais il reçut une couronne d'argent, et la coupe qu'on lui présenta était de bronze de Corinthe. Comme Agamemnon l'examinait en connaisseur : « Je suis seul, déclara Trimalcion, à avoir du vrai corinthe."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

PETRONE, Satiricon (LXXI)

Diffusus hac contentione Trimalchio : "Amici, inquit, et serui homines sunt, et aeque unum lactem biberunt, etiam si illos malus fatus oppresserit. Tamen, me saluo, cito aquam liberam gustabunt. Ad summam, omnes illos in testamento meo manu mitto. Philargyro etiam fundum lego et contubernalem suam, Carioni quoque insulam et uicesimam et lectum stratum. Nam Fortunatam meam heredem facio, et commendo illam omnibus amicis meis. Et haec ideo omnia publico, ut familia mea iam nunc sic me amet tanquam mortuum". Gratias agere omnes indulgentiae coeperant domini, cum ille, oblitus nugarum, exemplar testamenti iussit afferri et totum a primo ad ultimum, ingemescente familia, recitauit.

Respiciens deinde Habinnam : "Quid dicis, inquit, amice carissime ? Aedificas monumentum meum quemadmodum te iussi ? Valde te rogo, ut secundum pedes statuae meae catellam pingas et coronas et unguenta et Petraitis omnes pugnas, ut mihi contingat tuo beneficio post mortem uiuere ; praeterea ut sint in fronte pedes centum, in agrum pedes ducenti. Omne genus enim poma uolo sint circa cineres meos, et uinearum largiter. Valde enim falsum est uiuo quidem domos cultas esse, non curari eas, ubi diutius nobis habitandum est. Et ideo ante omnia adici uolo : HOC MONUMENTUM HEREDEM NON SEQUATUR. Ceterum erit mihi curae, ut testamento caueam ne mortuus iniuriam accipiam. Praeponam enim unum ex libertis sepulchro meo custodiae causa, ne in monumentum meum populus cacatum currat. Te rogo, ut naues etiam monumenti mei facias plenis uelis euntes, et me in tribunali sedentem praetextatum cum anulis aureis quinque et nummos in publico de sacculo effundentem ; scis enim, quod epulum dedi binos denarios. Faciatur, si tibi uidetur, et triclinia. Facies et totum populum sibi suauiter facientem. Ad dexteram meam pones statuam Fortunatae meae columbam tenentem, et catellam cingulo alligatam ducat, et cicaronem meum, et amphoras copiosas gypsatas, ne effluant uinum. Et urnam licet fractam sculpas, et super eam puerum plorantem. Horologium in medio, ut quisquis horas inspiciet, uelit nolit, nomen meum legat. Inscriptio quoque vide diligenter si haec satis idonea tibi uidetur : C. POMPEIVS TRIMALCHIO MAECENATIANVS HIC REQVIESCIT HVIC SEVIRATVS ABSENTI DECRETVS EST CVM POSSET IN OMNIBVS DECVRIIS ROMAE ESSE TAMEN NOLVIT PIVS FORTIS FIDELIS EX PARVO CREVIT SESTERTIVM RELIQVIT TRECENTIES NEC VNQVAM PHILOSOPHVM AVDIVIT VALE ET TV "



Épanoui par cette discussion, Trimalcion déclara : "Mes amis, les esclaves aussi sont des hommes, et nous avons tous sucé le même lait, bien qu'ils soient victimes d'un sort défavorable. Cependant, même de mon vivant, je veux qu'ils goûtent les douceurs de la liberté. Enfin, par mon testament je les affranchis tous. Je lègue en outre à Philargyre un fonds de terre et sa femme ; à Carrion, une île avec le produit du vingtième et un lit garni. Quant à ma chère Fortunata, j'en fais ma légataire universelle et je la recommande à tous mes amis. Et si je publie déjà tous ces détails, c'est pour que tous mes gens m'aiment autant dès à présent que si j'étais déjà mort."

Tous les esclaves aussitôt rendent grâces à la bonté du maître, mais lui n'avait plus envie de dire des sottises : il fit venir son testament et, au milieu des gémissements de ses serviteurs, le lut de la première à la dernière ligne. Ensuite se tournant vers Habinnas : "Qu'en dites-vous, très cher ami ? lui demanda-t-il. Me bâtissez-vous mon tombeau suivant les plans que j'ai faits ? N'oubliez pas surtout au pied de ma statue ma petite chienne et les couronnes, et les vases de parfum, et toutes mes luttes passées, afin que, par votre talent, il me soit donné de vivre après ma mort. En outre, je veux cent pieds en bordure de la voie publique et deux cents sur la campagne. Tous les genres d'arbres à fruits je les veux autour de mes cendres, et surtout, de la vigne à profusion. Car c'est vraiment une erreur d'avoir de son vivant des maisons confortables, et de négliger celle où il nous faut demeurer le plus longtemps. Et, par-dessus tout, je veux que l'on y grave :

Ce monument n'ira pas à mon héritier :

"Au demeurant, j'aurai soin, par mon testament, de me mettre à l'abri de toute injure après ma mort : je préposerai à la garde de mon tombeau un de mes affranchis. Il veillera à ce que le peuple ne fasse pas caca sur mes cendres. Je vous prie d'y représenter aussi des navires courant à pleines voiles, et moi-même siégeant en robe prétexte sur un tribunal, avec cinq anneaux d'or et distribuant au peuple un sac d'argent : car vous savez que j'ai donné un repas public et deux deniers d'or à chaque convive. Vous y mettrez, si vous voulez, des festins ; vous y mettrez tout le peuple se livrant au plaisir. A ma droite vous placerez la statue de ma Fortunata, tenant une colombe et conduisant en laisse une petite chienne, puis mon cher Cicaron, puis des amphores amples, bien bouchées, tenant bien le vin, enfin une urne brisée, sur laquelle un enfant versera des pleurs. Au milieu il faut un cadran solaire, pour que quiconque regarde l'heure, bon gré, mal gré, lise mon nom. Et quant à l'inscription, examinez avec soin si celle-ci vous semble convenable

POMPEIUS TRIMACION

DIGNE ÉMULE DE MÉCÈNE

REPOSE EN CES LIEUX.

EN SON ABSENCE, LE TITRE DE SÉVIR LUI FUT DÉCERNÉ

ALORS QU'IL POUVAIT TENIR SON RANG DANS TOUTES LES

DÉCURIES DE ROME,

IL REFUSA CET HONNEUR.

PIEUX, VAILLANT, FIDÈLE,

SORTI DE RIEN,

IL A LAISSÉ TRENTE MILLIONS DE SESTERCES.

IL N'A JAMAIS ASSISTÉ AUX LEÇONS DES PHILOSOPHES,

O PASSANT, ET T’EN SOUHAITE AUTANT.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

PETRONE, Satiricon (LV)

Comprobamus nos factum et quam in praecipiti res humanae essent, uario sermone garrimus. "Ita, inquit Trimalchio, non oportet hunc casum sine inscriptione transire" ; statimque codicillos poposcit et non diu cogitatione distorta haec recitauit :

"Quod non expectes, ex transuerso fit

– et supra nos Fortuna negotia curat :

quare da nobis uina Falerna, puer."

Ab hoc epigrammate coepit poetarum esse mentio diuque summa carminis penes Mopsum Thracem commorata est donec Trimalchio : "Rogo", inquit, "magister, quid putas inter Ciceronem et Publilium interesse ? Ego alterum puto disertiorem fuisse, alterum honestiorem. Quid enim his melius dici potest ?

Luxuriae rictu Martis marcent moenia.

Tuo palato clausus pauo pascitur

plumato amictus aureo Babylonico,

gallina tibi Numidica, tibi gallus spado.

Ciconia etiam, grata peregrina hospita

pietaticultrix, gracilipes, crotalistria,

auis exul hiemis, titulus tepidi temporis,

nequitiae nidum in caccabo fecit modo.

Quo margarita cara tibi, bacam Indicam ?

An ut matrona ornata phaleris pelagiis

tollat pedes indomita in strato extraneo ?

Smaragdum ad quam rem uiridem, pretiosum uitrum ?

Quo Carchedonios optas ignes lapideos ?

Nisi ut scintillet probitas e carbunculis ?

Aequum est induere nuptam uentum textilem,

palam prostare nudam in nebula linea ?


Nous opinâmes du bonnet, et ce fut là l'occasion de bavardages sans fin sur l'instabilité des choses humaines : "C'est vrai, dit Trimalcion, et il ne faut pas que cet incident passe sans laisser de traces". Aussitôt il demande ses tablettes, et sans trop se torturer la cervelle, voici ce qu'il récite :

Ce qu'on n'attend pas, c'est précisément ce qui vient à la traverse ;

Au-dessus de nous, c'est la Fortune qui règle tout.

Donc, esclave, verse le falerne.

Cette épigramme amena la conversation sur les poètes et depuis longtemps on s'accordait à donner la palme à Marsus le Thrace quand, s'adressant à Agamemnon, Trimalcion demanda : "Dis-moi, je te prie, cher maître, quelle différence tu trouves entre Cicéron et Publilius. Quant à moi, si le premier me paraît plus éloquent, l'autre me semble plus moral. Que peut-on trouver, par exemple, de supérieur à ces vers :

C'est le luxe dévorant qui sape les murailles de Mars.

Renfermé dans ton palais, le paon est nourri

Que revêt d'or un plumage bigarré tomme un tapis de Perse ;

Pour toi la poule de Numidie, pour toi le chapon ;

La cigogne aussi, charmante hôtesse voyageuse,

Fidèle aux siens, haute sur pattes, au bec en castagnettes,

Oiseau qu'exile l'hiver, héraut des tiédeurs printanières,

Maintenant trouve un nid dans le chaudron du viveur.

Pourquoi la perle qui te coûte si cher, le pendant de trois perles indiennes


Sans doute pour que la matrone, parée de ces phalères aux perles marines

Indomptée, aille mettre le pied dans une couche étrangère

Pourquoi, cristal précieux, l'émeraude est-elle verte,

Pourquoi convoiter le rubis carthaginois et ses feux de pierre,

Sinon pour que, parmi les diamants, ce soit la probité qu'on voie briller ?

Est-il permis qu'une épouse vêtue d'un tissu léger comme le vent

S'offre eu spectacle, nue, dans un nuage de gaze ?

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

PETRONE, Satiricon (LXXXIX)

Sed uideo te totum in illa haerere tabula, quae Troiae halosin ostendit. Itaque conabor opus uersibus pandere :

Iam decuma maestos inter ancipites metus

Phrygas obsidebat messis, et uatis fides

Calchantis atro dubia pendebat metu,

cum Delio profante caesi uertices

Idae trahuntur, scissaque in molem cadunt

robora, minacem quae figurarent equum.

Aperitur ingens antrum et obducti specus,

qui castra caperent. Huc decenni proelio

irata uirtus abditur, stipant graues

recessus Danai et in uoto latent.

O patria, pulsas mille credidimus rates

solumque bello liberum : hoc titulus fero

incisus, hoc ad fata compositus Sinon

firmabat et mendacium in damnum potens.

Iam turba portis libera ac bello carens

in uota properat. Fletibus manant genae,

mentisque pauidae gaudium lacrimas habet.

Quas metus abegit. Namque Neptuno sacer

crinem solutus omne Laocoon replet

clamore uulgus. Mox reducta cuspide

uterum notauit, fata sed tardant manus,

ictusque resilit et dolis addit fidem.

Iterum tamen confirmat inualidam manum

altaque bipenni latera pertemptat. Fremit

captiua pubes intus, et dum murmurat,

roborea moles spirat alieno metu.

Ibat iuuentus capta, dum Troiam capit,

bellumque totum fraude ducebat noua.

Ecce alia monstra : celsa qua Tenedos mare

dorso repleuit, tumida consurgunt freta

undaque resultat scissa tranquillo minor,

qualis silenti nocte remorum sonus

longe refertur, cum premunt classes mare

pulsumque marmor abiete imposita gemit.

Respicimus : angues orbibus geminis ferunt

ad saxa fluctus, tumida quorum pectora

rates ut altae lateribus spumas agunt.

Dat cauda sonitum, liberae ponto iubae

consentiunt luminibus, fulmineum iubar

incendit aequor sibilisque undae tremunt.

Stupuere mentes. Infulis stabant sacri

Phrygioque cultu gemina nati pignora

Lauconte. Quos repente tergoribus ligant

angues corusci. Paruulas illi manus

ad ora referunt, neuter auxilio sibi,

uterque fratri ; transtulit pietas uices

morsque ipsa miseros mutuo perdit metu.

Accumulat ecce liberum funus parens,

infirmus auxiliator. Inuadunt uirum

iam morte pasti membraque ad terram trahunt.

Iacet sacerdos inter aras uictima

terramque plangit. Sic profanatis sacris

peritura Troia perdidit primum deos.

Iam plena Phoebe candidum extulerat iubar

minora ducens astra radianti face,

cum inter sepultos Priamidas nocte et mero

Danai relaxant claustra et effundunt uiros.

Temptant in armis se duces, ceu ubi solet

nodo remissus Thessali quadrupes iugi

ceruicem et altas quatere ad excursum iubas.

Gladios retractant, commouent orbes manu

bellumque sumunt. Hic graues alius mero

obtruncat, et continuat in mortem ultimam

somnos ; ab aris alius accendit faces

contraque Troas inuocat Troiae sacra".


Mais je vous vois tout absorbé par ce tableau où est peinte la chute de Troie ; souffrez donc que j'essaye d'en exprimer le sens dans la langue des dieux.

Pour la dixième fois les blés mûrissaient depuis que, pris entre deux dangers,

Les Troyens éplorés étaient assiégés, et que la parole du divin

Chalchas, mise en doute, répandait néanmoins une sombre terreur.

Mais Apollon a part : les cimes abattues

Roulent au pied de l’Ida, et, fendus, tombent en amas

Les chênes, qui figurent bientôt un cheval menaçant.

Dans son flanc se cache une énorme porte et une caverne close

Pour recevoir garnison. C'est là qu'irrité par une lutte de dix ans

Se cantonne le courage des Grecs : ils encombrent ce cheval

Aux cavités lourdes d'hommes ; ils se cachent dans leur offrande.

O Troie infortunée ! Nous crûmes à leurs mille vaisseaux emportés par les flots,

A notre sol enfin libéré : l'inscription que le fer

Avait gravé, Sinon complice du destin,

Tout l'attestait, ainsi que le mensonge efficace ourdi pour notre perte.

Déjà par les portes, sans armes, sort une foule tranquillisée

Qui se hâte vers l'offrande des Grecs, les yeux mouillés de larmes :

Pour ces cœurs timides, la joie continue les pleurs

Que la crainte avait fait verser. Mais voilà que, prêtre sacré de Neptune,

Les cheveux épars, Laocoon remplit toute

Cette foule de ses cris ; bientôt, ramenant son javelot en arrière,

Il vise au ventre : mais le destin appesantit sa main,

La pointe rebondit, refusant de dévoiler la r use des Grecs.

Le vieillard cependant raffermit à nouveau sa main trop faible

Et, de sa hache à double tranchant, s'attaque aux flancs élevés.

Frémit au dedans toute cette jeunesse captive, et, tant qu'elle murmure,

On entend cette masse de bois respirer une crainte étrangère.

Donc, prisonnière elle-même, cette troupe marche à ta conquête de Troie

Et, par cette ruse nouvelle, va mettre fin à toute la guerre.

Mais voici d'autres prodiges : vers où la haute Tenedos de son dos

Repousse la mer, des flots gonflés se dressent

Puis l'onde fendue rejaillit et se creuse en sillage.

Tel en une nuit silencieuse le bruit des rames

Retentit au loin, quand les flottes pressent l'onde

Et que le marbre des eaux, fendu par les quilles, gémit.

Nous regardons : c'étaient deux serpents aux amples replis que les flots

Portaient vers les rochers : de leurs poitrines bombées

Comme des vaisseaux de haut bord, ils écartent : sur leurs flancs l'écume,

Leur queue bat l'air avec bruit, leurs crinières flottant au-dessus des flots

Confondent leur éclat ; les rayons foudroyants de leurs regards

Incendient les flots, et, de leurs sifflements, les ondes tremblent :

Les esprits sont frappés de stupeur. Ornés du bandeau sacré

Et vêtus de la robe phrygienne, se tenaient là, gages d'un amour partagé,

Les deux fils de Laocoon, que brusquement enlacent dans leurs anneaux

Les serpents flamboyants. Leurs mains enfantines

Ils les portent vers leurs visages. Chacun oublie son propre salut,

Chacun vole au secours de son frère : leur amour mutuel les fait changer de rôle.

Et la mort elle-même qui les perd tous deux n'inspire à chacun que des craintes pour l'autre.

Mais voici que le trépas du père vient couronner celui des enfants

Qu'il fut impuissant à secourir. C'est maintenant sur l'homme que se jettent

Les serpents déjà repus de carnage : ils roulent ses membres sur le sol,

Le père tombe, victime, au pied même des autels

Et bat la terre. Par ses autels ainsi profanés

Troie, vouée â la perdition, perd tout d'abord ses dieux.

Déjà Phébé dans son plein répandait sa lumière blanche

Et entrain vit autour de sa face rayonnante son cortège d'astres moindres,

Lorsque parmi tes Troyens ensevelis dans le sommeil et l'ivresse

Les Grecs, ouvrant la porte, répandent à flots des guerriers.

Les héros s'exercent au carnage : tel le coursier,

Dès qu'on relâche tes nœuds du joug thessalien,

Avant de s'élancer, se met à secouer la tête et sa longue crinière.

Leurs mains tirent le fer, agitent le bouclier rond,

Et les voilà à l'œuvre. Ici, l'un égorge les Troyens,

Lourds de vin, et les envoie finir dans le dernier sommeil

Leur somme ; là, un autre allumant une torche à l'autel,

Contre les Troyens ; invoque le secours des dieux de Troie.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

bilan de séquence

Synthèses possibles :
- le parcours des personnages ;
- le portrait d'un affranchi ;
- des personnages d'amoureux ;
- un roman parodique.

Evolution d'Encolpe.

Synthèse sur Trimalchion.

Portraits de couples : Encolpe et Giton ; Trimalchion et Fortunata.

Réécriture de certains épisodes épiques antiques + noms mythologiques de nombreux personnages secondaires (Agamemnon, Ménélas, Circé...)

évaluations possibles

évaluation grammaticale

diptyque

évaluation sommative

le Satiricon dans les programmes du lycée

option LCA - seconde

  • L'homme et l'animal
  • L'homme et le divin
  • Soi-même et l'autre
  • Méditerranée : voyager, explorer, découvrir

le loup-garou

le loup-garou

le naufrage

textes officiels

portrait d'un affranchi

Possibilité de filer l'étude du Satiricon sur toute l'année, une séance / un texte par séquence, avec un bilan en fin d'année.

Possibilités pour travailler en ECLA :

- confronter avec les extraits du Satiricon avec un corpus grec :

  • Le Banquet, PLATON, pour la cena Trimalcionis
  • Leucippé et Clitophon, Achille TATIUS, pour le récit d'aventures ou le récit de tempête
  • Odyssée, HOMERE, pour le récit de tempête

- filer l'étude du Satiricon avec l'étude d'une autre œuvre, l'Odyssée par exemple, dont le Satiricon est parfois lu comme une parodie

le Satiricon dans les programmes du lycée

option LCA - première

  • Vivre dans la cité
  • les Dieux dans la cité
  • Masculin, féminin
  • Méditerranée : conflits, influences et échanges

l'éloquence

Trimalchion et Fortunata

le poème de la prise de troie

textes officiels

les thermes

spécialité LLCA - première

  • La cité entre réalités et utopies
  • Justice des Dieux, justice des hommes
  • Amour, Amours
  • Méditerranée : conflits, échanges, influences

le poème de la prise de troie

Trimalchion et Fortunata

Encolpe, Ascylte et Giton

textes officiels

Possibilité de filer l'étude du Satiricon sur toute l'année, une séance / un texte par séquence, avec un bilan en fin d'année.

le Satiricon dans les programmes du lycée

option LCA - terminale

  • Leçons de sagesse antique
  • Comprendre le monde
  • Inventer, créer, fabriquer, produire
  • Méditerranée : présence des mondes antiques

les mythes

illusion chez Trimalchion

textes officiels

spécialité LLCA - terminale

  • L'homme, le monde, le destin
  • Croire, savoir, douter
  • Méditerranée : présence des mondes antiques

textes officiels

illusion chez Trimalchion

Possibilité de filer l'étude du Satiricon sur toute l'année, une séance / un texte par séquence, avec un bilan en fin d'année.

le Satiricon dans les programmes du lycée

textes officiels

option LCA - seconde

  • L'homme et l'animal : mutations, transformations, monstres et hybrides
  • Soi-même et l'autre : différences de culture
  • Soi-même et l'autre : un autre monde
  • Soi-même et l'autre : l'autre en soi

Talem fabulam exorsus est : "Cum adhuc seruirem, habitabamus in uico Angusto (nunc Gauillae domus est). Ibi, quomodo dii uolunt, amare coepi uxorem Terentii coponis : noueratis Melissam Tarentinam, pulcherrimum bacciballum. Sed ego non mehercules corporaliter aut propter res Venerias curaui, sed magis, quod benemoria fuit. Si quid ab illa petii, nunquam mihi negatum ; fecit assem, semissem habui ; in illius sinum demandaui, nec unquam fefellitus sum. Hujus contubernalis ad uillam supremum diem obiit. Itaque per scutum, per ocream egi aginaui, quemadmodum ad illam peruenirem : nam, ut aiunt, in angustiis amici apparent.

Forte dominus Capuae exierat ad scruta scita expedienda. Nactus ego occasionem persuadeo hospitem nostrum, ut mecum ad quintum miliarium ueniat. Erat autem miles, fortis tanquam Orcus. Apoculamus nos circa gallicinia ; luna lucebat tanquam meridie. Venimus inter monimenta : homo meus coepit ad stelas facere ; sedeo ego cantabundus et stelas numero. Deinde ut respexi ad comitem, ille exuit se et omnia uestimenta secundum uiam posuit. Mihi anima in naso esse ; stabam tanquam mortuus. At ille circumminxit uestimenta sua, et subito lupus factus est. Nolite me iocari putare ; ut mentiar, nullius patrimonium tanti facio. Sed, quod coeperam dicere, postquam lupus factus est, ululare coepit et in siluas fugit. Ego primitus nesciebam ubi essem ; deinde accessi, ut uestimenta eius tollerem : illa autem lapidea facta sunt. Qui mori timore nisi ego ? Gladium tamen strinxi et umbras cecidi, donec ad uillam amicae meae peruenirem. In laruam intraui, paene animam ebulliui, sudor mihi per bifurcum uolabat, oculi mortui ; uix unquam refectus sum. Melissa mea mirari coepit, quod tam sero ambularem, et : "Si ante, inquit, uenisses, saltem nobis adjutasses ; lupus enim uillam intrauit et omnia pecora tanquam lanius sanguinem illis misit. Nec tamen derisit, etiamsi fugit ; seruus enim noster lancea collum eius traiecit". Haec ut audiui, operire oculos amplius non potui, sed luce clara Gai nostri domum fugi tanquam copo compilatus ; et postquam ueni in illum locum, in quo lapidea uestimenta erant facta, nihil inueni nisi sanguinem. Vt uero domum ueni, iacebat miles meus in lecto tanquam bouis, et collum illius medicus curabat. Intellexi illum uersipellem esse, nec postea cum illo panem gustare potui, non si me occidisses. Viderint quid de hoc alii exopinissent ; ego si mentior, genios uestros iratos habeam."

PETRONE, Satiricon (LXI-LXII)


Voici l'histoire qu'il nous raconta : "Je n'étais encore qu'un esclave et nous habitions dans une ruelle étroite, là où est maintenant la maison de Gaville. Là, telle était sans doute la volonté des dieux, je tombai amoureux de la femme de Térence, le cabaretier. Vous l'avez tous connue, c'était Melisse de Tarente, un vrai déjeuner de baisers. Mais, par Hercule, ce n'était pas corporellement que je l'aimais, ni pour la bagatelle, mais bien plutôt à cause de son excellente nature. Je pouvais lui demander ce que je voulais : elle ne savait pas refuser. Si j'avais gagné un as, un demi-as, je les lui confiais, et jamais elle ne m'a trompé. Son mari s'en fut mourir à la campagne. Dès que je l'appris, je fis des pieds et des mains pour la rejoindre : c'est dans les circonstances critiques qu'on connaît ses amis.

Justement, mon maître était allé à Capoue pour se défaire de nippes encore assez bonnes. Profitant de l'occasion, je propose à notre hôte de m'accompagner jusqu'à cinq milles d'ici. C'était un soldat, brave comme l'enfer. Nous nous mettons en branle au chant du coq. La lune brillait : on y voyait comme à midi. Nous tombons au milieu des tombeaux. Alors voilà mon homme qui se met à conjurer les astres. Je m'assieds en fredonnant et je m'amuse à compter les étoiles. Mais quand je me retourne vers mon compagnon, je le vois qui se déshabille et pose tous ses vêtements sur le bord de la route. J'en reste plus mort que vif, immobile comme un cadavre. Mais lui tourne autour de ses habits en pissant et aussitôt le voilà changé en loup. Ne croyez pas que je plaisante : je ne voudrais pas pour tout l'or du monde. Mais voyons, où en étais-je donc ? Ah ! Devenu loup il se mit à hurler et s'enfuit dans les bois. D'abord je ne savais même plus où j'étais. Ensuite je voulus aller prendre ses habits : ils étaient changés en pierre. Qui était mort de peur ? C'était moi. Pourtant, je mis l'épée à la main et de toutes mes forces je me mis à pourfendre les ombres. Je finis par arriver ainsi à la maison de mon amie. En franchissant le seuil, je tombai presque mort : la sueur me coulait sur le visage ; mes yeux étaient morts : on crut que je n'en reviendrais pas. Ma chère Melisse était toute surprise de me voir arriver si tard : "Si tu étais venu un peu plus tôt, me dit-elle, tu nous aurais donné un coup de main : un loup a pénétré dans la ferme et a massacré tous nos moutons. C'était une véritable boucherie. Il nous a échappé, mais il ne doit pas rire : notre valet lui a passé sa lance à travers le cou." A cette nouvelle, j'ouvris de grands yeux. Mais, le soleil levé, je m'enfuis bien vite à la maison, comme un marchand dévalisé.

En arrivant au lieu où j'avais laissé les vêtements, je ne vis plus rien que des taches de sang. A la maison, je trouvai mon soldat au lit, saignant comme un bœuf, avec un médecin qui lui pansait le cou. Je compris que j'avais eu affaire à un loup-garou et, depuis, je n'aurais voulu pour rien au monde manger un morceau de pain avec lui. Que les incrédules en pensent ce qu'ils voudront. Quant à moi, si je mens, je veux que vos génies me punissent."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

Non potui amplius quicquam gustare, sed conuersus ad eum, ut quam plurima exciperem, longe accersere fabulas coepi sciscitarique, quae esset mulier illa, quae <huc> atque illuc discurreret. "Uxor, inquit, Trimalchionis, Fortunata appellatur, quae nummos modio metitur. Et modo, modo quid fuit ? Ignoscet mihi genius tuus, noluisses de manu illius panem accipere. Nunc, nec quid nec quare, in caelum abiit et Trimalchionis topanta est. Ad summam, mero meridie si dixerit illi tenebras esse, credet. Ipse nescit quid habeat, adeo saplutus est ; sed haec lupatria prouidet omnia, et ubi non putes. Est sicca, sobria, bonorum consiliorum : tantum auri uides. Est tamen malae linguae, pica puluinaris. Quem amat, amat ; quem non amat, non amat.

Ipse Trimalchio fundos habet, quantum milui uolant, nummorum nummos. Argentum in ostiarii illius cella plus iacet, quam quisquam in fortunis habet. Familia uero — babae babae ! — non mehercules puto decumam partem esse quae dominum suum nouerit. Ad summam, quemuis ex istis babaecalis in rutae folium coniciet.

Nec est quod putes illum quicquam emere. Omnia domi nascuntur : lana, credrae, piper ; lacte gallinaceum si quaesieris, inuenies. Ad summam, parum illi bona lana nascebatur ; arietes a Tarento emit, et eos culauit in gregem. Mel Atticum ut domi nasceretur, apes ab Athenis iussit afferri ; obiter et uernaculae quae sunt, meliusculae a Graeculis fient. Ecce intra hos dies scripsit, ut illi ex India semen boletorum mitteretur. Nam mulam quidem nullam habet, quae non ex onagro nata sit. Vides tot culcitras : nulla non aut conchyliatum aut coccineum tomentum habet. Tanta est animi beatitudo !"

Reliquos autem collibertos eius caue contemnas. Valde sucossi sunt. Vides illum qui in imo imus recumbit : hodie sua octingenta possidet. De nihilo creuit. Modo solebat collo suo ligna portare. Sed quomodo dicunt — ego nihil scio, sed audiui — quom Incuboni pilleum rapuisset, et thesaurum inuenit. Ego nemini inuideo, si quid deus dedit. Est tamen sub alapa et non uult sibi male. Itaque proxime cum hoc titulo proscripsit : C. POMPEIVS DIOGENES EX KALENDIS IVLIIS CENACVLVM LOCAT ; IPSE ENIM DOMVM EMIT. Quid ille qui libertini loco iacet ? Quam bene se habuit ! Non impropero illi. Sestertium suum uidit decies, sed male uacillauit. Non puto illum capillos liberos habere. Nec mehercules sua culpa ; ipso enim homo melior non est ; sed liberti scelerati, qui omnia ad se fecerunt. Scito autem : sociorum olla male feruet, et ubi semel res inclinata est, amici de medio. Et quam honestam negotiationem exercuit, quod illum sic uides ! Libitinarius fuit. Solebat sic cenare, quomodo rex : apros gausapatos, opera pistoria, auis, cocos, pistores. Plus uini sub mensa effundebatur, quam aliquis in cella habet. Phantasia, non homo. Inclinatis quoque rebus suis, cum timeret ne creditores illum conturbare existimarent, hoc titulo auctionem proscripsit : C. IVLIVS PROCVLVS AVCTIONEM FACIET RERVM SVPERVACVARVM."

Interpellavit tam dulces fabulas Trimalchio ; nam iam sublatum erat ferculum, hilaresque conuiuae uino sermonibusque publicatis operam coeperant dare. Is ergo reclinatus in cubitum : "Hoc uinum, inquit, uos oportet suaue faciatis : pisces natare oportet. Rogo, me putatis illa cena esse contentum, quam in theca repositorii uideratis ? Sic notus Vlixes ? Quid ergo est ? Oportet etiam inter cenandum philologiam nosse. Patrono meo ossa bene quiescant, qui me hominem inter homines uoluit esse. Nam mihi nihil noui potest afferri, sicut ille fericulus talem habuit praxim. Caelus hic, in quo duodecim dii habitant, in totidem se figuras conuertit, et modo fit aries. Itaque quisquis nascitur illo signo, multa pecora habet, multum lanae, caput praeterea durum, frontem expudoratam, cornum acutum. Plurimi hoc signo scolastici nascuntur et arietilli." Laudamus urbanitatem mathematici ; itaque adiecit : "Deinde totus caelus taurulus fit. Itaque tunc calcitrosi nascuntur et bubulci et qui se ipsi pascunt. In geminis autem nascuntur bigae et boues et colei et qui utrosque parietes linunt. In cancro ego natus sum : ideo multis pedibus sto, et in mari et in terra multa possideo ; nam cancer et hoc et illoc quadrat. Et ideo iam dudum nihil super illum posui, ne genesim meam premerem. In leone cataphagae nascuntur et imperiosi. In uirgine mulieres et fugitiui et compediti ; in libra laniones et unguentarii et quicunque aliquid expendunt ; in scorpione uenenarii et percussores ; in sagittario strabones, qui holera spectant, lardum tollunt ; in capricorno aerumnosi, quibus prae mala sua cornua nascuntur ; in aquario copones et cucurbitae ; in piscibus obsonatores et rhetores. Sic orbis uertitur tanquam mola, et semper aliquid mali facit, ut homines aut nascantur aut pereant. Quod autem in medio caespitem uidetis et super caespitem fauum, nihil sine ratione facio. Terra mater est in medio quasi ouum corrotundata, et omnia bona in se habet tanquam fauus."

PETRONE, Satiricon (XXXVII-XXXIX)


Il m'était impossible de manger davantage. Je me tournai donc vers mon voisin pour en tirer le plus de renseignements que je pourrais. Amenant la question de loin, j'en vins à lui demander quelle était cette femme que l'on voyait sans cesse aller et venir. « C'est l'épouse du maître, me répondit-il. On la nomme Fortunata, et il est certain qu'elle mesure l'or au boisseau. - Et d'où sort-elle ? - Sauf votre respect, vous n'eussiez pas voulu recevoir de sa main un morceau de pain. Maintenant, sans qu'on puisse dire pourquoi ni comment, elle s'est élevée jusqu'aux nues, et pour Trimalcion elle est tout. C'est au point que si, en plein midi, elle lui dit qu'il fait noir, il le croira. Lui-même ignore ce qu'il possède, tant ses richesses sont immenses. Mais ce chameau veille sur tout, et là où on ne l'attend pas on la trouve. Elle boit peu, mange peu ; elle est de bon conseil, avec cela très mauvaise langue, une vraie pie d'oreiller ; quand elle aime, elle aime, mais ceux qu'elle n'aime pas !...

Quant à Trimalcion, il a des terres qui vont plus loin que ne vole le milan, et, en espèces, des mille et des cents ; on voit plus d'argent dans la loge de son concierge que bien des riches n'en possèdent pour tout patrimoine. Il regorge d'or. Quant à ses domestiques, hé ! ma foi ! je ne pense pas, tant ils sont nombreux, qu'un sur dix connaisse le maître. Et cependant, d'un coup de baguette, il les ferait tous rentrer dans un trou de souris.

Et n'allez pas croire qu'il ait besoin de rien acheter. Il tire tout de chez lui : la laine, la cire, le poivre, et si vous lui demandiez du lait de ses poules, il vous en trouverait aussitôt. Sa laine n'était pas fameuse : pour l'améliorer il a fait acheter des béliers de Tarente. Pour avoir chez lui du miel attique, il a fait venir des abeilles d'Athènes afin d'affiner les siennes par le croisement. Ces jours-ci ne s'est-il pas avisé d'écrire aux Indes qu'on lui envoie de la graine de champignons ! Il n'a pas une mule qui n'ait pour père un onagre. Voyez tous ces lits, il n'y en a pas un dont la laine ne soit teinte en pourpre ou en écarlate. On peut dire que voilà un homme heureux ! "Et ses camarades, affranchis comme lui, vous auriez tort de les mépriser. Ils sont tous devenus de gros personnages. Voyez-vous celui-là, là-bas, qui a la plus mauvaise place au plus mauvais côté de la table ? Il a pourtant ses huit cent mille sesterces aujourd'hui. Il est parti de rien ; autrefois il était porteur de bois. A ce qu'on raconte – moi je n'en sais rien, mais je l'ai entendu dire - ayant trouvé moyen de voler son chapeau à un incube il a dernièrement découvert un trésor. Moi je ne suis jaloux de personne ; tant mieux pour ceux qu'un dieu favorise. Pourtant s'il est affranchi, il n'a pas reçu encore le soufflet (44). Mais il ne s'en porte pas plus mal. Aussi dernièrement faisait-il afficher : Pompeius Diogenes met aux calendes de juillet sa mansarde en location, s'étant acheté une maison bourgeoise." – "Et celui-là qui est à la place des affranchis, qui est-ce ? Voyez comme il se soigne ! – Je ne l'en blâme pas. Il avait décuplé son patrimoine, quand son affaire tourna mal. Je ne crois pas qu'à l'heure qu'il est il soit propriétaire même des cheveux qu'il a sur la tête ; et certes ce n'est pas sa faute, car il n'y a pas plus honnête homme au monde : ce sont quelques fripons d'affranchis qui lui ont tout pris. Sachez-le, jeune homme, dès que votre marmite ne bout pas bien et que vos affaires déclinent, adieu tous les amis. – Et quel honnête métier exerçait-il pour en arriver là ? – Voici : il était entrepreneur des pompes funèbres. Sa table était servie comme celle d'un roi : ce n'était que sangliers entiers avec leurs soies, pièces de pâtisserie, oiseaux, cerfs, poissons, lièvres. Ses commensaux jetaient plus de vin sous la table que bien d'autres n'en ont en cave. – Mais c'était un rêve qui n'avait rien d'humain ! – Aussi, sentant son crédit s'ébranler, pour cacher à ses créanciers le trouble de ses affaires, il fit poser cette affiche : Julius Proculus vendra à l'encan le superflu de son mobilier.

Trimalcion interrompit ces confidences si intéressantes. On avait enlevé déjà le second service. Le vin égayait les convives et la conversation commençait à devenir générale. "Je vous engage, dit notre hôte, en s'appuyant sur son coude, à savourer ce vin : buvons assez pour que nagent les poissons que nous avons mangés. Je vous le demande, pensez-vous que je me contente des plats qui remplissaient les compartiments de ce surtout ? Ce serait mal connaître les ruses d'Ulysse. Mais quoi ? Même en mangeant, ne négligeons pas la science. Que les cendres de mon ancien maître reposent en paix : c'est lui qui a fait de moi un homme entre les hommes. Aussi ne peut-on rien me présenter dont la nouveauté me prenne au dépourvu : je vais donc, mes bien chers, vous expliquer les mystères du globe que vous avez vu. Le ciel où habitent douze dieux prend successivement la figure de chacun d'eux. Voici tout d'abord le Bélier. Quiconque naît sous ce signe possède beaucoup de troupeaux, beaucoup de laine, et en outre, une tête dure, un front sans pudeur, une corne menaçante. Beaucoup de savants et de chicaniers vivent sous son influence."

Nous applaudissons à cette fine plaisanterie et notre astrologue continue : "C'est ensuite le Taureau qui règne sur la voûte entière des cieux. Alors naissent les récalcitrants, les bouviers, ceux qui ne songent qu'à manger. Sous les Gémeaux, ceux qui aiment aller par deux comme les chevaux, les bœufs, les testicules et ceux qui partagent leurs faveurs entre les deux sexes. C'est sous le Cancer que je suis né. Donc, j'ai un pied partout : mes possessions s'étendent et sur mer et sur terre. Car le Cancer s'adapte aux deux éléments. Je n'ai rien voulu poser sur ce signe pour ne pas écraser mon horoscope. Sous le Lion naissent les dévorants et les autoritaires ; sous la Vierge, les efféminés, les fugitifs, les porteurs de chaînes ; sous la Balance, les bouchers, les parfumeurs, et quiconque vend sa marchandise au poids ; sous le Scorpion, les empoisonneurs et les assassins ; sous le Sagittaire, ceux qui louchent, qui regardent les légumes pour voler le lard ; sous le Capricorne, les portefaix auxquels, sous la charge, pousse du cal ; sous le Verseau, les cabaretiers et aussi les gourdes ; sous les Poissons, les cuisiniers et les rhéteurs. Ainsi tourne le monde, comme une meule, et toujours en tournant il fait quelque mal, que les hommes naissent ou qu'ils périssent.

Enfin, au milieu, vous avez vu du gazon avec, au-dessus, un rayon de miel. Cela non plus n'est pas fait au hasard. La terre, notre mère, s'arrondit comme un œuf au centre de l'univers et, dans son sein, renferme tous les biens possibles : et c'est là le rayon de miel."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

Attonitis admiratione uniuersis : "Saluo, inquit, tuo sermone, Trimalchio, si qua fides est, ut mihi pili inhorruerunt, quia scio Niceronem nihil nugarum narrare : immo certus est et minime linguosus. Nam et ipse uobis rem horribilem narrabo. Asinus in tegulis. Cum adhuc capillatus essem, nam a puero uitam Chiam gessi, ipsimi nostri delicatus decessit, mehercules margaritum, et omnium numerum. Cum ergo illum mater misella plangeret et nos tum plures in tristimonio essemus, subito strigae coeperunt ; putares canem leporem persequi. Habebamus tunc hominem Cappadocem, longum, ualde audaculum et qui ualebat : poterat bouem iratum tollere. Hic audacter stricto gladio extra ostium procucurrit, inuoluta sinistra manu curiose, et mulierem tanquam hoc loco — saluum sit, quod tango ! — mediam traiecit. Audimus gemitum, et — plane non mentiar — ipsas non uidimus. Baro autem noster introuersus se proiecit in lectum, et corpus totum liuidum habebat quasi flagellis caesus, quia scilicet illum tetigerat mala manus. Nos cluso ostio redimus iterum ad officium, sed dum mater amplexaret corpus filii sui, tangit et uidet manuciolum de stramentis factum. Non cor habebat, non intestina, non quicquam : scilicet iam puerum strigae inuolauerant et supposuerant stramenticium uauatonem. Rogo uos, oportet credatis, sunt mulieres plussciae, sunt Nocturnae, et quod sursum est, deorsum faciunt. Ceterum baro ille longus post hoc factum nunquam coloris sui fuit, immo post paucos dies freneticus periit."

Miramur nos et pariter credimus, osculatique mensam rogamus Nocturnas, ut suis se teneant, dum redimus a cena. Et sane iam lucernae mihi plures uidebantur ardere totumque triclinium esse mutatum, cum Trimalchio : "Tibi dico, inquit, Plocame, nihil narras ? nihil nos delectaris ? Et solebas suauius esse, canturire belle deuerbia, adicere melicam. Heu, heu, abistis dulces caricae."

PETRONE, Satiricon (LXIII-LXIV)


Son récit nous avait saisis : "Nous te croyons, dit Trimalcion, et pour ma part ton récit m'a tellement frappé que mes cheveux se dressent d'horreur : car je sais Nicéron incapable de raconter des bêtises. On peut se fier à lui et il ne parle pas à tort et à travers. Du reste, j'ai de mon côté une histoire terrible à vous raconter. C'est une affaire aussi peu croyable qu'un âne sur un toit. Du temps où j'avais encore de longs cheveux (car dès mon enfance j'ai vécu adonné au plaisir), Iphis, qui fait sait mes délices, vint à mourir. Par Hercule, c'était une vraie perle, tout ce qu'il y a d'élégant, et parfait en tous points. Tandis que sa pauvre mère se lamentait et que nous étions tous plongés dans la tristesse, tout à coup les sorcières commencèrent un tel sabbat qu'on aurait cru un chien poursuivant un lièvre. Il y avait alors chez nous un Cappadocien, grand, d'un courage à toute épreuve et que Jupiter, avec son tonnerre, n'eût pas fait reculer. Sans hésiter, tirant son épée, il franchit le seuil, non sans avoir enroulé avec soin son manteau à son bras gauche. Il en traverse une à l'endroit que voici (le ciel me garde d'un tel accident). Nous entendîmes ; un gémissement, mais, à vrai dire, nous ne vîmes personne. Notre brave se jette aussitôt au travers de son lit : il avait le corps couvert de taches livides, comme s'il eût été battu de verges : la mauvaise main l'avait touché ! Nous fermons la porte et nous revenons veiller le mort, mais quand la mère veut embrasser le corps de son fils, elle ne trouve qu'un mannequin bourré de paille : plus de cœur, plus d'intestins, plus rien ! Les sorcières avaient volé l'enfant en le remplaçant par ce sac de paille. Après cela, il faudra bien que vous croyiez qu'il existe des femmes versées dans la magie qui, la nuit, mettent tout sens dessus dessous. Quant à notre Cappadocien, après cet acte de courage, il ne recouvra jamais sa couleur naturelle ; bien plus, peu après, il mourut frénétique."

Saisis d'étonnement, mais cependant convaincus, nous embrassons la table (99) pour tromper le sort et nous conjurons les sorcières de rester chez elles pendant que nous rentrerons chez nous. Je voyais déjà les lanternes doubles et toute la salle qui tournait quand Trimalcion dit à Plocame : "En vérité, tu ne racontes rien. Tu ne fais rien pour nous amuser, toi qui étais si agréable en société, qui chantais si gentiment et qui déclamais des dialogues charmants. Hélas ! hélas ! nos beaux jours s'en sont allés."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

Talem fabulam exorsus est : "Cum adhuc seruirem, habitabamus in uico Angusto (nunc Gauillae domus est). Ibi, quomodo dii uolunt, amare coepi uxorem Terentii coponis : noueratis Melissam Tarentinam, pulcherrimum bacciballum. Sed ego non mehercules corporaliter aut propter res Venerias curaui, sed magis, quod benemoria fuit. Si quid ab illa petii, nunquam mihi negatum ; fecit assem, semissem habui ; in illius sinum demandaui, nec unquam fefellitus sum. Hujus contubernalis ad uillam supremum diem obiit. Itaque per scutum, per ocream egi aginaui, quemadmodum ad illam peruenirem : nam, ut aiunt, in angustiis amici apparent.

Forte dominus Capuae exierat ad scruta scita expedienda. Nactus ego occasionem persuadeo hospitem nostrum, ut mecum ad quintum miliarium ueniat. Erat autem miles, fortis tanquam Orcus. Apoculamus nos circa gallicinia ; luna lucebat tanquam meridie. Venimus inter monimenta : homo meus coepit ad stelas facere ; sedeo ego cantabundus et stelas numero. Deinde ut respexi ad comitem, ille exuit se et omnia uestimenta secundum uiam posuit. Mihi anima in naso esse ; stabam tanquam mortuus. At ille circumminxit uestimenta sua, et subito lupus factus est. Nolite me iocari putare ; ut mentiar, nullius patrimonium tanti facio. Sed, quod coeperam dicere, postquam lupus factus est, ululare coepit et in siluas fugit. Ego primitus nesciebam ubi essem ; deinde accessi, ut uestimenta eius tollerem : illa autem lapidea facta sunt. Qui mori timore nisi ego ? Gladium tamen strinxi et umbras cecidi, donec ad uillam amicae meae peruenirem. In laruam intraui, paene animam ebulliui, sudor mihi per bifurcum uolabat, oculi mortui ; uix unquam refectus sum. Melissa mea mirari coepit, quod tam sero ambularem, et : "Si ante, inquit, uenisses, saltem nobis adjutasses ; lupus enim uillam intrauit et omnia pecora tanquam lanius sanguinem illis misit. Nec tamen derisit, etiamsi fugit ; seruus enim noster lancea collum eius traiecit". Haec ut audiui, operire oculos amplius non potui, sed luce clara Gai nostri domum fugi tanquam copo compilatus ; et postquam ueni in illum locum, in quo lapidea uestimenta erant facta, nihil inueni nisi sanguinem. Vt uero domum ueni, iacebat miles meus in lecto tanquam bouis, et collum illius medicus curabat. Intellexi illum uersipellem esse, nec postea cum illo panem gustare potui, non si me occidisses. Viderint quid de hoc alii exopinissent ; ego si mentior, genios uestros iratos habeam."

PETRONE, Satiricon (LXI-LXII)


Voici l'histoire qu'il nous raconta : "Je n'étais encore qu'un esclave et nous habitions dans une ruelle étroite, là où est maintenant la maison de Gaville. Là, telle était sans doute la volonté des dieux, je tombai amoureux de la femme de Térence, le cabaretier. Vous l'avez tous connue, c'était Melisse de Tarente, un vrai déjeuner de baisers. Mais, par Hercule, ce n'était pas corporellement que je l'aimais, ni pour la bagatelle, mais bien plutôt à cause de son excellente nature. Je pouvais lui demander ce que je voulais : elle ne savait pas refuser. Si j'avais gagné un as, un demi-as, je les lui confiais, et jamais elle ne m'a trompé. Son mari s'en fut mourir à la campagne. Dès que je l'appris, je fis des pieds et des mains pour la rejoindre : c'est dans les circonstances critiques qu'on connaît ses amis.

Justement, mon maître était allé à Capoue pour se défaire de nippes encore assez bonnes. Profitant de l'occasion, je propose à notre hôte de m'accompagner jusqu'à cinq milles d'ici. C'était un soldat, brave comme l'enfer. Nous nous mettons en branle au chant du coq. La lune brillait : on y voyait comme à midi. Nous tombons au milieu des tombeaux. Alors voilà mon homme qui se met à conjurer les astres. Je m'assieds en fredonnant et je m'amuse à compter les étoiles. Mais quand je me retourne vers mon compagnon, je le vois qui se déshabille et pose tous ses vêtements sur le bord de la route. J'en reste plus mort que vif, immobile comme un cadavre. Mais lui tourne autour de ses habits en pissant et aussitôt le voilà changé en loup. Ne croyez pas que je plaisante : je ne voudrais pas pour tout l'or du monde. Mais voyons, où en étais-je donc ? Ah ! Devenu loup il se mit à hurler et s'enfuit dans les bois. D'abord je ne savais même plus où j'étais. Ensuite je voulus aller prendre ses habits : ils étaient changés en pierre. Qui était mort de peur ? C'était moi. Pourtant, je mis l'épée à la main et de toutes mes forces je me mis à pourfendre les ombres. Je finis par arriver ainsi à la maison de mon amie. En franchissant le seuil, je tombai presque mort : la sueur me coulait sur le visage ; mes yeux étaient morts : on crut que je n'en reviendrais pas. Ma chère Melisse était toute surprise de me voir arriver si tard : "Si tu étais venu un peu plus tôt, me dit-elle, tu nous aurais donné un coup de main : un loup a pénétré dans la ferme et a massacré tous nos moutons. C'était une véritable boucherie. Il nous a échappé, mais il ne doit pas rire : notre valet lui a passé sa lance à travers le cou." A cette nouvelle, j'ouvris de grands yeux. Mais, le soleil levé, je m'enfuis bien vite à la maison, comme un marchand dévalisé.

En arrivant au lieu où j'avais laissé les vêtements, je ne vis plus rien que des taches de sang. A la maison, je trouvai mon soldat au lit, saignant comme un bœuf, avec un médecin qui lui pansait le cou. Je compris que j'avais eu affaire à un loup-garou et, depuis, je n'aurais voulu pour rien au monde manger un morceau de pain avec lui. Que les incrédules en pensent ce qu'ils voudront. Quant à moi, si je mens, je veux que vos génies me punissent."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

textes officiels

option LCA - première

  • Masculin, féminin : femmes et hommes, réalités sociologiques, représentations et préjugés

le Satiricon dans les programmes du lycée

Matrona quaedam Ephesi tam notae erat pudicitiae, ut uicinarum quoque gentium feminas ad spectaculum sui euocaret. Haec ergo cum uirum extulisset, non contenta uulgari more funus passis prosequi crinibus aut nudatum pectus in conspectu frequentiae plangere, in conditorium etiam prosecuta est defunctum, positumque in hypogaeo graeco more corpus custodire ac flere totis noctibus diebusque coepit. Sic afflictantem se ac mortem inedia persequentem non parentes potuerunt abducere, non propinqui ; magistratus ultimo repulsi abierunt, complorataque singularis exempli femina ab omnibus quintum jam diem sine alimento trahebat. Assidebat aegrae fidissima ancilla, simulque et lacrimas commodabat lugenti et quotienscumque defecerat positum in monumento lumen renouabat. Una igitur in tota ciuitate fabula erat, solum illud affulsisse verum pudicitiae amorisque exemplum omnis ordinis homines confitebantur, cum interim imperator provinciae latrones jussit crucibus affigi secundum illam casulam, in qua recens cadauer matrona deflebat. Proxima ergo nocte cum miles, qui cruces asseruabat ne quis ad sepulturam corpus detraheret, notasset sibi lumen inter monumenta clarius fulgens et gemitum lugentis audisset, uitio gentis humanae concupiit scire quis aut quid faceret. Descendit igitur in conditorium, uisaque pulcherrima muliere primo quasi quodam monstro infernisque imaginibus turbatus substitit. Deinde ut et corpus iacentis conspexit et lacrimas considerauit faciemque unguibus sectam, ratus scilicet id quod erat, desiderium extincti non posse feminam pati, attulit in monumentum cenulam suam coepitque hortari lugentem ne perseueraret in dolore superuacuo ac nihil profuturo gemitu pectus diduceret : "Omnium eumdem esse exitum et idem domicilium" et cetera quibus exulceratae mentes ad sanitatem reuocantur. "At illa ignota consolatione percussa lacerauit uehementius pectus, ruptosque crines super corpus iacentis imposuit. Non recessit tamen miles, sed eadem exhortatione temptauit dare mulierculae cibum, donec ancilla, uini odore corrupta, primum ipsa porrexit ad humanitatem inuitantis uictam manum, deinde retecta potione et cibo expugnare dominae pertinaciam coepit et: 'Quid proderit, inquit, hoc tibi, si soluta inedia fueris, si te uiuam sepelieris, si antequam fata poscant indemnatum spiritum effuderis ? Id cinerem aut manes credis sentire sepultos ? Vis tu reuiuiscere ! Vis discusso muliebri errore ! Quam diu licuerit, lucis commodis frui! Ipsum te iacentis corpus admonere debet ut uiuas." "Nemo inuitus audit, cum cogitur aut cibum sumere aut uiuere. Itaque mulier aliquot dierum abstinentia sicca passa est frangi pertinaciam suam, nec minus avide repleuit se cibo quam ancilla, quae prior uicta est.

PETRONE, Satiricon (CXI)


"Une dame d'Éphèse s'était acquis une telle réputation de chasteté que, des pays voisins, les femmes venaient la voir comme une curiosité. Cette dame donc, ayant perdu son mari, ne se contenta pas, comme tout le monde, de suivre l'enterrement, les cheveux épars, ou de frapper, devant la foule assemblée, sa poitrine nue, elle voulut accompagner le défunt jusque dans la tombe, garder son corps dans le caveau où, suivant la coutume grecque, on l'avait déposé, et y passer ses jours et ses nuits à le pleurer. Son affliction était telle qu'elle était résolue à se laisser mourir de faim. Parents ni amis n'y purent rien. Les magistrats eux-mêmes durent se retirer sans avoir mieux réussi. Pleurée déjà de tous comme un modèle de constance, elle avait passé cinq jours sans manger. Une servante fidèle assistait la veuve inconsolable et, tout en mêlant ses larmes aux siennes, ranimait la lampe placée dans le caveau chaque fois qu'elle baissait. On ne parlait pas d'autre chose dans la ville, et tous les hommes étaient d'accord pour glorifier cet exemple unique de vraie chasteté et d'amour sincère, quand le gouverneur de la province fit mettre en croix quelques voleurs tout près de l'édicule, où, toute à son deuil récent, la matrone pleurait sur un autre cadavre. La nuit suivante, le soldat qui gardait les croix de peur que quelqu'un ne vînt enlever les corps pour des ensevelir, vit une lumière qui, au milieu de ces sombres monuments, semblait briller d'un éclat plus vif, et entendit des gémissements de deuil. Cédant à la curiosité qui tourmente tout homme au monde, il voulut savoir qui était l'auteur ou quelle était la cause de ces phénomènes. Il descend donc dans le caveau et, tombant sur une femme de toute beauté, tout d'abord il s'arrête, l'esprit troublé d'histoires de fantômes, comme en présence d'une apparition surnaturelle ; mais bientôt, remarquant un cadavre étendu, les larmes de la femme, les marques de ses ongles sur son visage, il pensa, ce qui était vrai, qu'il avait affaire à une veuve incapable de se consoler de la perte de son époux.

Il alla donc chercher son modeste souper, essaya de parler raison ; il remontra à la bille éplorée qu'elle avait tort de s'obstiner dans une douleur stérile, que tous ses gémissements ne serviraient à rien, que la même fin nous. attendait tous, et aussi, hélas ! le même domicile. Bref, il lui tint tous les discours propres à guérir un cœur ulcéré. Mais elle, choquée qu'un étranger osât la consoler, se déchire le sein de plus belle, s'arrache les cheveux et les jette à poignées sur le corps de celui qu'elle pleure.

Le soldat, sans se décourager, insiste de nouveau pour qu'elle prenne au moins quelque nourriture, tant et si bien que la servante, tentée sans doute par l'odeur du vin, et cédant à une instance si obligeante, tendit la première vers le souper sa main vaincue. Aussitôt restaurée, elle se mit à son tour en devoir de battre en brèche l'opiniâtreté de sa maîtresse : "A quoi vous sert-il, dit-elle, de vous laisser mourir de faim, de vous ensevelir toute vive, et, avant la date fixée par les destins, de livrer à l'Achéron une âme qu'il ne réclame pas encore ? Croyez-vous que, dans leur sépulture, cendres ou mânes, les morts se soucient encore de nos pleurs ? Ne voulez-vous pas revenir à la vie ? Ne voulez-vous-pas, écartant ces chimères dont se nourrit trop facilement un cœur de femme, jouir de la lumière du jour tant que vous le pourrez ? La vue de ce corps glacé devrait suffire à vous convaincre combien la vie est chose précieuse. On n'écoute pas impunément une voix amie qui vous exhorte à prendre de la nourriture et à vivre ; la veuve, exténuée par un jeûne de plusieurs jours, laisse enfin vaincre son opiniâtreté ; avec non moins d'avidité que sa servante, elle se garnit l'estomac. Mais elle avait cédé la dernière.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

textes officiels

spécialité LLCA - première

le Satiricon dans les programmes du lycée

Pas de préconisation concernant le Satiricon dans le programme de spécialité de première.

textes officiels

option LCA - terminale

  • Leçons de sagesse antique : quelles conceptions de la mort ? comment l'affronter ?
  • Méditerranée, présence des mondes antiques : art grec, art romain, arts méditerranéens

le Satiricon dans les programmes du lycée

Excepit Seleucus fabulae partem et : "Ego, inquit, non cotidie lauor ; baliscus enim fullo est : aqua dentes habet, et cor nostrum cotidie liquescit. Sed cum mulsi pultarium obduxi, frigori laecasin dico. Nec sane lauare potui ; fui enim hodie in funus. Homo bellus, tam bonus Chrysanthus animam ebulliit. Modo, modo me appellauit. Videor mihi cum illo loqui. Heu, eheu ! Utres inflati ambulamus. Minoris quam muscae sumus. tamen aliquam uirtutem habent ; nos non pluris sumus quam bullae. Et quid si non abstinax fuisset ! Quinque dies aquam in os suum non coniecit, non micam panis. Tamen abiit ad plures. Medici illum perdiderunt, immo magis malus fatus ; medicus enim nihil aliud est quam animi consolatio. Tamen bene elatus est, uitali lecto, stragulis bonis. Planctus est optime — manu misit aliquot — etiam si maligne illum plorauit uxor. Quid si non illam optime accepisset ? Sed mulier quae mulier miluinum genus. Neminem nihil boni facere oportet ; aeque est enim ac si in puteum conicias. Sed antiquus amor cancer est."

PETRONE, Satiricon (XLII)


Mais Séleucus se mêlant à la conversation : "Moi non plus, dit-il, je ne me baigne pas tous les jours ; le baigneur est un vrai foulon. L'eau a comme des sortes de dents qui rongent notre corps chaque jour. Mais, quand je me suis introduit une potée de vin miellé, je me moque bien du froid. – Du reste, pas moyen de me baigner aujourd'hui : j'ai été à un enterrement, celui d'un homme bien gentil, ce brave Chrysanthe, qui vient de rendre l'âme. Hier encore-il m'appelait ; je me vois encore causant avec lui. Hélas ! nous ne sommes que des outres gonflées de vent qui marchent dans la vie ! Nous sommes moins que des mouches ; elles ont au moins quelques propriétés, tandis que nous, pauvres bulles de savon... Eh quoi ? n'était-il pas assez sobre ? Pendant cinq jours, pas une goutte d'eau, pas une miette de pain ! Et malgré tout, le voilà parti...
Ce sont tous ces médecins qui l'ont perdu, ou plutôt sa mauvaise chance. Car que peuvent au fond les médecins ? ce ne sont guère que des marchands d'espérance. Enfin, il a eu un bel enterrement ; on l'a porté sur son lit de festin, dans de confortables couvertures, et il a été pleuré tout à fait convenablement ; il avait affranchi quelques esclaves. Aussi sa femme ne pleurait que d'un œil. Qu'eût-ce été s'il n'avait pas été si gentil avec elle ? Mais les femmes, ah ! les femmes ! Elles ont toutes la nature du, milan ; leur faire du bien c'est comme si on jetait de l'eau dans un puits : pour elles, un amour ancien n'est plus qu'un chancre rongeur."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

In pinacothecam perveni vario genere tabularum mirabilem. Nam et Zeuxidos manus vidi nondum vetustatis iniuria victas, et Protogenis rudimenta cum ipsius naturae veritate certantia non sine quodam horrore tractavi. Jam vero Apellis quam Graeci monekthmon appellant, etiam adoravi. Tanta enim subtilitate extremitates imaginum erant ad similitudinem praecisae, ut crederes etiam animorum esse picturam. Hinc aquila ferebat caelo sublimis Idaeum, illinc candidus Hylas repellebat improbam Naida. Damnabat Apollo noxias manus lyramque resolutam modo nato flore honorabat.

Ecce autem, ego dum cum ventis litigo, intravit pinacothecam senex canus, exercitati vultus et qui videretur nescio quid magnum promittere, sed cultu non proinde speciosus, ut facile appareret eum hac nota litteratum esse, quos odisse divites solent. Is ergo ad latus constitit meum.

"Ego, inquit, poeta sum et, ut spero, non humillimi spiritus, si modo coronis aliquid credendum est, quas etiam ad imperitos deferre gratia solet. "Quare ergo, inquis, tam male vestitus es ?" Propter hoc ipsum. Amor ingenii neminem unquam diuitem fecit.

"Qui pelago credit, magno se fenore tollit;

qui pugnas et castra petit, praecingitur auro;

vilis adulator picto iacet ebrius ostro,

et qui sollicitat nuptas, ad praemia peccat.

Sola pruinosis horret facundia pannis,

atque inopi lingua desertas invocat artes.

PETRONE, Satiricon (LXXXIII)


J'avais cependant bien de la peine à triompher de mes désirs de vengeance, et je passai une nuit agitée. Au petit jour, pour secouer ma tristesse et dissiper ma rancune, je fis un tour. Je parcourus tous les portiques et ' j'y découvris une galerie de tableaux remarquables par le choix varié des œuvres qu'elle enfermait. J'en vis, de la main de Zeuxis, dont les injures du temps n'avaient encore pu triompher. Des ébauches de Protogène le disputaient de vérité avec la nature : c'est avec une sorte de frisson religieux que j'y touchais. Je me prosternai devant ces adorables tableaux d'Apelle que les Grecs nomment. monochromes et d'une telle finesse qu'on croyait, tant la ressemblance était poussée, voir la vie, passée dans-la peinture, animer les membres des personnages. Ici, l'aigle portait Ganymède au plus haut des cieux. Là, l'innocent Hylas repoussait les assauts d'une naïade lascive. Apollon condamnait ses mains criminelles et décorait sa lyre détendue d'une fleur d'hyacinthe fraîche éclose.

Au milieu des images peintes de tant d'amants, je m'écriai comme dans une solitude : "Ainsi l'amour touche-les dieux eux-mêmes ! Et Jupiter, dans son ciel, ne trouvant qui choisir, est descendu faire ses fredaines sur notre terre où, du moins, il n'a enlevé l'amant de personne. La nymphe qui ravit Hylas aurait sans doute mis un frein à ses désirs si elle avait prévu qu'Hercule viendrait le réclamer. Apollon fit revivre en fleur l'âme chère de l'enfant qu'il pleurait. Enfin la Fable est pleine d'amoureuses. liaisons que ne vient troubler aucun rival. Mais, moi, j'ai admis dans mon intimité un hôte mille fois plus cruel que Lycurgue."

Tandis que je confie aux vents ces plaintes vaines, je vois entrer dans la galerie un vieillard aux cheveux blancs, à la physionomie fine et réfléchie et dont les traits annonçaient quelque chose de grand. Mais à sa mise plutôt négligée, on devinait facilement un de ces hommes de lettres honnis par les riches. Il s'arrêta près de moi.

"Je suis, me dit-il, un poète, et, je crois, d'une certaine envolée, si toutefois on peut s'en rapporter aux couronnes que la faveur, je l'avoue, accorde trop souvent aux écrivains sans valeur. Pourquoi donc suis-je si mal vêtu, direz-vous ? Pour une bonne raison, l'amour des choses de l'esprit n'a jamais enrichi personne.

Qui confie sa fortune aux flots en tire de gros revenus ;

Qui va dans les camps affronter les dangers récolte les couronnes d'or.

Un vil flatteur s'endort ivre dans les étoffes de pourpre ;

Celui qui suit les femmes mariées n'a pas honte de les faire financer.

Seul le poète grelotte sous ses haillons gelés

Et de sa bouche affamée implore en vain son art dédaigné.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

textes officiels

spécialité LLCA - terminale

  • L'homme, le monde, le destin : les voix du destin
  • L'homme, le monde, le destin : le grand théâtre du monde

+ l'illusion chez Trimalchion
  • Méditerranée, présence des mondes antiques : art grec, art romain, arts méditerranéens

le Satiricon dans les programmes du lycée

Interim ego, qui priuatum habebam secessum, in multas cogitationes diductus sum, quare aper pilleatus intrasset. Postquam itaque omnis bacalusias consumpsi, duraui interrogare illum interpretem meum, quod me torqueret. At ille : "Plane etiam hoc seruus tuus indicare potest : non enim aenigma est, sed res aperta. Hic aper, cum heri summa cena eum uindicasset, a conuiuiis dimissus ; itaque hodie tamquam libertus in conuiuium reuertitur." Damnaui ego stuporem meum et nihil amplius interrogaui, ne uiderer nunquam inter honestos cenasse. Dum haec loquimur, puer speciosus, uitibus hederisque redimitus, modo Bromium, interdum Lyaeum Euhiumque confessus, calathisco uuas circumtulit, et poemata domini sui acutissima uoce traduxit. Ad quem sonum conuersus Trimalchio : "Dionyse, inquit, liber esto." Puer detraxit pilleum apro capitique suo imposuit. Tum Trimalchio rursus adiecit : "Non negabitis me, inquit, habere Liberum patrem." Laudamus dictum Trimalchionis, et circumeuntem puerum sane perbasiamus.

Ab hoc ferculo Trimalchio ad lasanum surrexit. Nos libertatem sine tyranno nacti coepimus inuitare conuiuarum sermones. Dama itaque primus cum pataracina poposcisset : "Dies, inquit, nihil est. Dum uersas te, nox fit. Itaque nihil est melius quam de cubiculo recta in triclinium ire. Et mundum frigus habuimus. Vix me balneus calfecit. Tamen calda potio uestiarius est. Staminatas duxi, et plane matus sum. Vinus mihi in cerebrum abiit."

PETRONE, Satiricon (XLI)


Quant à moi, qui étais placé un peu à l'écart, je faisais toutes sortes de réflexions sur le bonnet d'affranchi de ce sanglier. Ayant épuisé les hypothèses les plus bizarres, je finis par me résoudre à questionner le voisin qui m'avait déjà si obligeamment renseigné, sur le point qui me tourmentait. « L'esclave même qui vous sert, répondit-il, aurait pu sans peine vous répondre, car ce n'est pas une énigme. Rien de plus simple : ce sanglier, servi hier à la fin du repas, fut renvoyé intact par les convives rassasiés. Ainsi rendu à la liberté, il reparaît aujourd'hui sur la table comme affranchi." Pestant contre ma stupidité, je n'osai plus rien demander, de peur de passer pour un homme n'ayant jamais soupé dans le monde. Pendant ce colloque, un très bel esclave, couronné de pampre et de lierre, et se donnant tour à tour les noms de Bromius, de Lyéus ou d'Evius, enfin tous les noms de Bacchus, portait à la ronde des raisins dans une corbeille, tout en chantant d'une voix suraiguë des vers du maître. A ce bruit, Trimalcion se retourne : "Dionysos, s'écrie-t-il, sois Libre !" C'était dire : Bacchus, sois Bacchus, puisque ce dieu est appelé tantôt Dionysos, tantôt Libre. Mais c'était dire aussi : Esclave Dionysos, sois libre. Sur ce bon mot, l'esclave ôte au sanglier et met sur sa tête le bonnet, signe de l'affranchissement. "Et maintenant, ajouta Trimalcion, vous ne pouvez nier que nous avons parmi nous le dieu Bacchus." Nous applaudissons à cette plaisanterie et chacun à la ronde couvre de baisers cet esclave.

Là-dessus, Trimalcion quitte la table pour aller faire ses besoins. Cette absence de notre tyran, en nous donnant un moment de liberté, ranime les conversations des convives. Dama s'écrie, ayant demandé des coupes un peu plus grandes : "Qu'est-ce qu'un jour ? Le temps de se retourner, et voilà la nuit : c'est pourquoi rien n'est meilleur que d'aller tout droit du lit à la table. Nous venons d'avoir un joli froid : c'est à peine si le bain m'a réchauffé : une bonne boisson chaude est la meilleure des fourrures. J'ai bu comme un portefaix, et je suis complètement ivre : le vin m'a brouillé la cervelle."

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

Sequimur nos admiratione iam saturi et cum Agamemnone ad ianuam peruenimus, in cuius poste libellus erat cum hac inscriptione fixus : "Quisquis seruus sine dominico iussu foras exierit accipiet plagas centum. In aditu autem ipso stabat ostiarius prasinatus, cerasino succinctus cingulo, atque in lance argentea pisum purgabat. Super limen autem cauea pendebat aurea, in qua pica uaria intrantes salutabat.

Ceterum ego dum omnia stupeo, paene resupinatus crura mea fregi. Ad sinistram enim intrantibus non longe ab ostiarii cella canis ingens, catena uinctus, in pariete erat pictus superque quadrata littera scriptum CAVE CANEM. Et collegae quidem mei riserunt. Ego autem collecto spiritu non destiti totum parietem persequi. Erat autem uenalicium titulis pictum, et ipse Trimalchio capillatus caduceum tenebat Mineruaque ducente Romam intrabat. Hinc quemadmodum ratiocinari didicisset, deinque dispensator factus esset, omnia diligenter curiosus pictor cum inscriptione reddiderat. In deficiente uero jam porticu leuatum mento in tribunal excelsum Mercurius rapiebat. Praesto erat Fortuna cornu abundanti copiosa et tres Parcae aurea pensa torquentes. Notaui etiam in porticu gregem cursorum cum magistro se exercentem. Praeterea grande armarium in angulo uidi, in cuius aedicula erant Lares argentei positi Venerisque signum marmoreum et pyxis aurea non pusilla, in qua barbam ipsius conditam esse dicebant. Interrogare ergo atriensem coepi, quas in medio picturas haberent." Iliada et Odyssian, inquit, ac Laenatis gladiatorium munus."

PETRONE, Satiricon XXVIII-XXIX)


Déjà rassasiés, d'admiration, nous suivons, et nous arrivons avec Agamemnon à la porte, au fronton de laquelle était un écriteau avec cette inscription : Tout esclave qui sortira sans l'autorisation du maître recevra cent coups de fouet. A l'entrée se tenait le portier, vêtu de vert avec une ceinture cerise, qui épluchait des pois dans un plat d'argent. Au-dessus du seuil pendait une cage d'or où était une pie au plumage multicolore, qui saluait les arrivants.

Quant à moi, j'admirais bouche bée, quand, sursautant de peur, je faillis me rompre les jambes. A gauche de l'entrée, non loin de la loge du portier, un énorme chien tirait sur sa chaîne. Au-dessus de lui était écrit en lettres capitales : GARE, GARE AU CHIEN. Vérification faite, ce n'était qu'une peinture sur la muraille. Mes compagnons se moquaient de ma frayeur. Mais, ayant recouvré mes esprits, je n'avais d'yeux que pour les fresques qui ornaient le mur : un marché d'esclaves, avec leurs titres au cou, et Trimalcion lui-même, les cheveux flottants, portant le caducée, entrant à Rome conduit par Minerve. Ici on lui apprenait le calcul. Là il devenait trésorier : le peintre avait méticuleusement expliqué toutes choses par des inscriptions détaillées. Au bout du portique, Mercure enlevait Trimalcion par le menton, pour le porter sur un tribunal élevé. A ses côtés se tenaient la Fortune, munie d'une copieuse corne d'abondance, et les trois Parques, filant sa vie sur des quenouilles d'or. Je remarquai aussi une troupe d'esclaves s'exerçant à la course sous la direction d'un maître. Outre ces peintures, je vis encore une grande armoire : dans ses compartiments reposaient des lares d'argent, une statue de Vénus en marbre et une boîte en or assez grande qui, disait-on, renfermait la barbe du maître. J'allai demander au portier quelles peintures tenaient le milieu du portique : l’Iliade et l'Odyssée, dit-il, et sur la gauche, volis voyez un combat de gladiateurs.

traduit du latin par Louis DE LANGLE, 1923

In pinacothecam perueni uario genere tabularum mirabilem. Nam et Zeuxidos manus uidi nondum uetustatis iniuria uictas, et Protogenis rudimenta cum ipsius naturae ueritate certantia non sine quodam horrore tractaui. Iam uero Apellis quam Graeci μονόχρωμον appellant, etiam adoraui. Tanta enim subtilitate extremitates imaginum erant ad similitudinem praecisae, ut crederes etiam animorum esse picturam. Hinc aquila ferebat caelo sublimis Idaeum, illinc candidus Hylas repellebat improbam Naida. Damnabat Apollo noxias manus lyramque resolutam modo nato flore honorabat. Inter quos etiam pictorum amantium uultus tanquam in solitudine exclamaui : "Ergo amor etiam deos tangit. Iuppiter in caelo suo non inuenit quod diligeret, sed peccaturus in terris nemini tamen iniuriam fecit. Hylan Nympha praedata temperasset amori suo, si uenturum ad interdictum Herculem credidisset. Apollo pueri umbram reuocauit in florem, et omnes fabulae quoque sine aemulo habuerunt complexus. At ego in societatem recepi hospitem Lycurgo crudeliorem."

Ecce autem, ego dum cum uentis litigo, intrauit pinacothecam senex canus, exercitati uultus et qui uideretur nescio quid magnum promittere, sed cultu non proinde speciosus, ut facile appareret eum hac nota litteratum esse, quos odisse diuites solent. Is ergo ad latus constitit meum. "Ego, inquit, poeta sum et, ut spero, non humillimi spiritus, si modo coronis aliquid credendum est, quas etiam ad imperitos deferre gratia solet. "Quare ergo, inquis, tam male uestitus es ?" Propter hoc ipsum. Amor ingenii neminem unquam diuitem fecit.

"Qui pelago credit, magno se fenore tollit ;

qui pugnas et castra petit, praecingitur auro ;

uilis adulator picto iacet ebrius ostro,

et qui sollicitat nuptas, ad praemia peccat.

Sola pruinosis horret facundia pannis,

atque inopi lingua desertas inuocat artes.

PETRONE, Satiricon (LXXXIII)


"J'avais cependant bien de la peine à triompher de mes désirs de vengeance, et je passai une nuit agitée. Au petit jour, pour secouer ma tristesse et dissiper ma rancune, je fis un tour. Je parcourus tous les portiques et j'y découvris une galerie de tableaux remarquables par le choix varié des oeuvres qu'elle enfermait. J'en vis, de la main de Zeuxis, dont les injures du temps n'avaient encore pu triompher. Des ébauches de Protogène le disputaient de vérité avec la nature : c'est avec une sorte de frisson religieux que j'y touchais. Je me prosternai devant ces adorables tableaux d'Apelle que les Grecs nomment. monochromes et d'une telle finesse qu'on croyait, tant la ressemblance était poussée, voir la vie, passée dans-la peinture, animer les membres des personnages. Ici, l'aigle portait Ganymède au plus haut des cieux. Là, l'innocent Hylas repoussait les assauts d'une naïade lascive. Apollon condamnait ses mains criminelles et décorait sa lyre détendue d'une fleur d'hyacinthe fraîche éclose.

Au milieu des images peintes de tant d'amants, je m'écriai comme dans une solitude : "Ainsi l'amour touche-les dieux eux-mêmes ! Et Jupiter, dans son ciel, ne trouvant qui choisir, est descendu faire ses fredaines sur notre terre où, du moins, il n'a enlevé l'amant de personne. La nymphe qui ravit Hylas aurait sans doute mis un frein à ses désirs si elle avait prévu qu'Hercule viendrait le réclamer. Apollon fit revivre en fleur l'âme chère de l'enfant qu'il pleurait. Enfin la Fable est pleine d'amoureuses liaisons que ne vient troubler aucun rival. Mais, moi, j'ai admis dans mon intimité un hôte mille fois plus cruel que Lycurgue."

Tandis que je confie aux vents ces plaintes vaines, je vois entrer dans la galerie un vieillard aux cheveux blancs, à la physionomie fine et réfléchie et dont les traits annonçaient quelque chose de grand. Mais à sa mise plutôt négligée, on devinait facilement un de ces hommes de lettres honnis par les riches. Il s'arrêta près de moi. "Je suis, me dit-il, un poète, et, je crois, d'une certaine envolée, si toutefois on peut s'en rapporter aux couronnes que la faveur, je l'avoue, accorde trop souvent aux écrivains sans valeur. Pourquoi donc suis-je si mal vêtu, direz-vous ? Pour une bonne raison, l'amour des choses de l'esprit n'a jamais enrichi personne.

Qui confie sa fortune aux flots en tire de gros revenus ;

Qui va dans les camps affronter les dangers récolte les couronnes d'or.

Un vil flatteur s'endort ivre dans les étoffes de pourpre ;

Celui qui suit les femmes mariées n'a pas honte de les faire financer.

Seul le poète grelotte sous ses haillons gelés

Et de sa bouche affamée implore en vain son art dédaigné."

traduit du latin par Louis de LANGLE, 1923

[Lichas] "uidebatur mihi secundum quietem Priapus dicere : "Encolpion quod quaeris, scito a me in nauem tuam esse perductum"." exhorruit Tryphaena et "Putes, inquit, una nos dormiisse ; nam et mihi simulacrum Neptuni, quod Bais <in> tetrastylo notaveram, uidebatur dicere : “In naue Lichae Gitona inuenies"." "Hinc scies, inquit Eumolpus, Epicurum hominem esse diuinum, qui eiusmodi ludibria facetissima ratione condemnat."

Somnia quae mentes ludunt uolitantibus umbris,

non delubra deum nec ab aethere numina mittunt,

sed sibi quisque facit. Nam cum prostrata sopore

urget membra quies et mens sine pondere ludit,

quidquid luce fuit tenebris agit. Oppida bello

qui quatit et flammis miserandas eruit urbes,

tela uidet uersasque acies et funera regum

atque exundantes profuso sanguine campos.

Qui causas orare solent, legesque forumque,

et pauidi cernunt inclusum chorte tribunal.

Condit auarus opes defossumque inuenit aurum.

Venator saltus canibus quatit. Eripit undis

aut premit euersam periturus nauita puppem.

Scribit amatori meretrix, dat adultera munus :

et canis in somnis leporis uestigia lustrat.

In noctis spatium miserorum uulnera durant.

Ceterum Lichas ut Tryphaenae somnium expiauit : "Quis, inquit, prohibet nauigium scrutari, ne uideamur diuinae mentis opera damnare ?" Is qui nocte miserorum furtum deprehenderat, Hesus nomine, subito proclamat : "Ergo illi qui sunt, qui nocte ad lunam radebantur pessimo medius fidius exemplo ? Audio enim non licere cuiquam mortalium in naue neque ungues neque capillos deponere, nisi cum pelago uentus irascitur."

PETRONE, Satiricon (CIV)


Lycas : "Priape m'est apparu pendant mon sommeil et m'a dit : "Cet Encolpe que tu cherches, sache que je l'ai conduit moi-même sur ton navire." Tryphène se récria : "C'est à croire que nous aurions couché ensemble. Car, à moi aussi, cette statue de Neptune que j'avais remarquée sous le péristyle du temple de Baïes m'est apparue et m'a dit : "C'est sur le navire de Lycas que tu retrouveras Giton." – Ainsi vous saurez, répliqua Eumolpe, quel grand homme était cet Épicure qui, par des arguments si séduisants, a montré la vanité de toutes ces sottises. Ces songes qui se jouent de notre intelligence, leurs fantômes insaisissables ne viennent pas des sanctuaires des dieux, de l'éther, demeure des bienheureux :

Chacun se les crée à lui-même. Car, lorsque le sommeil nous couche,

Que la fatigue paralyse nos membres, notre esprit joue sans contre-poids :

Tout ce que nous a montré la lumière du jour reparaît dans la nuit. Celui qui abat

Les citadelles par la guerre et déchaîne les flammes sur les villes infortunées

Ne voit qu'armes, troupes en déroute, et funérailles de rois,

Et plaines qu'inonde le sang, coulant à flots.

Ceux qui font métier de plaider ne restent que code, place publique

Et tremblent devant le tribunat qu'évoque leur imagination,

L'avare enfouit ses richesses et, en creusant, trouve un nouveau trésor.

Le chasseur bat les buis avec ses chiens. Le marin qui se voit périr

Arrache aux ondes son navire en perdition ou s'y accroche désespéré.

La courtisane écrit à son amant. La femme infidèle donne de l'argent au sien.

Et le chien, en dormant, abuse sur la piste du lièvre.

Pendant le temps du sommeil, les malheureux souffrent encore de leurs blessures.

Cependant Lycas, après avoir fait le nécessaire pour expliquer le songe de Tryphène : "Qui nous empêche, dit-il, de visiter le navire, pour ne pas sembler faire fi des avertissements du ciel ?" Là-dessus, celui qui avait surpris nos manœuvres nocturnes, un certain Hésus, arrive et s'écrie : "Quels sont donc ces individus qui se faisaient raser cette nuit au clair de la lune ? C'est, par Hercule, d'un bien fâcheux exemple. On m'a toujours dit que sur un navire il n'était permis à personne de se couper les ongles ni les cheveux, sauf quand les vents agitent les vagues."

traduit du latin par Louis de LANGLE, 1923

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