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Première journée, le 12 janvier 2022, de 9h00 à 17h30,

au Conseil départemental de Meurthe et Moselle.

Dans le cadre du colloque qu'il organise, en partenariat avec l'Association Régionale d’Étude de l’Histoire de la Sécurité Sociale (ARHESS) et avec l'aide du département de Meurthe et Moselle :

Le CNAHES Grand-Est présente,

« Pauvretés d'hier, d'aujourd'hui... et demain ? »

Les dépôts de mendicités (1760-1870) :

Une brève histoire du contrôle social des pauvretés,
En France, en Alsace et en Lorraine.

Par Esteban Labarca, Volontaire Service Civique au CNAHES.

Index

Les origines de la répression de la mendicité

Pages 6 et 7 : La représentation de la mendicité au Moyen-Âge et à l'Époque Moderne.

Page 8 : Pourquoi enfermer les mendiants ?

Les dépôts de mendicité sous l'Ancien Régime

Page 10 : L'enfermement de la mendicité à partir du XVIIe siècle.

Page 11 : La création des dépôts de mendicité sous l'Ancien Régime (1764-1767).
Page 12 : Une existence instable (1767-1790).
Page 13 : L'organisation des dépôts de mendicité d'Ancien Régime.

Les dépôts de mendicité au XIXe siècle

Page 15 : Le décret impérial du 5 juillet 1808.
Page 16 : La remise en place des dépôts de mendicité sous le Premier Empire.
Page 17 : Carte des créations de dépôts de mendicité aux XIXe siècle dans les départements de l'actuel Grand-Est.

Page 18 : Des établissements impériaux aux destins contrariés.
Page 19 : Compter et réprimer la mendicité aux XIXe siècle.
Page 20 : Les modestes relances de dépôts de mendicité après le Premier Empire : Les exemples de Gorze et de Hoerdt.

Étude de cas : Le dépôt de mendicité de Gorze

Page 22 : Une initiative départementale.
Page 23 : Qui sont les pensionnaires ?
Page 24 : Le personnel.
Page 25 : Une structure hospitalière.
Page 26 : Un lieu de remise au travail.
Page 27 : Une instance de rééducation des reclus.

Étude de cas : le dépôt de mendicité de Hoerdt

Page 29 : La vie de l'établissement depuis 1870.
Page 30 : La valorisation de l'héritage de l'établissement.
Pages 31 à 36 : Photos du patrimoine de Hoerdt aujourd'hui.

Conclusion, Bibliographie et Notes

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Les origines de la répression de la mendicité

Définitions et représentations du Moyen-Âge au XIXe siècle

Durant des siècles, la notion de mendicité a fait l'objet de définitions reflétant bien souvent les affects et représentations de l'époque sur ce que pouvait être un individu pauvre visible dans l'espace public.

Les premières traces du terme proviennent du Moyen-Âge, une définition est attestée en 1278 : « état d’indigence extrême, état de celui qui demande l’aumône ». Le terme de mendier est décrit au début du XIIe siècle comme : « demander l’aumône ». Le terme de mendiant est lui défini à la fin du XIIe siècle comme « personne qui mendie ». Ces définitions littéraires ont relativement bien perdurées dans le temps. Elle est encore utilisée dans un grand ensemble de dictionnaires du XIXe siècle [1].

Se développe parallèlement le terme de vagadondage, « personne qui mène une vie errante » (1382) ou « sans domicile fixe » (1502), se confondant progressivement avec le terme de mendicité [2].


En contradiction avec la représentation positive du mendiant issu de l'imagerie chrétienne, va se développer durant l'époque moderne, notamment au sein du pouvoir royal français, un discours de rejet moral du mendiant. Celui-ci sert alors de contre-modèle pour le reste de la société, celui d'une personne oisive, ne participant pas aux récoltes du royaume, apportant une présence indésirable à l'espace public...

La représentation de la mendicité au Moyen-Âge
et à l'Époque Moderne


Guido di Pietro, dit Fra Angelico (1395-1455). Saint-Laurent distribuant des aumônes aux pauvres, 1447. Chapelle Nicotine, Vatican.


Peinture religieuse représentant une scène tirée de la légende de Saint-Laurent de Rome. On y voit montré l'harmonie qui semble s'installer entre Saint-Laurent et différents nécessiteux recevant l'aumône : boîteux, orphelins, aveugles...


La figure du pauvre est ici idéalisée. Malgré leurs visibles infirmités, leurs vêtements paraîssent immaculés, leurs expressions sereines. Ils expriment leur reconnaissance envers Saint-Laurent de manière pieuse.


Jacques Callot, graveur nancéen (1592-1635), Représentation d'un soldat errant démobilisé de la Guerre de Trente Ans (1618-1648). Issu d'une série de gravures de Callot, nomée "Les Gueux".


Le mendiant est ici montré de façon plus réaliste. Cette image se situe dans le contexte de l'époque, en pleine guerre de Trente Ans, conflit ayant ravagé une grande partie de l'Europe durant trois décennies, très coûteux en vies et ayant impliqué une grande partie des puissances européennes du XVIIe siècle. Les ravages de la guerre parmis les individus y ayant participé est ici reptrésentée par la figure de ce soldat démobilisé, laissé sans ressources.

Giacomo Ceruti (1698-1767) : Trois Mendiants, vers 1736, Museo Nacional Thyssen-Bornemisza, Madrid.


Surnomé Il pitocchetto, le petit mendiant, Giacomo Ceruti est particulièrement reconnu pour les préoccupations sociales que transmettent ses oeuvres. Les mendiants sont ici encore montrés de manière réaliste, dévoilant des expressions renfermées, des habits abîmés.

« Déclarons vagabonds et gens sans aveu ceux qui n’ont ni profession, ni métier, ni domicile certain, ni bien pour subsister, et qui ne sont avoués, et ne peuvent certifier de leurs bonnes vies et mœurs, par personnes dignes de foi »

Déclaration royale du 27 août 1701.

« Tous vagabonds, oisifs, gens sans aveu et autres qui n’ont aucun bien pour les entretenir et qui ne travaillent ni labourent pour gagner leur vie »

Définition de la mendicité donnée par François Ier, roi de France, en 1534.

Pourquoi enfermer les mendiants ?

Prenant le contre-pied de la vision mythifiée du pauvre issue de la mythologie chrétienne, un discours négatif sur la pauvreté se développe au fil des siècles par les autorités, notamment en France. Plusieurs fléaus et craintes sont reliés à la pauvreté et justifient son effacement de l'espace public.

Le mendiant serait sale et ainsi vecteur de maladies et de contagions. Traumatisée par différentes épidémies extrêmement mortelles tout a long de son histoire, l'Europe voit, au travers d'une vision hygiéniste de la santé publique, la saleté et l'insalubrité comme source d'épidémies. Les conditions de vie précaires des pauvres vivant dans les rues justifie ainsi leur enfermement par la menace sanitaire que ceux-ci peuvent faire encourir à la société. Cette vision hygiéniste de la maladie restera dominante jusqu'au XIXe siècle. A partir de la fin du XIXe siècle, la progressive découverte de l'origine bactériologique des maladies révolutionne la médecine, réfutant ainsi les théories hygiénistes.

Le mendiant serait un potentiel délinquant et criminel. Vu comme un oisif sans source de revenu stable, le mendiant serait donc enclin à exercer des activités illégales pour vivre. En les enfermant, il s'agirait ainsi de prévenir l'insécurité qui pourrait toucher la population.

De nombreux discours pointent également l'immoralité de ces populations, notamment par leur refus des normes de la société. Cette immoralité est avancée pour différents motifs, pouvant varier en fonction de l'époque : oisifs, fainéants, vulgaires, sans religion, libertins, menteurs, alcooliques. De multiples griefs sont ainsi accolés au personnes mendiantes. D'après certains discours, ces défauts seraient même la cause de leur pauvreté. Leur enfermement est, par ce biais, justifié par la nécessité de préserver la société de ce contre-modèle, pouvant à terme causer sa ruine.

Ce bref aperçu de différents discours justifiant l'enfermement des mendiants nous interroge sur nos visions actuelles de la pauvreté. Ces stéréotypes sont encore aujourd'hui présents dans nos esprits, prouvant leur ancrage tenace dans les moeurs de la société française au XVIIIe et XIXe siècle.

Photographie représentant des travaux de destructions ordonnés par le Baron Haussmann (1809-1891) à Paris, à partir de 1853. Bibliothèque Nationale de France.


Le courant hygiéniste, particulièrement dominant au cours du XIXe siècle, établit comme principe le fait que les pratiques de la société doivent tourner autour de la préservation de l'hygiène publique. Au-delà de l'enfermement des mendiants, les conséquences de ces théories furent importantes en France.


Directement guidés par cette optique, les travaux haussmaniens, réalisés entre 1853 et 1870, en plein Second Empire, vont complètement reconstruire le centre de Paris, jusqu'alors encore héritier des dispositions du Paris médiéval. Ce Paris pré-haussmanien heurte les sensibilités hygiénistes de par la promiscuité des habitations, le faible ensoleillement des rues, de par leur étroiteté, la faible circulation d'air frais, l'inefficacité du traitement des déchêts et eaux usées...


Ayant comme objectif affiché d'améliorer cette situation, les travaux révèlent cependant des conséquences bien éloignées de ces préoccupations. Les rues plus espacées, les habitats plus modernes vont constituer un important instrument de contrôle social. Les classes populaires n'auront bientôt plus les moyens de ce loger dans ces quartiers neufs. Les rues permettant une circulation bien plus facile de la police, la mendicité se voit étouffée. Les pauvres se voient ainsi repoussés dans des quartiers plus périphériques.


L'ensemble de ces conséquences vont ainsi constituer un instrument de controverse autour des réalisations haussmaniennes, ordonnées par un pouvoir impérial très contesté.


Jacques Lagniet (env. 1600-1675) Le miracle des gueux, gravure extraite du Recueil des plus illustres proverbes divisés en trois livres : le premier contient les proverbes moraux, le second les proverbes joyeux et plaisans, le troisiesme représente la vie des gueux en proverbes. Paris, [s.n.], 1663.


Cette caricature montre des mendiants retirant la marque de leur infirmité, un retire le sparadrad recouvrant son oeil censé être borgne, un autre danse avec à la main ses béquilles en bois. La vision de mendiants oisifs et menteurs pourrait être une des clé de compréhension de cette oeuvre.

Les dépôts de mendicité sous l'Ancien Régime :

Le développement de la répression et la première création des dépôts de mendicité.

C'est au début du XVIIe siècle que les premières mesures répressives à l'encontre de la mendicité sont mises en place. Des textes législatifs entièrement consacrés à cette question sont, pour la première fois, créés. Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, des hôpitaux généraux sont installés dans les grandes villes du royaume, comme celui de Paris, ouvert en 1656. Fondés "pour le renfermement des pauvres mendiants", ces établissements ne sont d'abord pas conçu comme des lieux de soins, mais de réception de mendiants, vagabonds, prostituées, avec comme but de les mettre au travail pour ainsi "sauver leurs âmes". D'autres types de lieux vont également être mis à contribution que soit d'autres institutions hospitalières ou des maisons de force. Ces mesures carcérales vont être surnommées comme le "grand enfermement".

Cependant, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, l'ensemble de ces dispositions vont se révéler peu efficaces face au développement de la mendicité, du vagabondage ou de la prostitution. Pour pallier à cela, les autorités vont tenter à plusieurs reprises de raffermir les mesures de répréssions prises contre la mendicité :

En 1724, on tente d'obliger les hôpitaux à recueillir tout les mendiants pouvant se trouver à leur porte. La loi prévoit également de faire travailler les pensionnaires sous les ordres d'un sergent. Faute de places, de moyens et de sergents acceptant ces mesures, les hôpitaux renvoyèrent en 1733 une grande partie des mendiants reçus dans le cadre de celles-ci. En 1750, on ordonne à toutes les généralités, consconscriptions administratives de l'Ancien Régime, de créer des lieux déstinés à recevoir les mendiants. Ces dispositions ne furent pas appliquées. [3]

Ces échecs préfigurent la difficulté constante des autorités au cours des prochaines décennies à appliquer une répression efficace d'une mendicité sans cesse croissante, mais difficilement dénombrable, aux causes et aux formes diverses.

L'enfermement de la mendicité à partir du XVIIe siècle


Jacques Rigaud (1680-1754), Vue de l'Hôpital Royal de la Salpêtrière, xviiie siècle.


Etienne Jeaurat (1699-1789), Conduite des filles de joie à la Salpêtrière, 1755. Musée Carnavalet, Paris.


De même que pour les mendiants-vagabonds, les prostituées sont également sujettes à la répression des autorités et à l'enfermement de par le caractère immoral de leur activité, heurtant les moeurs de l'époque. On voit par ce biais comment la définition de l'individu inséré dans la société n'est pas simplement faite sur des critères économiques mais également sur des considérations morales.


L'enfermement de la prostitution va être institutionnalisée à partir du règne de Louis XIV (1638-1715), notamment par l'influence sur la Cour du parti dévôt, organe d'influence religieux soutenu par le pape. Surveillée d'abord par la police parisienne, la lutte contre la prostution constitue, à partir de 1747, une unité propre, le bureau de la Discipline des moeurs.

La création de dépôts de mendicités sous l'Ancien Régime (1764-1767)

La nomination en 1763 d'un nouveau contrôleur général des finances, François de Laverdy, va impulser la création d'un nouvel établissement spécialisé dans la prise en charge de la mendicité. En raison « des plaintes causées par les désordres que les vagabonds et les mendiants commettent dans le royaume, où ils exigent des contributions par force jusqu’à incendier les fermes si on leur refuse la subsistance », celui-ci réunit une commission pour étudier le problème.

Le 3 août 1764, est publiée à Compiègne une déclaration royale renforçant drastiquement la pression. Sont préconisés la condamnation aux galères pour les mendiants valides et l’enfermement pour les impotents, les vieillards et les femmes. Les cavaliers de la maréchaussée sont chargés des captures et récompensés de trois livres par mendiant arrêté. La déclaration prévoit en outre que les infirmes appréhendés soient retenus par les hôpitaux des provinces dans lesquelles ils auront été arrêtés ou, à défaut de cela, dirigés sur l’hôpital d’une province voisine.

De nouveau, cette loi rencontre de grandes difficultés d'exécution et le roi rend un nouvel arrêt, le 21 octobre 1767, ordonnant l’arrestation et l’enfermement de tous « les mendiants, vagabonds et non-mendiants », mais, cette fois-ci, dans des bâtiments « suffisamment fermés » : les dépôts de mendicité. Les semaines suivantes font faire parvenir différentes instructions précises concernant la mise en place des dépôts. Très vite, les premiers dépôts de mendicité sont créés par les autorités locales, comme ceux de Perpignan ou de Soissons [4].


Gravure de William Hogarth (1697-1764), Gin Lane, 1751.


Oeuvre satirique proposée par le britannique William Hogarth afin de soutenir le Gin Act de 1751, projet de loi du Parlement de Grande-Bretagne visant à réguler la consommation de Gin, vu comme source de misère, de paresse et de crimes sur la voie publique.


Cette gravure pourrait aussi représenter les craintes des autorités publiques de l'époque concernant le développement de la pauvreté, en France comme ailleurs, celle d'une misère visible dans l'espace publique, désinhibée, en complet décalage avec les bonnes moeurs. On peut y observer divers scènes marquantes chez les habitants de Gin Street, un infanticide, des personnes affamées, d'autres en pleine crise de démence, des émeutes. On peut analyser ici une démonstration de la vision caricaturale du phénomène par la haute société.


Déclaration du Roi de France ordonnant le renforcement de la répression de la mendicité, 20 octobre 1750.


Crédit photos : Vermot et Associés.


Ordonnance du Roi au sujet de la mendicité de la ville de Compiègne, 25 juin 1769. Bibliothèque Nationale de France, Paris.


Elle rappelle les disposition prises depuis 1764 concernant l'arrestation et l'enfermement systématisés de mendiants en dépôts de mendicités.


En 1768, quatre-vingt dépôts sont disposés sur le territoire, mais leur existence même va être sujette à un certaine instabilité. Le nombre d'établissements commence à diminuer à partir de 1774, par l'arrivée de Turgot en tant que contrôleur général des finances. Celui-ci va constater le coût important de ces dépôts et va déplorer son caractère carcéral. Ceci est, de plus, fait pour enfermer une mendicité qu'il ne considère pas comme un délit important, préférant y pallier par l'instauration d'ateliers de charités. Il publie une circulaire, le 21 novembre 1775, limitant le nombre d'établissement et y regroupant uniquement les mendiants considérés dangereux et réellement inadaptés au travail.

Une existence instable (1767-1790)

Turgot souhaite ainsi élargir le type de publics sujet à l'internement en dépôts de mendicité. Il contribue à y apporter des infirmes, des malades mentaux. Son renvoi en 1776, au profit de Clugny de Nuits rompt cette dynamique. Ce dernier, par pression de magistrats, va rétablir une partie des dépôts. Autour de cinquante seront reconstitués.

Alors que certains dépôts, souvent installés dans les locaux d'un établissement prééxistant, ont pu continuer leurs anciennes activités tout en agissant avec leur statut de dépôt de mendicité, d'autres dépôts supprimés ont pu garder ce titre dans leurs nouvelles fonctions, souvent comme asiles d'aliénés. Insalubres, peu considérés, les dépôts seront officiellement supprimés durant la Révolution Française, à partir de 1790. Dans les faits, de nombreux établissements continueront d'officier sous un autre statut, jusqu'à que l'Empire remette en place une situation de fait.

À partir de 1776, une stabilisation du nombre d'établissements s'opère.
Il est cependant toujours compliqué d'établir un nombre précis, de part la porosité certaine entre leur statut de dépôt de mendicité avec celui d'hôpital ou de prison.

François-Hubert Drouais (1727-1775) et son atelier, Portrait de Turgot, vers 1775. Fondation Custodia, Paris. Photo : Galerie Christian Le Sebon, Paris.


Anne-Robert-Jacques Turgot (1727-1781) fut Conseiller au Parlement de Paris à partir de 1752. Il est nommé Intendant de Limoges de 1761 à 1774, laissant trace d'une action forte sur l'économie de la ville. Louis XVI le nomma alors Contrôleur Général des Finances, il se fera connaître par sa politique économique libérale et une vision politique inspirée des Lumières.


Portrait de Jean Etienne Bernard de Clugny, baron de Nuits, auteur et dates inconnues.


Jean Clugny de Nuits (1730-1776), né en Guadeloupe, fut auparavant nommé Intendant des Colonies à Saint-Dominque, puis intendant de la Marine à Brest, du Roussillon à Perpignan puis de la Guyenne à Bordeaux. Nommé comme Contrôleur Général des Finances le 21 mai 1776, en remplacement de Turgot, il est chargé de destituer les réformes libérales de son prédécesseur. Il meurt subitement quelque mois après, le 18 octobre 1776, laissant une image de médiocre administrateur.

L'organisation des dépôts de mendicité d'Ancien Régime

Au fil des trente-cinq ans d'expérience des dépôts de mendicité sous l'Ancien Régime, le fonctionnement et l'utilisation de ces établissements sont l'objet d'évolutions importantes, éloignant parfois ces lieux de leur rôle initial d'enfermement et de mise en travail des mendiants.

L'enfermement de toute personne sans domicile conduisit ainsi à l'installation d'une population hétéroclite, dont les raisons de mise à l'écart purent différer : hommes, femmes, enfants, vieillards, valides ou non. Se cotoient ainsi mendiants et vagabonds valides avec des épileptiques, vénériens, estropiés, infirmes mais aussi des individus sujet à des maladies mentales, qui seront les plus durablement installés dans les dépôts.

La présence constante d'une grande population de malade mentaux dans les dépôts de mendicités marquent leur fonctionnement, une proportion croissante d'espaces leur sont progressivement dédiés dans plusieurs dépôts. C'est par exemple le cas à Bordeaux, Lyon ou Ensisheim, en Alsace, où des bâtiments entiers vont être centrés sur leur soin. Ces évolutions vont influencer les administrateurs, qui vont confirmer le rôle médical des dépôts de mendicité et même en faire un modèle pour le traitement de ces maladies psychiques. La présence de malades sera finalement officialisée en 1785 par une réforme du règlement, insufflée par le ministe des finances Jacques Necker (1732-1804) et écrite par le médecin Jean Colombier (1736-1789).

Ayant la particularité, novatrice pour l'époque, d'être placés sous la responsabilité de l'État, chaque dépôt de mendicité est géré par un intendant seul, chargé de veiller à son bon fonctionnement pour le compte des autorités, ainsi qu'au bon traçage des pensionnaires, en particulier ceux enfermés par ordre du Roi, au recrutement du personnel...


Tony Robert-Fleury (1837-1911), Le Docteur Philippe Pinel faisant tomber les chaînes des aliénés, vers 1880. Musée du Grand Palais, Paris.


Philippe Pinel (1745-1826) est un médecin aliéniste français, considéré comme un des précurseurs de la psychiatrie. Il est aujourd'hui retenu pour ses travaux favorisant une humanisation des malades mentaux et l'acceptation de la folie comme un problème médical, qu'on peut par conséquent traiter, ceci dans une fin de XVIIIe siècle portée vers ces évolutions.


Engagé un temps dans la Révolution Française, il se voit nommé médecin-chef de l'Hôpital Bicêtre en 1793, où il traite un grand nombre de cas de maladies mentales et opère l'abolition des entraves des aliénés. Nommé par la suite à La Salpétrière en 1795, il opère les mêmes réformes pour effectuer ses classifications de maladies mentales.

Représentée dans ce tableau, la scène de libération des entraves des femmes aliénées, effectuée sous les yeux de Philippe Pinel à son arrivée à la Salpétrière n'a pas réellement eu lieu, mais cette image a fait partie prenante de la mythologie d'un traitement humain et rationnel des malades mentaux développée au XIXe siècle.

Le philosophe Michel Foucault (1926-1984), dans sa thèse de mémoire, L'Histoire de la folie à l'âge classique, publiée en 1961, dresse un portrait plus sombre des actions de Philippe Pinel. En libérant les aliénés, en favorisant leur humanisation, l'influence de Pinel vers un asile positiviste aurait rendu les aliénés accessibles à une uniformisation morale et sociale. Il écrira que ce nouveau type d'asile « n'est pas un lieu d'observation, de diagnostic et de thérapeutique; c'est un espace judiciaire où on est accusé, jugé et condamné ».


Cette réflexion peut être regardée sous le prisme de la question des dépôts de mendicité qui vont continuer à opérer tout au long du XIXe siècle, à la fois établissements médicaux soignants diverses pathologies et instances judiciaires d'enfermement et de remise au travail.

Théodore Géricault (1791-1824), La monomane de l'envie dit aussi L'hyène de la Salpêtrière, vers 1920. Musée des Beaux-Arts de Lyon, Lyon.


Tableau d'une série de cinq, retrouvés en 1863, et peint par Théodore Géricault, tout les cinq étant des portraits de ce qu'il paraît être des personnes atteintes de maladies mentales.

Dans l'ordre : Le monomane du gouvernement militaire, La monomane de l'envie, Le monomane du vol d'enfants, Le monomane du vol.



Peu de faits sont connus sur ces tableaux, il y subsiste un certain mystère. Certains observateurs estiment qu'ils ont été réalisés sur des modèles de pensionnaires d'asiles, à des visées scientifiques, pratique effectuée à l'époque. Les tableaux montrent en effet ces aliénés sur des postures assez sobres, sans registre dramaturgique. On pourrait ressentir la volonté de faire ressortir certaines caractéristiques physionomiques qu'on pouvait raccorder à la folie dans la médecine de l'époque, comme une circulation sanguine intense, qu'on peut constater dans les yeux de la vieille femme.

Les dépôts de mendicité au XIXe siècle :

Les nouvelles formes d'une prise en charge des pauvretés.

« - Article premier. La mendicité sera interdite dans tout l’Empire.

- Article 2. Les mendiants de chaque département seront arrêtés et traduits dans le dépôt de mendicité dudit département aussitôt que ledit dépôt sera établi et que les formalités ci-après auront été remplies.

- Article 3. Dans les quinze jours qui suivront l’établissement et l’organisation de chaque dépôt de mendicité, le préfet du département fera connaître, par un avis, que ledit dépôt étant établi et organisé, tous les individus mendiant et n’ayant aucun moyen de subsistance sont tenus de s’y rendre. Cet avis sera publié et répété dans toutes les communes du département pendant trois dimanches consécutifs.

- Article 4. À dater de la troisième publication, tout individu qui sera trouvé mendiant dans ledit département sera arrêté d’après les ordres de l’autorité locale, et par les soins de la gendarmerie ou de toute autre force armée. Ils seront traduits au dépôt de mendicité. »

Décret impérial du 5 juillet 1808.

La remise en place des dépôts de mendicité sous le Premier Empire

Marquée par une importante instabilité politique, la période révolutionnaire a grandement fait baisser les politiques d'enfermement de ces différentes populations marginales. Cependant, une certaine restructuration de l'assistance publique va se voir construite sous le Directoire. Les lois du 16 vendémiaire an V (7 octobre 1796), sur l'organisation hospitalière, et du 7 frimaire an V (27 novembre 1796), sur la création de bureaux de bienfaisance posent les fondations d'une bienveillance communale, lesquelles vont rester en vigueur pendant un siècle [5]. L'assistance publique se forme désormais sur des hôpitaux, hospices, des bureaux de bienfaisance et des ateliers de charité. Une fois arrivé l'ère du Premier Empire, le décret du 5 juillet 1808 complète ce système par la remise en place de dépôts de mendicité, au moins un dans chaque département.

Cette mesure se met ainsi progressivement en place sur l'ensemble du territoire à partir de 1811. Partout en France, des arrêtés préfectoraux réquisitionnent des établissements prééxistants ou ordonnent la création de dépôts de mendicité, tout en renforçant l'interdiction de la mendicité dans ces départements. C'est par exemple le cas à Haguenau, dans le Bas-Rhin, où les locaux d'un hôpital militaire sont transformés

en dépôts de mendicités. À Toulouse, le dépôt s'installe une des parties de l'hôpital de la Grave. Dans le département de la Seine c'est dans le Château de Villers-Cotterêt, construit au XVIe siècle par François Ier, qu'il s'installera. Dans les Bouches du Rhône, c'est dans l'Hospice de la Charité d'Aix. On peut constater une grande diversité de lieux d'installation de ces établissements.

Ces dépôts de mendicité connaissent bien souvent une courte durée de vie, ou une rapide réorientation des activités à partir de la chute du Premier Empire en 1815. Les raisons de ces faibles durées de vies ont bien souvent des raisons semblables à l'instabilité des dépôts de mendicité sous l'Ancien Régime.



Préfecture du Calvados - Avis ordonnant l'extinction de la mendicité dans toute l'étendue du Calvados - 6 décembre 1811 - Caen, Archives départementales du Calvados, 1 Y, 1081.


Ici, le dépôt de mendicité de Caen est définitivement installé et se situe dans une ancienne abbaye, lieu qu'on pourrait considérer d'abord comme ayant une vocation hospitalière.



Extrait des Registres des Arrêtés de la Préfecture du département des Bouches-du-Rhône, 1810. Bibliothèque Mejanès, Aix-en-Provence.


Cet arrêté préfectoral applique officiellement sur le territoire des Bouches-du-Rhône les instructions du décret impérial du 5 juillet 1808. A cette date, l'ouverture du dépôt de mendicité d'Aix, situé dans l'Hospice de Charité, n'a pas encore eu lieue. Le décret semble donc imposer une solution provisoire d'internement des mendiants, dans la maison centrale de détention d'Embrun.


Cela pourrait illustrer le caractère carcéral de l'enfermement dans l'esprit des autorités. Pourtant, le lieu définitif d'enferment des mendiants dans les Bouches-du-Rhône s'avère être un ancien hospice. Ces contradictions peuvent questionner sur la nature des dépôts de mendicité.

Les créations de dépôts de mendicité à partir du décret impérial de 1808

Dans les départements de l'actuelle région Grand-Est


Dépôt de mendicité de Haguenau (1810-1819), département du Bas-Rhin. Installé dans un ancien hôpital militaire.

Dépôt de mendicité de Gorze (1823-1813;1845-1870).

Voir page 21.

Dépôt de mendicité de Nancy (1817-?; 1843-1873), dans l'ancien département de la Meurthe. Installé dans l'ancien couvent Notre-Dame de Refuge.

Dépôt de Mendicité de Mouzon (1810-1819), département des Ardennes. Installé dans l'ancienne abbaye bénédictine de la ville.

Dépôt de mendicité de Châlons-sur-Marne (1809-1834), aujourd'hui Châlons-en-Champagne, dans le département de la Marne. Installé dans la maison d'Ostende.

Dépôt de mendicité d'Epinal (1810-1819), département des Vosges. Installé dans l'Ancien Hôpital de la ville.


Dépôt de mendicité de Clairvaux (1812-1847), situé aujourd'hui sur la commune de Ville-sous-Férée, dans le département de l'Aube. Installé sur l'ancienne Abbaye de Clairvaux.


Photo prise vers 1900.


Dépôt de mendicité de Fains (1810-1819), aujourd'hui Fains-Véel, dans le département de la Meuse. Installé sur l'ancien couvent des Tiercellins.


Dépôt de mendicité de Saint-Dizier (1810-1824), département de la Haute-Marne. Installé sur une ancienne forge.

Dépôt de mendicité de Montbéliard (1810-1815), actuellement dans le département du Doubs mais anciennement intégrée au Haut-Rhin entre 1800 et 1816. Installé dans le château de Montbéliard.

Dépôt de mendicité de Hoerdt (1861-1870). Voir page 28.

Des établissements impériaux aux destins contrariés

La création soudaine d'un très grand nombre de dépôts de mendicité à partir du décret impérial de 1808, dans tous les département français, a créé de grandes difficultés pour chacun de ces établissements. Comme vu dans les dépôts départementaux de l'Est de la France, la plupart d'entre eux n'ont pas tenus plus d'une décennie, de par leur inéfficacité certaine pour éradiquer la mendicité du pays, le coût important de ses actions, le détournement de ses missions vers des réalités bien souvent plus médicales ainsi que par la rapide fin du régime napoléonien et la restauration de la monarchie à partir de 1815, destituant le décret de 1808. Suivant cela, les départements ne sont plus obligatoirement tenus d'avoir des dépôts de mendicité sur leur territoire.

Certains dépôts ont quand même pu perdurer, le cas le plus emblématique étant sans doute le dépôt de Villers-Cotterêts, dans le département de la Seine, transformé en maison de retraite seulement en 1889. Beaucoup d'entre eux se sont vus transformés plus ou moins rapidement après leur création, que ce soit en hôpital militaire (Haguenau en 1819), en asile psychiatrique, certains dépôts pouvant voir leur pensionnaires être majoritairement des aliénés mentaux (Saint-Dizier en 1824, Châlons-sur-Marne en 1834), ou en établissement pénitentiaire (Clairvaux).

D'autres sont fermés en raison d'une situation politique donnée. C'est par exemple le cas du dépôt de Gorze, réquisitionné dés 1813 par les autorités militaires pour en faire un hôpital militaire, de par la menace inquiétante que représentent les armées coalisées aux portes des frontières françaises, à la suite des défaites en Allemagne au cours de la campagne militaire de 1813. Le dépôt de Gorze sera cependant remis en place trente ans plus tard, en 1845, étant un des exemples de création de nouveaux dépôts après le Premier Empire. [6]


Château de Villers-Cotterêts, dans le département de la Seine, aujourd'hui dans l'Aisne,

construit par l'initiative de François Ier et inaugurée en 1556, fin du XIXe siècle.


Acquis en bien national sous la Révolution puis transformé en dépôt de mendicité suite au décret impérial de 1808, il est un dépôts de mendicités ayant gardé le plus longtemps ce statut. Il est finalement transformé en maison de retraite en 1889.


Dortoir du dépôt de mendicité de Villers-Cotterêts, fin du XIXe siècle.


Lavabos du dépôt de mendicité de Villers-Coterrêts, fin du XIXe siècle.

Compter et réprimer la mendicité au XIXe siècle

[7]. Les sources peuvent également être prélevées d'enquêtes ministérielles ou d'observateurs. Ces chiffres sont cependant à prendre avec précaution. Les délits de mendicité ou de vagandondage ayant parfois pu être qualifiés comme des infractions diverses, comme du vol.

Sur le terrain, la répression de ces populations est opérée en ville par la police, en campagne par la gendamerie, héritière de la maréchaussée d'Ancien Régime. Les agents recensent et surveillent les points de passage des populations marginales. En ville, on contrôle les hôtels, auberges, garnis... En campagne, ce sont les axes de communications, les lieux de foire, marchés, cabarets...

Une fois récupérés, ces mendiants sont traduits par les tribunaux compétents dans le lieu où ils ont été arrêtés. Parfois rédirigés vers l'église ou l'armée, ils sont le plus souvent sont condamnés pour délit de mendicité, avant d'être placés ou incarcérés.

Malgré la volonté des autorités de l'Ancien Régime de dénombrer au mieux les populations mendiantes dans le but de mieux assurer leur contrôle, les historiens n'ont jamais réussi à retrouver assez des décomptes fiables. C'est à partir du XIXe siècle que des dénombrages précis vont pouvoir être réalisés. La principale source ayant permis de dénombrer cette population mendiante fut le Compte Général de l'administration de la justice criminelle. Celle-ci constitue la source la plus complète et la plus homogène à partir de 1826, comptant le nombre d'arrestations pour délit de mendicité ou de vagabondage. Bien que les mesures d'amélioration de ces comptages aient eu une importe ambition de contrôle social, il fut aussi ordonné, au départ, afin de mieux planifier l'assistance aux démunis.

Les chiffres récoltés montrent une augmentation croissante du nombre de mendiants dans les différents recensement effectués. Entre 1826 et 1880, les délits de vagabondage en France ont augmenté de 258%, ceux de mendicité de 640%, allant jusqu'à 20 546 arrestations durant l'année 1880 [7]

Paul Klenck (1844-date de décès inconnue), Les valets de l'Empire, n°3, Le Mouchard des Moeurs, série de caricatures nommée "Les valets de l'Empire", seconde moitié du XIXe siècle. Musée Carnavalet, Paris.


Troisième image d'une série d'une dizaine de caricatures, dont voici quelques autres :

Dans l'ordre : n°1, Le Sergent de ville; n°7, Le Mouchard de la Sûreté.



Ces caricatures montrent un regard très critique sur les institutions policières sous le Second Empire (1851-1870). On y voit des agents, décrit comme des "valets", personnages soumis aux ordres des autorités impériales, avec à sa tête le très critiqué Napoléon III. On y découvre des agents de police infiltrant différents milieux pour surveiller différentes sphères, échappant potentiellement au contrôle autoritaire du monarque. Ces agents sont représentés sous un visage sombre, renfermé, dévisageant les individus les entourant, comme pour exposer la perfidie du contrôle politique. Le terme de "mouchard", moyen permettant de tracer discrètement l'activité d'une individu, tend à confirmer cela.


Le "mouchard des moeurs" est très représentative de cette idée. Se faisant passer pour un client de prostituée, il se montre être en réalité un agent oeuvrant au contrôle social, pour la surveillance d'une forme typique de la marginalité de l'époque, la prostitution.


Alfred Stevens (1823-1906), Ce qu'on appelle le vagabondage, 1854. Musée du Grand Palais, Paris.


Image exposée à l'Exposition Universelle de 1955 à Paris, Stevens semble dénoncer cruement l'inhumanité du traitement de la pauvreté par les autorités publiques.


Représentation à vocation cette fois-ci beaucoup plus réaliste, on y découvre des agents de police conduisant, dans un environnement neigeux, une famille de vagabond vers un lieu d'enfermement. L'insensibilité des agents de police est montrée par le geste de refus de l'un d'entre eux envers une passante souhaitant offrir un pécule à la mère de famille.


Les vagabonds sont ici montrés de manière très humaine. On remarque leurs expressions à la fois tristes et résignées, mais sans signe de panique ou de colère. On peut penser que l'auteur a voulu exposer une certaine forme de dignité chez les membres de la famille, confrontés à la cruauté du système répressif.

Les modestes relances de dépôts de mendicité après le Premier Empire :
exemples de Gorze et de Hoerdt

A la suite de la grande vagues de créations de dépôts de mendicité autour de l'année 1810 et de la faible longévité de ces nouveaux établissements, la suite du XIXe siècle voit une réduction drastique de ces institutions.

Néanmoins, en fonction de la situation politique nationale, extrêmement instable tout au long du siècle et d'initiatives locales, plusieurs créations de dépôts de mendicité vont être entreprises. Le nombre de dépôts sur l'ensemble du territoire français baisse tout de même fortement. On en compte une dizaine vers 1860.

En Alsace et en Lorraine, deux exemples de dépôt créés tardivement au milieu du XIXe siècle, peuvent être cités :


  • Le dépôt départemental de mendicité de Moselle, situé à Gorze (1845-1870). Rétabli en 1845, après une éphémère existence sous le Premier Empire, sur les lieux d'un ancien palais abbatial. Il est reconverti en hôpital militaire à partir de 1814 avant d'être occupé par les armées d'occupations de la sixième coalition durant l'invasion du territoire français.
  • Le dépôt de mendicité de Hoerdt (1861-1870), situé à une dizaine de kilomètre au nord de Strasbourg, dans le département du Bas-Rhin. Ce dépôt est inauguré en 1861 sur un bâtiment neuf.

Ces deux établissements, qu'on peut considérer comme tardifs dans l'ensemble de l'histoire des dépôts de mendicités, se voient démantelés par l'annexion allemande de l'Alsace-Moselle à partir de 1871, faisant suite à la défaite française dans la guerre Franco-Prussienne de 1870-1871.

Alexandre Antigna (1817-1878), L'éclair, 1848. Musée du Quai d'Orsay, Paris.


Présenté en 1848, lors du premier salon de la Seconde République, ce tableau évoque la peur et l'effroi dans les yeux d'une famille pauvre face à un évènement se passant hors-champ, à l'extérieur de leur habitation, qu'on peut penser être un orage au vu du titre de l'ouvrage.


Marquée par de nombreux troubles, comme les révolutions de 1830 et 1848 ou encore les insurrections des Canuts à Lyon, en 1831 et 1834, la société du XIXe siècle prend conscience, notamment par ces évènements, des graves conséquences que peuvent avoir le développement de la misère, notamment en milieu urbain.


L'aspect romantique du tableau étant bien visible, par l'aspect très expressif des visages et très dramatique de la scène, il semble toutefois souhaiter représenter une réalité sociale qu'est la précarité extrême d'une partie de la population. On y voit bien une femme et ses enfants, logés dans un grenier sombre, restreint et insalubre, craindre une scène du monde extérieur.


Le fait que ce tableau soit présenté lors d'un évènement politique peut faire penser que l'auteur a ainsi voulu transmettre un message au nouveau pouvoir. Peut-être souhaite-il rappeler à la nouvelle République, installée par une révolution populaire, de par quelle souffrance leur victoire a résulté.


La crainte d'une pauvreté non maîtrisée, productrice de troubles sociaux et d'instabilité politique, parmis les différents régimes en place en France tout au long du XIXe siècle va bel et bien justifier les différents développement de différentes composantes de l'Assistance Publique, dont les dépôts de mendicité ont pu faire partie.

Louis-Léopold Boilly (1761-1845), Les Gueux, 1823. A. Hyatt Mayot Purchase Fund, Marjorie Phelps Starr Bequest, 1987/Met Museum.


Caricatures, où on sont portrayés différents "gueux" montrés sous de nombreuses formes, comme empilés les uns sur les autres. On peut y voir une représentation d'une mendicité multipliée au cours du XIXe siècle, imaginant la misère s'accumuler dans les rues.


Les pauvres y sont également montrés de manière animalisée, on voit des visages extrêmement expressifs, montrant des signes de peur, de colère ou de surprise ainsi qu'une abolition visible de leur raison.

Étude de cas :
Le dépôt de mendicité de Gorze

Création, fonctionnement, vie quotidienne, acteurs.

Une initiative départementale

Contrairement aux créations des dépôts sous le Premier Empire, issus d'une ordonnance étatique, les créations plus tardives de Gorze et de Hoerdt furent lancées à partir d'initiatives départementales.

L'idée de la remise en place d'un dépôt de mendicité en Moselle est le fruit de l'arrivée de Albert Germeau comme préfet de Moselle en 1839. Désirant d'abord utiliser les bâtiments de Gorze pour établir un asile d'aliénés, il se rabat sur l'option d'un dépôt de mendicité, alors que Gorze a déjà vu l'installation éphémère d'un dépôt entre 1812 et 1813. Cette volonté s'inscrit également dans un contexte politique national. La Monarchie de Juillet, régime alors en place,

Cas similaire à Hoerdt, l'ouverture très tardive de 1861, dans la période du Second Empire, est aussi lancée à partir de mesures départementales. En février 1861, année même de l'ouverture de l'établissement, un arrêté préfectoral interdit la mendicité dans le département du Haut-Rhin. Alors que le département avait déjà logé un dépôt de mendicité sous le Premier Empire, dans la ville d'Haguenau (1812-1819), qui fut un échec important, c'est cette fois-ci un tout nouvel édifice qui est construit pour pouvoir accueillir l'établissement.

C'est ainsi que ces deux cas nous montrent un affaiblissement des l'importance de l'Etat dans l'institution de nouveaux dépôts de mendicité, institués par des initatives départementales, notamment par la volonté de préfêts, censés avoir la responsabilité de recueillir avec leurs propres moyens les populations marginales, aliénés, vagabonds, mendiants...

place, fut institué après la révolution de 1830 en remplacement du régime des Bourbons. Il craint alors de nouveaux troubles pouvant nuire à sa légitimité. Les mendiants sont alors suspectés comme des potentiels contestataires, menaçant l'ordre public, certains préfêts se voient donc appuyés dans une politique de renforcement de la répression de la mendicité. C'est ainsi qu'en 1845, plus de vingt ans après la fermeture du premier dépôt de mendicité de Gorze, que celui-ci est réinstitué.

Prise de vue contemporaine de l'ancien palais abbatial de Gorze, devenu dépôt de mendicité.

Prise de vue contemporaine de l'ancien dépôt de mendicité de Hoerdt.

Crédits : Madeos Images.

Qui sont les pensionnaires ?

Premièrement constitués pour abriter des mendiants capables d'être réinsérés par le travail, le dépôt de mendicité de Gorze va cependant devoir recueillir des pensionnaires aux profils de plus en plus variés. Une distinction claire est définie par l'institution entre les indigents, infirmes, malades mentaux et les mendiants, personnes valides capables de fournir un travail. Le traitement et le quotidien de ces pensionnaires de l'établissement vont ainsi être très variés en fonction du statut de l'individu. A ce propos, une circulaire préfectorale datée de 1844 établit cette séparation, en y ajoutant même une inégalité de trairement entre ces individus :

« Deux catégories entièrement distinctes et n’ayant entre elles aucune communication, celle des vieillards et infirmes entrés volontairement et celle des individus amenés au dépôt après condamnation ; les premiers seront traités à peu près comme dans les hospices, les mendiants valides entrés au dépôt après condamnation seront au contraire soumis à un régime plus sévère que celui des prisons. » [8]

Sur 200 à 300 pensionnaires à Gorze, on peut compter environ deux tiers d'indigents, majoritaires, et une population masculine à un taux similaire. Concernant l'âge des pensionnaires, on compte entre 1856 et 1863, on compte 44% de mendiants et 33% d'indigents ayant plus de 61 ans. Un quart d'enfants sont également présent lors de l'année 1853 mais les individus de moins de seize ans ne seront plus acceptés à partir de 1861. Le célibat des pensionnaires est très important, avec environ 95% de célibataires ou de veufs [9]

Ces pensionnaires ont cependant bien souvent eu des métiers précédant leur intégration au dépôt. Ces métiers sont souvent soumis à des conditions précaires, environ 40% d'agriculteurs et 10% de travailleurs du textile, comptant une grande partie de femmes [10].


Fernand Pelez (1848-1913), Sans Asile, 1883. Musée du Petit Palais, Paris.


La pauvreté est une nouvelle fois représentée par une femme, chargée de s'occuper seule de ses enfants.

Léon Perrault (1832-1908), La mendiante, fin du XIXe siècle. Collections privées.


Membre éminent du courant de la peinture académique, marquée par une certaine monumentalité des oeuvres aux inspirations antiques, Léon Perrault nous présente pourtant ici un portrait assez simple d'une réalité de la vie quotidienne : une petite fille des rues, aux pieds nus et aux habits abîmés.

Le personnel

Les organismes départementaux furent ainsi chargés, dés l'installation de ces nouveaux établissements, de recruter le personnel nécessaire au bon fonctionnement du dépôt de mendicité de leur juridiction.

A la tête du dépôt de Gorze, le directeur tient une place centrale. Il est chargé d'appliquer le règlement, de contrôler les employés et l'état des finances. Son pouvoir est contrôlé par un comité de surveillance, aux membres, souvent des notables, choisis par le préfet. Une assemblée réunit ce comité tout les mercredis pour juger de l'état de l'établissement. Il doit visiter régulièrement l'établissement mais ne vit pas sur place.

L'agent comptable est considéré comme le second du directeur, il est chargé de la gestion des finances ainsi que de la logistique.

Le concierge accueille, contrôle, surveille la bonne vie de l'établissement sur le terrain, tout en assurant des tâches quotidiennes d'entretien ou de réparation des locaux. Il loge dans un local à l'entrée de l'établissement, afin de recevoir les nouveaux arrivants ou les visiteurs.

L'aumônier gère le principal du service religieux et l'encadrement moral. Il doit être à l'écoute des reclus et visiter les malades. Il assure le cathéchisme aux enfants, tout en donnant des cours religieux à certains des adultes.

Différents personnels de santé opèrent au sein du depôt de mendicité, confirmant l'importance de sa fonction hospitalière. On compte à Gorze un médecin, plusieurs infirmières ainsi que des religieuses. Ces dernières peuvent également s'occuper de différentes tâches ménagères comme la cuisine, le linge... [11]

Personnel du dépôt de mendicité de Villers-Cotterêts. Date et photographe inconnus. Source : Préfecture de Police de Paris, iconographie Y carton V.


Bien que prise dans un établissement différent, on remarque nettement sur cette photo le directeur, dans la première rangée au centre, les surveillants, avec les boutons caractéristiques de leurs uniformes ou les personnels de santé, majoritairement féminin, habillé de robes ou de pantalons blancs.

Une structure hospitalière

Tout au long de son histoire, le dépôt de mendicité de Gorze s'est vu, en parallèle de son rôle de réintégration sociale, devenir un lieu à vocation hospitalière.

L'importance de la vieillesse et du handicap parmis les pensionnaires amena bien sûr la nécessité de mettre en place une structure de soin. L'enfermement de malades mentaux, dont l'étude est encore peu développée à l'époque, permet également d'écarter ces individus, considérés indésirables, de l'espace public. La fonction hospitalière peut donc prendre un visage répressif très marqué. On retrouve également la présence de patients atteints de maladies vénériennes, considérées comme honteuses à l'époque, mais les sources sont peu importantes. La tuberculose est également une des maladies extrêmement présente dans le dépôt.

L'ensemble de ces maladies repertoriées chez les pensionnaires provoqua ainsi une omniprésence de la mortalité dans le quotidien de l'établissement. Sur l'ensemble de la période, entre 1845 et 1870, on compte en moyenne 44 morts par an, sur une population allant de 200

200 à 300 individus. Ce chiffre a pu atteindre des pics lors des différentes épidémies de grippe, de choléra ou de varioles ayant émaillées le XIXe siècle [12].

Ainsi, à de nombreux égards, le dépôt de mendicité a pu paraître comme un Hôpital Général plus que comme une maison d'arrêt. La mortalité extrêmement élevée chez une population fragile a obligé l'établissement a développer des infrastructures permettant une prise en charge médicale importante.


Ambroise Tardieu (1788-1841), Maladie mentale. Homme attaché sur un lit, XIXe siècle. Bibliothèque Nationale de France.

Auteur inconnu, Le choléra à Paris, XIXe siècle.


Cette gravure représente la panique des parisiens à la vue d'un homme décédé, victime de l'arrivée de l'épidémie de choléra à Paris, à partir de mars 1832. Jusqu'à septembre-octobre, l'épidémie provoque le décès de 18 500 parisiens ainsi qu'environ 100 000 morts dans toute la France.


Ce genre d'événements traumatisant a encouragé la montée du courant hygiéniste en France dans la suite du XIXe siècle.

Jean Gérard dit Grandville (1803-1847), La Syphilis, 1830.


Cette caricature nous montre deux hommes, semblant bien portants, attirés par une prostituée représentée sous forme de squelette, dissimulant sa vraie nature derrière un masque et des vêtements de femme.


La caricature nous incrimine ainsi la prostitution comme important vecteur de la syphilis, maladie très mortelle aux XIXe siècle. Au-delà du discours médical, on peut percevoir un discours moral sur la prostitution, qui par sa perversion, rendrait malades des hommes de bonne vertu.




Un lieu de remise au travail

Devant en premier lieu être la mission prioritaire du dépôt de mendicité, la remise au travail des populations marginales va pourtant concerner qu'une partie des pensionnaires, cela ne pouvant concerner que les mendiants valides et en bonne santé mentale. Certains vieillards, aliénés ou indigents vont se voir recevoir des horaires aménagés.

Pour les pensionnaires concernés, l'établissement de Gorze soumet une emploi du temps très structuré, demandant aux reclus de prendre un habitude de travail. Les horaires de travail varient en fonction des saisons, en été, les journées peuvent aller de cinq à vingt heure pour les reclus en bonne santé.

Les activités sont variées : travaux d'entretien ou de construction, aide aux infirmeries, cuisine, lessive, coupe de bois et surtout travaux de champs. On retrouve aussi des ateliers de menuiseries, cordonneries ou serruries pour les hommes, de textile pour les femmes. L'ensemble de ces activités permettent ainsi à l'établissement de vivre ------------- l'établissement de vivre en autosuffisance [13].

Les travailleurs reçoivent un petit pécule pour leur travail, appellée "masse", en fonction de leur catégorie et de la nature de leur travail [14].

Ces activités sont ainsi censées apprendre une profession aux reclus pour pouvoir se réinsérer dans le marché du travail une fois sortis du dépôt de mendicité. Cet objectif permet donc de justifier l'activité de l'établissement, devant transformer des mendiants en travailleurs, insérés dans la société.

Pierre Zaccone (1817-1895), Le transfert au Bagne de Toulon, Illustration dans L'histoire des bagnes depuis leur création à nos jours, 1877. Collection privée.


La mise au travail de détenu n'est pas une spécificité des dépôts de mendicité, mais est bien ancrée dans l'univers carcéral, même en partie aujourd'hui. L'histoire des bagnes en France est un exemple intéressant de cela.


Le peines de galères ont été mis en place à partir du XVe siècle, faisant ramer des criminels au sein des navires de guerres. A partir du XVIIIe siècle, les évolutions technologiques ont fait que les navires n'ayant plus besoin de rameurs, les autorités ont préférés occuper les détenus à la construction et à la réparation de la flotte.


L'ordonnance du 27 septembre 1748 transforme ainsi le corps des galères de Toulon en un bagne. Le besoin de main d'oeuvre fait ouvrir le bagne de Brest en 1749 et celui de Rochefort en 1766. Ce sont donc trois des plus importants arsenaux militaires de l'époque qui détiennent ces bagnes. D'autres bagnes, plus mineurs, vont être construits par la suite, parfois sous la Première République ou le Premier Empire, à Lorient, Cherbourg, Le Havre, Belle-Île-en-Mer ou Nice.


Cette gravure illustre bien la dureté des conditions de travail et de vie au sein des bagnes. On peut constater la peur dans les yeux des bagnards, maniant des techniques dangereuses, encadrés par un garde à l'oeil sévère. Une fois le travail fini, les conditions de logement de ces détenus représentait également une grande souffrance pour les condamnés.


Au contraire des dépôts de mendicités, ces travaux faisaient pleinement partie d'un système permettant à la fois de servir l'appareil militaire là où il en avait le plus besoin et de garantir la punition des condamnés à des travaux très pénibles. La réinsertion des bagnards dans la société était ainsi loin d'être une préoccupation, certains étant même condamnés à perpétuité.

Olivier-Stanislas Perrin (1761-1832), L'Atelier du Menuisier, début du XIXe siècle. Musée d'art et d'histoire de Saint-Brieuc.

Vue du bagne pénitenciaire de l'île de Nou, en Nouvelle-Calédonie, publié dans le journal L'Illustration, 1er août 1868. Crédits photos : De Agostini Picture Library - Getty.


A partir des années 1840, les autorités souhaitent éloigner les criminels de métropole, et ont, par l'avènement du bateau à vapeur, un besoin plus réduit de main d'oeuvre pour l'entretien de la flotte. Se mettent alors en place de nouveaux bagnes dans les colonies d'Outre-Mer, sur le modèle du bagne britannique de Nouvelle-Galles du Sud, sur l'actuelle Australie. Les bagnes de Brest et Rochefort sont ainsi fermés en 1852, celui de Toulon en 1873.


Dans le même temps, en 1852, est inauguré le bagne maritime de Cayenne, en Guyane, avant celui de Nouvelle-Calédonie en 1864.


Ces bagnes pouvaient cette fois-ci également servir au peuplement européen des colonies, utiles pour les autorités dans le meilleur contrôle de ces territoires. Les bagnards, une fois sortis de leur peine, pouvaient se voir offrir des terres pour s'installer sur place.


Ce n'est que dans le milieu du XXe siècle que ces bagnes sont fermés, de manière progressive entre 1938 et 1953, date du dernier départ de bagnards.


Une certaine discipline doit ainsi régner au sein de l'établissement, notamment pour le bon accomplissement des activités et la disciplination des reclus. Certaines peines sont prévues par le réglement de l'établissement. De peines d'isolement sont prévues pour « Les (reclus) qui refuseront de travailler et tous ceux qui se rendront coupables d’inconduite ou d’insubordination. » [15]. Ces peines sont cependant assez rarement appliquées, réservées à des actes plus graves comme insultes envers le personnel, vols ou évasions. Les peines les plus courantes sont plus modestes, comme des privations de sorties, de correspondances ou du produit du travail.

Des récompenses sont aussi accordées à certains pensionnaires lorsque l'un d'eux est amené à faire preuve de bonne conduite. On peut citer par exemple le droit de porter des habits personnels à la place des traditionnels uniformes. Ces bonnes conduites sont notamment guidées par diverses instances de moralisation agissant au sein de l'établissement, comme l'Église ou l'École.

Une instance de rééducation des reclus

Ceci est un paragraphe prêt à contenir créativité, expériences et histoires géniales.

Le personnel religieux détient une place très importante dans la vie du dépôt. Au quotidien subsiste l'obligation de prier avant les repas, de suivre les messes. C'est notamment dans l'éducation des enfants que la parole religieuse est particulièrement priorisée. Des cours de cathéchisme sont mis en place, données communions sont données ainsi que des confirmations. A Gorze, un ancien institeur s'occupe de l'instruction générale des garçons, les filles vont quand à elles étudier chez les bonnes soeurs [16].


Pour les adultes, des cours religieux peuvent également être dispensés pour des volontaires. A Gorze, en 1851, une bibliothèque est même installée, avec environ cent trente livres mis à disposition des reclus sur leur temps libre. On peut voir que l'instruction des adultes est également importante pour la direction [17].

Albert Anker (1831-1910), L'école du village, 1896. Kunstmuseum, Bâle, Suisse.

Portrait de Clotilde Viard (1725-1795), dernière directrice de la Congrégation des Soeurs de Saint-Charles de Nancy avant sa fermeture en 1793.


Active depuis le XVIIe siècle, cette congrégation réouvre ses portes en 1807 et connaît une activité très importante au cours du XIXe siècle, principalement centrée sur le milieu hospitalier. Ces ainsi que certaines bonnes soeurs de l'institution vont rejoindre le dépôt de mendicité de Gorze pour contribuer aux soins qui y sont prodigués et pour assurer l'éducation des jeunes filles reclues. Leurs activités éducatives se stoppent à Gorze à partir de 1861, à la suite de la décision du Ministère de l'Intérieur de ne plus y accepter les pensionnaires de moins de seize ans.

Étude de cas :
Le dépôt de mendicité de Hoerdt

Continuité de l'institution, patrimoine architectural.

La vie de l'établissement depuis 1870

Ouvert en 1861, à une période tardive de l'histoire des dépôts de mendicité, l'établissement de Hoerdt dans le Bas-Rhin connait une rapide remise en question suite à l'annexion de l'Alsace-Moselle par l'Empire Allemand dés 1871. La part très importante prise par la population d'aliénés parmis les pensionnaires du dépôt ont conduit en 1877 les autorités allemandes à déclarer Hoerdt comme une annexe de Stephansfeld, le centre Hospitalier de Brumath, à une immédiate proximité. Hoerdt sert ainsi dans les années suivantes à désengorger l'établissement de Brumath, concentrant une grande partie d'aliénés mentaux. L'accueil de populations pauvres, d'enfants, bien que minoritaire, est cependant toujours assuré.

C'est en 1912 que Hoerdt devient indépendant en étant reconnu comme un asile d'aliénés, quelques années avant que la défaite allemande durant la Première Guerre Mondiale ramène la région à la France. L'institution est cependant toujours très reliée avec celui de Brumath. Tout au long du XXe siècle, l'asile de Hoerdt accueille ainsi des malades aux troubles psychiatriques depuis toute le pays. Leur prise en charge évolue en même temps que la modernisation de la psychiatrie suit son cours, demandant une insertion de plus en plus forte du malade dans la société.

En 1998, Hoerdt est attaché à l'EPSAN (Etablissement Public de Santé d'Alsace Nord), structure nouvellement formée, gérant une trentaine d'établissements dans l'ensemble du Bas-Rhin, dont une majorité centrés sur les soins psychiatriques. [18]


Auteur inconnu, Stéphansfeld, lithographie, 1841.


Représentation de l'asile d'aliénés de Stephansfeld, créé en 1835, à une dizaine de kilomètres du dépôt de mendicité de Hoerdt ouvert trente ans plus tard.

Photo de l'entrée de l'asile de Stephansfeld, sous la domination allemande de l'Alsace. Début XXe siècle.

En raison de sa trop grande proximité avec un site Seveso, l'établissement est fermé en 2008. L'histoire de l'ancien dépôt de mendicité de Hoerdt reste cependant très importante dans Hoerdt et ses environs, de par sa présence de 150 ans. Une association est ainsi formée sous l'égide de l'EPSAN, l'Association pour la Mémoire de l'Hôpital Psychiatrique de Hoerdt, afin de faire vivre cet héritage. En 2015, cette dernière publie un ouvrage : L'hôpital de Hoerdt : 150 ans au service de la dignité humaine, écrit par Pierre Perny.

Depuis plusieurs années, la Communauté des Communes de Basse-Zoorn, auquel siège la ville de Hoerdt, se charge d'étudier des projets de réhabiliter de ce site de 14 hectares, laissé depuis sa fermeture dans un relatif abandon. Cependant, beaucoup d'édifices d'époque demeurent tout à fait en place et permettent de se figurer à quoi pouvait ressembler la vie du dépot de mendicité dans la seconde moitié du XIXe siècle. En 2021, la société Brownfields a racheté le terrain pour le reconvertir en une zone industrielle, tout en souhaitant préserver les édifices historiques de l'ancien hôpital psychiatrique.

La valorisation de l'héritage de l'établissement

L'hôpital de Hoerdt [Texte imprimé] : 150 ans au service de la dignité humaine / Pierre Perny ; [publié par l'] Association pour la mémoire de l'Hôpital psychiatrique de Hoerdt. EPSAN, Association pour la mémoire de l'Hôpital psychiatrique de Hoerdt, DL 2015.

Prise de vue contemporaine des bâtiments de l'ancien dépôt de mendicité de Hoerdt, devenu asile psychiatrique.

Maquette du projet transmise par la société Brownfields.


En 2021 est annoncé le rachat du terrain du dépôt par le projet par la société Brownfields, spécialisée dans la reconversion d'espaces industriels. Celui-ci a pour projet de transformer la friche en une zone industrielle moderne, éco-responsable, en coopération avec les élus locaux, avec la contrainte de préserver et valoriser le patrimoine historique de l'établissement.

La conciergerie de l'établissement. Photos : Madeos, Communauté de Communes de Basse-Zoorn.

La chapelle. Photos : Madeos, Communauté de Communes de Basse-Zoorn.

La chapelle protestante. Photos : Madeos, Communauté de Communes de Basse-Zorn.

Les baraquements réservés aux pensionnaires. Photos : Madeos, Communauté de Communes de Basse-Zoorn.

La bâtiment administratif. Photos : Madeos, Communauté de Communes de Basse-Zoorn.

Les portes pour accéder aux chambres. Photos : Madeos, Communauté de Communes de Basse-Zoorn.

Conclusion

La création des dépôts de mendicité à partir de la seconde moitié du XVIIIe constitua ainsi une suite logique de l'évolution des représentations des mendiants ou des vagabonds dans les sociétés européennes. Loin de l'image christique du pauvre au mode de vie sobre et sain, les autorités royales du XVIIe siècle demandent à leurs sujets une participation à la puissance du royaume, notamment face aux voisins européens. Le mendiant devient alors un oisif, inapte à cultiver la terre, source de criminalité, de maladies, d'immoralité et peut même servir de contre-modèle à brandir face au reste de la population.

Par la mise en place des dépôts de mendicité, institutions nouvelles au nom évoquant bien la déshumanisation du mendiant, le but fut bien de réduire ce phénomène en remettant ces reclus sur les rails de l'insertion par le travail. Cependant, les nombreuses créations de ces établissements, aux durées de vie bien souvent courtes, montre bien l'inefficacité de cette solution. Tout d'abord, le constant développement de la mendicité au cours du XIXe siècle empêcha la réduction du phénomène, le nombre de place étant encore trop limité dans ces dépôts. De plus, au lieu d'accueillir des mendiants valides, ayant fait le choix de l'errance, les autorités se sont bien souvent rendus compte de la réalité de la nature de ces individus.

Sont très souvent recueillis des infirmes, des aliénés mentaux, des enfants, des malades dans l'incapacité de produire un travail normé. La très forte présence de ce type de populations, majoritaire dans de nombreux cas, transforme par la force des choses de nombreux dépôts de mendicité en structures fortement dédiées aux soins médicaux. Ces expériences iront même jusqu'à inspirer le développement de disciplines médicales durant la même période, comme par exemple la psychiatrie.

Aujourd'hui encore, des polémiques émaillent l'actualité. La mendicité a beau être licite depuis les années 1990, la ligne avec le délit est encore poreuse. Certaines municipalités sont encore amenées à prendre des mesures d'interdiction. Ce fut par exemple le cas à Metz, où le maire François Grosdidier a interdit sous certaines mesures la mendicité en février puis en décembre 2020. Cet arrêté fut annulé en février 2021 par un recours de la Ligue des Droits de l'Homme et de la Fondation Abbé Pierre.

La question l'interdiction de la mendicité peut donc être considérée comme contemporaine et l'inefficacité des tentatives de création de ces établissements doit nous questionner sur les causes du phénomène, ainsi que des moyens de la traiter.

- BRUZULIER Jean-Luc, HAUDEBOURG Guy, Cachez ce pauvre que je ne saurais voir, Contrechamp, 2011, Presses de l'EHESP, Rennes.

- Ouvrage collectif mené par GUESLIN André, Handicaps, pauvretés et exclusion dans la France du XIXe siècle, Éditions de l'Atelier, 2003, Ivry-sur-Seine.

- GUESLIN André, D'ailleurs et de nulle part : Mendiants, vagabonds, clochards, SDF en France depuis le Moyen-Âge, Éditions Fayard, 2013, Paris.

- KITTS Anthony, Mendicité, vagabondage et contrôle social du Moyen-Âge à la fin du XIXe siècle : état des recherches, Revue d'Histoire de la Protection Sociale, n°1, pages 37 à 56, 2008, Comité d'Histoire de la Securité Sociale.

- LEGAY Marie-Laure, Le financement et la gestion des dépôts de mendicité (1764-1790), 2012, Presses Universitaires de Lille.

- PENY Christine, Les dépôts de mendicité sous l'Ancien Régime et les débuts de l'assistance publique aux malades mentaux (1764-1790), Revue d'Histoire de la Protection Sociale, n°4, pages 9 à 23, 2011, Comité d'Histoire de la Securité Sociale.

- PERNY Pierre, L'Hôpital de Hoerdt : 150 ans au service de la dignité humaine, Association pour la mémoire de l'Hôpital psychiatrique de Hoerdt, 2015.

- QUÉTEL Claude, Histoire de la folie, Texto, Éditions Tallandier, 2012, Paris.

- TROILO Frédéric, Un exemple de gestion de la pauvreté au XIXe siècle : Le dépôt départemental de mendicité de la Moselle (1845-1870), Chroniques de Graoully, n°15, p.34 à 45, 2005, Société d'Histoire de Woippy.

Bibliographie

[1] - KITTS Anthony, 2008.
[2] - KITTS Anthony, 2008.
[3] - PENY Christine, 2011.
[4] - PENY Christine, 2011.
[5] - KITTS Antony, 2008.
[6] - TROILO Fréderic, 2005, p.34.
[7] - KITTS Antony, 2008.
[8] - TROILO Fréderic, 2005, p.37.
[9] - TROILO Fréderic, 2005, p.37-38.
[10] - TROILO Fréderic, 2005, p.38.
[11] - TROILO Fréderic, 2005, p.38-39.
[12] - TROILO Fréderic, 2005, 39-40.
[13] - TROILO Fréderic, 2005, p.43-44.
[14] - TROILO Fréderic, 2005, p.44.
[15] - TROILO Fréderic, 2005, p.42.
[16] - TROILO Fréderic, 2005, p.43.
[17] - TROILO Fréderic, 2005, p.43.
[18] - https://www.cc-basse-zorn.fr/FR/Decouvrir/Patrimoine-historique/Depot-mendicite-Hoerdt.html

Notes

Merci d'avoir lu !

Si vous souhaitez approfondir le sujet des pauvretés, vous pouvez cosulter les autres travaux publiés sur l'exposition virtuelle organisée par le CNAHES et l'ARHESS au lien suivant :
https://www.cnahes.org/le-cnahes-en-regions/grand-est/la-delegation-regionale/travaux-en-cours/les-pauvretes-dhier-daujourdhui-et-demain/exposition-virtuelle/

Si vous souhaitez vous impliquer dans le travail collectif en vue de la deuxième journée du colloque : "Pauvretés d'hier, d'aujourd'hui... et de demain ?", n'hésitez pas à contacter le CNAHES et l'ARHESS !