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Les voyages et l'errance

Parcours thématique

Maela & Ambre

Guillaume ApollinaireAlcools

Souriez, vous êtes filmés !

Carnet de Voyage

BelgiqueAllemagneFranceAngleterre & Mexique

"L'avion se pose enfin sans refermer ses ailes"

Zone

Arrivée à Stavelot, en Belgique.Je prends des notes, fréquente le salon littéraire du lieu, m'inspire de la nature qui m'entoure et m'intéresse au folklore et aux dialectes locaux (wallon). Je fais ainsi de longues promenades à pieds dans Stavelot et ses environs. De tout cela cela naît mon inspiration.

Belgique

Juillet-Octobre 1899

"C'est la maclotte qui sautille"

Marie

MarieGuillaume ApollinaireVous y dansiez petite filleY danserez-vous mère-grandC’est la maclotte qui sautilleToute les cloches sonnerontQuand donc reviendrez-vous MarieLes masques sont silencieuxEt la musique est si lointaineQu’elle semble venir des cieuxOui je veux vous aimer mais vous aimer à peineEt mon mal est délicieuxLes brebis s’en vont dans la neigeFlocons de laine et ceux d’argentDes soldats passent et que n’ai-jeUn cœur à moi ce cœur changeantChangeant et puis encor que sais-jeSais-je où s’en iront tes cheveuxCrépus comme mer qui moutonneSais-je où s’en iront tes cheveuxEt tes mains feuilles de l’automneQue jonchent aussi nos aveuxJe passais au bord de la SeineUn livre ancien sous le brasLe fleuve est pareil à ma peineIl s’écoule et ne tarit pasQuand donc finira la semaineGuillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Je suis au service de Madame de Milhau comme précepteur. Je voyage dans toute l'Allemagne (Cologne Cologne, Hanovre, Berlin, Dresde, Munich...) et découvre les paysages et les légendes de la Rhénanie. Je fréquente non seulement les bibliothèques, mais aussi les musées, et note tous les détails qui m'entourent. C'est dans ce pays que je tombe amoureux d'Annie Playden. Cette période rhénane sera ma principale source d'inspiration.

Allemagne

1900-1901

"Le Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirent"

Nuit rhénane

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MaiGuillaume ApollinaireLe mai le joli mai en barque sur le RhinDes dames regardaient du haut de la montagneVous êtes si jolies mais la barque s’éloigneQui donc a fait pleurer les saules riverains ?Or des vergers fleuris se figeaient en arrièreLes pétales tombés des cerisiers de maiSont les ongles de celle que j’ai tant aiméeLes pétales flétris sont comme ses paupièresSur le chemin du bord du fleuve lentementUn ours un singe un chien menés par des tziganesSuivaient une roulotte traînée par un âneTandis que s’éloignait dans les vignes rhénanesSur un fifre lointain un air de régimentLe mai le joli mai a paré les ruinesDe lierre de vigne vierge et de rosiersLe vent du Rhin secoue sur le bord les osiersEt les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignesGuillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

Les FemmesGuillaume ApollinaireDans la maison du vigneron les femmes cousentLenchen remplis le poêle et mets l’eau du caféDessus — Le chat s’étire après s’être chauffé— Gertrude et son voisin Martin enfin s’épousentLe rossignol aveugle essaya de chanterMais l’effraie ululant il trembla dans sa cageCe cyprès là-bas a l’air du pape en voyageSous la neige — Le facteur vient de s’arrêterPour causer avec le nouveau maître d’école— Cet hiver est très froid le vin sera très bon— Le sacristain sourd et boiteux est moribond— La fille du vieux bourgmestre brode une étolePour la fête du curé La forêt là-basGrâce au vent chantait à voix grave de grand orgueLe songe Herr Traum survint avec sa sœur Frau SorgeKæthi tu n’as pas bien raccommodé ces bas— Apporte le café le beurre et les tartinesLa marmelade le saindoux un pot de lait— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît— On dirait que le vent dit des phrases latines— Encore un peu de café Lenchen s’il te plaît— Lotte es-tu triste Ô petit cœur — Je crois qu’elle aime— Dieu garde — Pour ma part je n’aime que moi-même— Chut À présent grand’mère dit son chapelet— Il me faut du sucre candi Leni je tousse— Pierre mène son furet chasser les lapinsLe vent faisait danser en rond tous les sapinsLotte l’amour rend triste — Ilse la vie est douceLa nuit tombait Les vignobles aux ceps tordusDevenaient dans l’obscurité des ossuairesEn neige et repliés gisaient là des suairesEt des chiens aboyaient aux passants morfondusIl est mort écoutez La cloche de l’égliseSonnait tout doucement la mort du sacristainLise il faut attiser le poêle qui s’éteintLes femmes se signaient dans la nuit indéciseSeptembre 1901-Mai 1902.Guillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

Les SapinsGuillaume ApollinaireLes sapins en bonnets pointusDe longues robes revêtusComme des astrologuesSaluent leurs frères abattusLes bateaux qui sur le Rhin voguentDans les sept arts endoctrinésPar les vieux sapins leurs aînésQui sont de grands poètesIls se savent prédestinésÀ briller plus que des planètesÀ briller doucement changésEn étoiles et enneigésAux Noëls bienheureusesFêtes des sapins ensongésAux longues branches langoureusesLes sapins beaux musiciensChantent des noëls anciensAu vent des soirs d’automneOu bien graves magiciensIncantent le ciel quand il tonneDes rangées de blancs chérubinsRemplacent l’hiver les sapinsEt balancent leurs ailesL’été ce sont de grands rabbinsOu bien de vieilles demoisellesSapins médecins divaguantsIls vont offrant leurs bons onguentsQuand la montagne accoucheDe temps en temps sous l’ouraganUn vieux sapin geint et se coucheGuillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

La LoreleyGuillaume ApollinaireÀ Bacharach il y avait une sorcière blondeQui laissait mourir d’amour tous les hommes à la rondeDevant son tribunal l’évêque la fit citerD’avance il l’absolvit à cause de sa beautéÔ belle Loreley aux yeux pleins de pierreriesDe quel magicien tiens-tu ta sorcellerieJe suis lasse de vivre et mes yeux sont mauditsCeux qui m’ont regardé évêque en ont périMes yeux ce sont des flammes et non des pierreriesJetez jetez aux flammes cette sorcellerieJe flambe dans ces flammes ô belle LoreleyQu’un autre te condamne tu m’as ensorceléÉvêque vous riez Priez plutôt pour moi la ViergeFaites-moi donc mourir et que Dieu vous protègeMon amant est parti pour un pays lointainFaites-moi donc mourir puisque je n’aime rienMon cœur me fait si mal il faut bien que je meureSi je me regardais il faudrait que j’en meureMon cœur me fait si mal depuis qu’il n’est plus làMon cœur me fit si mal du jour où il s’en allaL’évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lancesMenez jusqu’au couvent cette femme en démenceVa-t’en Lore en folie va Lore aux yeux tremblantsTu seras une nonne vêtue de noir et blancPuis ils s’en allèrent sur la route tous les quatreLa Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astresChevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si hautPour voir une fois encore mon beau châteauPour me mirer une fois encore dans le fleuvePuis j’irai au couvent des vierges et des veuvesLà-haut le vent tordait ses cheveux déroulésLes chevaliers criaient Loreley LoreleyTout là-bas sur le Rhin s’en vient une nacelleEt mon amant s’y tient il m’a vue il m’appelleMon cœur devient si doux c’est mon amant qui vientElle se penche alors et tombe dans le RhinPour avoir vu dans l’eau la belle LoreleySes yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleilGuillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

SchinderhannesGuillaume ApollinaireDans la forêt avec sa bandeSchinderhannes s’est désarméLe brigand près de sa brigandeHennit d’amour au joli maiBenzel accroupi lit la BibleSans voir que son chapeau pointuÀ plume d’aigle sert de cibleÀ Jacob Born le mal foutuJuliette Blaesius qui roteFait semblant d’avoir le hoquetHannes pousse une fausse noteQuand Schulz vient portant un baquetEt s’écrie en versant des larmesBaquet plein de vin parfuméViennent aujourd’hui les gendarmesNous aurons bu le vin de maiAllons Julia la mam’zelleBois avec nous ce clair bouillonD’herbes et de vin de MoselleProsit Bandit en cotillonCette brigande est bientôt soûleEt veut Hannes qui n’en veut pasPas d’amour maintenant ma pouleSers-nous un bon petit repasIl faut ce soir que j’assassineCe riche juif au bord du RhinAu clair de torches de résineLa fleur de mai c’est le florinOn mange alors toute la bandePète et rit pendant le dînerPuis s’attendrit à l’allemandeAvant d’aller assassinerGuillaume Apollinaire,Rhénanes, Alcools, 1913

La synagogueGuillaume ApollinaireOttomar Scholem et Abraham LoewerenCoiffés de feutres verts le matin du sabbatVont à la synagogue en longeant le RhinEt les coteaux où les vignes rougissent là-basIls se disputent et crient des choses qu’on ose à peine traduireBâtard conçu pendant les règles ou Que le diable entre dans ton pèreLe vieux Rhin soulève sa face ruisselante et se détourne pour sourireOttomar Scholem et Abraham Loeweren sont en colèreParce que pendant le sabbat on ne doit pas fumerTandis que les chrétiens passent avec des cigares allumésEt parce qu’Ottomar et Abraham aiment tous deuxLia aux yeux de brebis et dont le ventre avance un peuPourtant tout à l’heure dans la synagogue l’un après l’autreIls baiseront la thora en soulevant leur beau chapeauParmi les feuillards de la fête des cabanesOttomar en chantant sourira à AbrahamIls déchanteront sans mesure et les voix graves des hommesFeront gémir un Léviathan au fond du Rhin comme une voix d’automneEt dans la synagogue pleine de chapeaux on agitera les loulabimHanoten ne Kamoth bagoim tholahoth baleoumimGuillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

Nuit rhénaneMaiLa SynagogueLes ClochesLa LoreleySchinderhannesRhénane d'automneLes SapinsLes Femmes

Nuit rhénaneGuillaume ApollinaireMon verre est plein d’un vin trembleur comme une flammeÉcoutez la chanson lente d’un batelierQui raconte avoir vu sous la lune sept femmesTordre leurs cheveux verts et longs jusqu’à leurs piedsDebout chantez plus haut en dansant une rondeQue je n’entende plus le chant du batelierEt mettez près de moi toutes les filles blondesAu regard immobile aux nattes repliéesLe Rhin le Rhin est ivre où les vignes se mirentTout l’or des nuits tombe en tremblant s’y refléterLa voix chante toujours à en râle-mourirCes fées aux cheveux verts qui incantent l’étéMon verre s’est brisé comme un éclat de rireGuillaume Apollinaire,Rhénanes, Alcools, 1913

Les ClochesGuillaume ApollinaireMon beau tzigane mon amantÉcoute les cloches qui sonnentNous nous aimions éperdumentCroyant n’être vus de personneMais nous étions bien mal cachésToutes les cloches à la rondeNous ont vus du haut des clochersEt le disent à tout le mondeDemain Cyprien et HenriMarie Ursule et CatherineLa boulangère et son mariEt puis Gertrude ma cousineSouriront quand je passeraiJe ne saurai plus où me mettreTu seras loin Je pleureraiJ’en mourrai peut-êtreGuillaume Apollinaire, Rhénanes, Alcools, 1913

AnnieGuillaume ApollinaireSur la côte du TexasEntre Mobile et Galveston il y aUn grand jardin tout plein de rosesIl contient aussi une villaQui est une grande roseUne femme se promène souventDans le jardin toute seuleEt quand je passe sur la route bordée de tilleulsNous nous regardonsComme cette femme est mennoniteSes rosiers et ses vêtements n’ont pas de boutonsIl en manque deux à mon vestonLa dame et moi suivons presque le même riteGuillaume Apollinaire, Alcools, 1913

Rhénane d’automneGuillaume ApollinaireLes enfants des morts vont jouerDans le cimetièreMartin Gertrude Hans et HenriNul coq n’a chanté aujourd’huiKikirikiLes vieilles femmesTout en pleurant cheminentEt les bons ânesBraillent hi han et se mettent à brouter les fleursDes couronnes mortuairesC’est le jour des morts et de toutes leurs âmesLes enfants et les vieilles femmesAllument des bougies et des ciergesSur chaque tombe catholiqueLes voiles des vieillesLes nuages du cielSont comme des barbes de biquesL’air tremble de flammes et de prièresLe cimetière est un beau jardinPlein des saules gris et de romarinsIl vous vient souvent des amis qu’on enterreAh ! que vous êtes bien dans le beau cimetièreVous mendiants morts saouls de bièreVous les aveugles comme le destinEt vous petits enfants morts en prièreAh! que vous êtes bien dans le beau cimetièreVous bourgmestres vous bateliersEt vous conseillers de régenceVous aussi tziganes sans papiersLa vie vous pourrit dans la panseLa croix nous pousse entre les piedsLe vent du Rhin ulule avec tous les hibouxIl éteint les cierges que toujours les enfants rallumentEt les feuilles mortesViennent couvrir les mortsDes enfants morts parlent parfois avec leur mèreEt des mortes parfois voudraient bien revenirOh! je ne veux pas que tu sortesL’automne est plein de mains coupéesNon non ce sont des feuilles mortesCe sont les mains des chères mortesCe sont tes mains coupéesNous avons tant pleuré aujourd’huiAvec ces morts leurs enfants et les vieilles femmesSous le ciel sans soleilAu cimetière plein de flammesPuis dans le vent nous nous en retournâmesÀ nos pieds roulaient des châtaignesDont les bogues étaientComme le cœur blessé de la madoneDont on doute si elle eut la peauCouleur des châtaignes d’automneGuillaume Apollinaire,Rhénanes, Alcools, 1913

Je lis beaucoup dans les bibliothèques et prends des notes dans mes carnets. Je participe à la vie artistique de Paris : d'une part, je vis avec les peintres et vais aux soirées que donnent ceux-ci; d'autre part, je me rends dans tous les salons d'exposition de peintures dont je rends compte. J'entretiens une correspondance avec beaucoup de peintres et de personnes des arts. Ainsi, naît mon activité de critique d'art.

France

1906-1908

"Sous le pont Mirabeau coule la Seine"

Le pont Mirabeau

Le Pont MirabeauGuillaume ApollinaireSous le pont Mirabeau coule la SeineEt nos amoursFaut-il qu’il m’en souvienneLa joie venait toujours après la peine.Vienne la nuit sonne l’heureLes jours s’en vont je demeureLes mains dans les mains restons face à faceTandis que sousLe pont de nos bras passeDes éternels regards l’onde si lasseVienne la nuit sonne l’heureLes jours s’en vont je demeureL’amour s’en va comme cette eau couranteL’amour s’en vaComme la vie est lenteEt comme l’Espérance est violenteVienne la nuit sonne l’heureLes jours s’en vont je demeurePassent les jours et passent les semainesNi temps passéNi les amours reviennentSous le pont Mirabeau coule la SeineVienne la nuit sonne l’heureLes jours s’en vont je demeureGuillaume Apollinaire,Alcools, 1913

ZoneGuillaume ApollinaireÀ la fin tu es las de ce monde ancienBergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matinTu en as assez de vivre dans l’antiquité grecque et romaineIci même les automobiles ont l’air d’être anciennesLa religion seule est restée toute neuve la religionEst restée simple comme les hangars de Port-AviationSeul en Europe tu n’es pas antique ô ChristianismeL’Européen le plus moderne c’est vous Pape Pie XEt toi que les fenêtres observent la honte te retientD’entrer dans une église et de t’y confesser ce matinTu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut[ 8 ]Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journauxIl y a les livraisons à 25 centimes pleines d’aventures policièresPortraits des grands hommes et mille titres diversJ’ai vu ce matin une jolie rue dont j’ai oublié le nomNeuve et propre du soleil elle était le claironLes directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographesDu lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passentLe matin par trois fois la sirène y gémitUne cloche rageuse y aboie vers midiLes inscriptions des enseignes et des muraillesLes plaques les avis à la façon des perroquets criaillentJ’aime la grâce de cette rue industrielleSituée à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l’avenue des TernesVoilà la jeune rue et tu n’es encore qu’un petit enfantTa mère ne t’habille que de bleu et de blancTu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René DalizeVous n’aimez rien tant que les pompes de l’ÉgliseIl est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette[ 9 ]Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collègeTandis qu’éternelle et adorable profondeur améthysteTourne à jamais la flamboyante gloire du ChristC’est le beau lys que tous nous cultivonsC’est la torche aux cheveux roux que n’éteint pas le ventC’est le fils pâle et vermeil de la douloureuse mèreC’est l’arbre toujours touffu de toutes les prièresC’est la double potence de l’honneur et de l’éternitéC’est l’étoile à six branchesC’est Dieu qui meurt le vendredi et ressuscite le dimancheC’est le Christ qui monte au ciel mieux que les aviateursIl détient le record du monde pour la hauteurPupille Christ de l’œilVingtième pupille des siècle il sait y faireEt changé en oiseau ce siècle comme Jésus monte dans l’airLes diables dans les abîmes lèvent la tête pour le regarderIls disent qu’il imite Simon Mage en JudéeIls crient s’il sait voler qu’on l’appelle voleurLes anges voltigent autour du joli voltigeurIcare Enoch Elie Apollonius de ThyaneFlottent autour du premier aéroplaneIls s’écartent parfois pour laisser passer ceux que[ 10 ]transporte la Sainte-EucharistieCes prêtre qui montent éternellement élevant l’hostieL’avion se pose enfin sans refermer les ailesLe ciel s’emplit alors de millions d’hirondellesA tire-d’aile viennent les corbeaux les faucons les hibouxD’Afrique arrivent les ibis les flamants les maraboutsL’oiseau Roc célébré par les conteurs et les poètesPlane tenant dans les serres le crâne d’Adam la première têteL’aigle fond de l’horizon en poussant un grand criEt d’Amérique vient le petit colibriDe Chine sont venus les pihis longs et souplesQui n’ont qu’une seule aile et qui volent par couplePuis voici la colombe esprit immaculéQu’escortent l’oiseau-lyre et le paon ocelléLe phénix ce bûcher qui soi-même s’engendreUn instant voile tout de son ardente cendreLes sirènes laissant les périlleux détroitsArrivent en chantant bellement toutes troisEt tous aigle phénix et pihis de la ChineFraternisent avec la volante machineMaintenant tu marches dans Paris tout seul parmi la foule[ 11 ]Des troupeaux d’autobus mugissants près de toi roulentL’angoisse de l’amour te serre le gosierComme si tu ne devais jamais plus être aiméSi tu vivais dans l’ancien temps tu entrerais dans un monastèreVous avez honte quand vous vous surprenez à dire une prièreTu te moques de toi et comme le feu de l’Enfer ton rire pétilleLes étincelles de ton rire dorent le fond de ta vieC’est un tableau pendu dans un sombre muséeEt quelquefois tu vas le regarder de prèsAujourd’hui tu marches dans Paris les femmes sont ensanglantéesC’était et je voudrais ne pas m’en souvenir c’était au déclin de la beautéEntourée de flammes ferventes Notre-Dame m’a regardé à ChartresLe sang de votre Sacré Cœur m’a inondé à MontmartreJe suis malade d’ouïr les paroles bienheureusesL’amour dont je souffre est une maladie honteuseEt l’image qui te possède te fait survivre dans l’insomnie et dans l’angoisse[ 12 ]C’est toujours près de toi cette image qui passeMaintenant tu es au bord de la MéditerranéeSous les citronniers qui sont en fleur toute l’annéeAvec tes amis tu te promènes en barqueL’un est Nissard il y a un Mentonasque et deux TurbiasquesNous regardons avec effroi les poulpes des profondeursEt parmi les algues nagent les poissons images du SauveurTu es dans le jardin d’une auberge aux environs de PragueTu te sens tout heureux une rose est sur la tableEt tu observes au lieux d’écrire ton conte en proseLa cétoine qui dort dans le cœur de la roseÉpouvanté tu te vois dessiné dans les agates de Saint-VitTu étais triste à mourir le jour où tu t’y visTu ressembles au Lazare affolé par le jourLes aiguilles de l’horloge du quartier juif vont à reboursEt tu recules aussi dans ta vie lentementEn montant au Hradchin et le soir en écoutantDans les tavernes chanter des chansons tchèques[ 13 ]Te voici à Marseille au milieu des PastèquesTe voici à Coblence à l’hôtel du GéantTe voici à Rome assis sous un néflier du JaponTe voici à Amsterdam avec une jeune fille que tu trouves belle et qui est laideElle doit se marier avec un étudiant de LeydeOn y loue des chambres en latin Cubicula locandaJe m’en souviens j’y ai passé trois jours et autant à GoudaTu es à Paris chez le juge d’instructionComme un criminel on te met en état d’arrestationTu as fait de douloureux et de joyeux voyagesAvant de t’apercevoir du mensonge et de l’âgeTu as souffert de l’amour à vingt et à trente ansJ’ai vécu comme un fou et j’ai perdu mon tempsTu n’oses plus regarder tes mains et à tous moments je voudrais sangloterSur toi sur celle que j’aime sur tout ce qui t’a épouvantéTu regardes les yeux pleins de larmes ces pauvres émigrants[ 14 ]Ils croient en Dieu ils prient les femmes allaitent des enfantsIls emplissent de leur odeur le hall de la gare Saint-LazareIls ont foi dans leur étoile comme les rois-magesIls espèrent gagner de l’argent dans l’ArgentineEt revenir dans leur pays après avoir fait fortuneUne famille transporte un édredon rouge comme vous transportez votre cœurCet édredon et nos rêves sont aussi irréelsQuelques-uns de ces émigrants restent ici et se logentRue des Rosiers ou rue des Écouffes dans des bougesJe les ai vus souvent le soir ils prennent l’air dans la rueEt se déplacent rarement comme les pièces aux échecsIl y a surtout des Juifs leurs femmes portent perruqueElles restent assises exsangues au fond des boutiquesTu es debout devant le zinc d’un bar crapuleuxTu prends un café à deux sous parmi les malheureuxTu es la nuit dans un grand restaurantCes femmes ne sont pas méchantes elles ont des soucis cependantToutes même la plus laide a fait souffrir son amantElle est la fille d’un sergent de ville de JerseySes mains que je n’avais pas vues sont dures et gercées[ 15 ]J’ai une pitié immense pour les coutures de son ventreJ’humilie maintenant à une pauvre fille au rire horrible ma boucheTu es seul le matin va venirLes laitiers font tinter leurs bidons dans les ruesLa nuit s’éloigne ainsi qu’une belle MétiveC’est Ferdine la fausse ou Léa l’attentiveEt tu bois cet alcool brûlant comme ta vieTa vie que tu bois comme une eau-de-vieTu marches vers Auteuil tu veux aller chez toi à piedDormir parmi tes fétiches d’Océanie et de GuinéeIls sont des Christ d’une autre forme et d’une autre croyanceCe sont les Christ inférieurs des obscures espérancesAdieu AdieuSoleil cou coupéGuillaume Apollinaire,Alcools, 1913

Je me nourris de ma correspondance, avec mon frère Albert. Par exemple : lorsqu'Albert travaille à Londres, je lui demande d'aller voir tel poète poète et de lui poser telle question. Se même lorsqu'Albert est au Mexique, il me décrit la situation politique instable de ce pays, ce qui me donne des éléments pour ma rubriques des Anecdotiques. Je me nourris également des écrits et des idées nouvelles sur l'art qui ne manquent pas en ce début de siècle.

Angleterre & Mexique

1909-1914

"Un soir de demi-brume à Londres"

La chanson du mal-aimé

PalaisGuillaume ApollinaireVers le palais de Rosemonde au fond du RêveMes rêveuses pensées pieds nus vont en soiréeLe palais don du roi comme un roi nu s’élèveDes chairs fouettées de roses de la roseraieOn voit venir au fond du jardin mes penséesQui sourient du concert joué par les grenouillesElles ont envie des cyprès grandes quenouillesEt le soleil miroir des roses s’est briséLe stigmate sanglant des mains contre les vitresQuel archer mal blessé du couchant le trouaLa résine qui rend amer le vin de ChypreMa bouche aux agapes d’agneau blanc l’éprouvaSur les genoux pointus du monarque adultèreSur le mai de son âge et sur son trente et unMadame Rosemonde roule avec mystèreSes petits yeux tout ronds pareils aux yeux des HunsDame de mes pensées au cul de perle fineDont ni perle ni cul n’égale l’orientQui donc attendez-vousDe rêveuses pensées en marche à l’OrientMes plus belles voisinesToc toc Entrez dans l’antichambre le jour baisseLa veilleuse dans l’ombre est un bijou d’or cuitPendez vos têtes aux patères par les tressesLe ciel presque nocturne a des lueurs d’aiguillesOn entra dans la salle à manger les narinesReniflaient une odeur de graisse et de graillonOn eut vingt potages dont trois couleur d’urineEt le roi prit deux œufs pochés dans du bouillonPuis les marmitons apportèrent les viandesDes rôtis de pensées mortes dans mon cerveauMes beaux rêves mort-nés en tranches bien saignantesEt mes souvenirs faisandés en godiveauxOr ces pensées mortes depuis des millénairesAvaient le fade goût des grands mammouths gelésLes os ou songe-creux venaient des ossuairesEn danse macabre aux plis de mon cerveletEt tous ces mets criaient des choses nonpareillesMais nom de Dieu !Ventre affamé n’a pas d’oreillesEt les convives mastiquaient à qui mieux mieuxAh! nom de Dieu! qu’ont donc crié ces entrecôtesCes grands pâtés ces os à moelle et mirotonsLangues de feu où sont-elles mes pentecôtesPour mes pensées de tous pays de tous les tempsGuillaume Apollinaire, Alcools, 1913

RosemondeGuillaume ApollinaireLongtemps au pied du perron deLa maison où entra la dameQue j’avais suivie pendant deuxBonnes heures à AmsterdamMes doigts jetèrent des baisersMais le canal était désertLe quai aussi et nul ne vitComment mes baisers retrouvèrentCelle à qui j’ai donné ma vieUn jour pendant plus de deux heuresJe la surnommai RosemondeVoulant pouvoir me rappelerSa bouche fleurie en HollandePuis lentement je m’allaiPour quêter la Rose du MondeGuillaume Apollinaire,Alcools, 1913

Souvenirs

Voyage dans les airs