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PHEDRE, UNE TRAGEDIE DE LA PASSION ?

La passion dans Phèdre est tragique

UN AMOUR IMPOSSIBLE

UN AMOUR DÉMESURÉ

UN AMOUR FUNESTE

Phèdre 250 : « dans quels égarements l’amour jeta ma mère »Phèdre 259: «De l’amour j’ai toutes les fureurs»Phèdre 274: «Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue»Phèdre 672: «Hé bien, connais donc Phèdre et toute sa fureur»Phèdre 760: «Quand ma faible raison ne règne plus sur moi»Hippolyte 525: «Je vois que la raison cède à la violence»Hippolyte 536: «Par quel trouble me vois-je emporté loin de moi»Hippolyte 553 : « un amour si sauvage »Phèdre 1469-1477 :« Le trouble semble croître en son âme incertaine. / Quelquefois pour flatter ses secrètes douleurs / Elle prend ses enfants, et les baigne de pleurs. / Et soudain renonçant à l’amour maternelle / Sa main avec horreur les repousse loin d’elle. / Elle porte au hasard ses pas irrésolus. / Son œil égaré ne nous reconnaît plus. »

Je t’aime, donc j’ai malL’amour est une souffrance. Il s’enracine dans le corps, le malmène et le torture sans répit.C’est que l’amour chez Racine est aussi charnel, la passion met les sens en éveil, le coup de foudre provoque désir et trouble :«Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue; / Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue; / Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; / Je sentis tout mon corps et transir et brûler» (273-276)Dès lors, l’amour, insatisfait, provoque une douleur physique, le sentiment amoureux devient une torture :Phèdre 253 : « Ariane, ma sœur ! De quel amour blessée»Phèdre 304 : « Ma blessure trop vive aussitôt a saigné »Hippolyte 539-540 : « Depuis près de six mois, honteux, désespéré / Portant partout le trait dont je suis déchiré »

Les personnages s’abandonnent à la démesure, à l’hybris, à l’excès.Celle / celui qui aime semble avoir perdu le contrôle de son esprit et de son corps. L’hyperbole est dès lors le mode d’expression privilégié de la passion. Tous les sentiments sont ici portés à l’extrême : l’amour, le désespoir, la jalousie, la honte, la haine, le remords …

UN AMOUR INTERDITPhèdre aime son beau-fils d’un amour incestueux : « le comble des horreurs » 260, « J’ai conçu pour mon crime une juste terreur » 307, « un odieux amour » 699, « ma flamme adultère » 814, « Je respire à la fois l’inceste et l’imposture » 1270Hippolyte aime Aricie que nul n’a le droit de fréquenter: «Mon père la réprouve, et par des lois sévères / Il défend de donner des neveux à ses frères» 105-106, «Moi-même plein d’un feu que sa haine réprouve»Thésée incarne la Loi, porte l’ordre moral et social : son absence semble avoir provoqué le laisser-aller du désir ; son retour ne peut entraîner que la sanction, la punition. Aussi injuste soit-elle.

UN AMOUR NON PARTAGEL’amour est une impasse et un piège parce qu’il n’est pas réciproque. Roland Barthes : chez Racine, A aime B qui aime C. Ici Phèdre aime Hippolyte qui aime Aricie. Le tragique, c’est d’abord d’aimer sans être aimé.

Je t’aime, donc je me haisLe personnage transforme cet amour criminel de l’autre en haine farouche de soi. D’où le plus souvent, le personnage se montre en train de combattre avec lui-même, luttant contre ses désirs et ses aspirations.Phèdre 291: «Contre moi-même enfin, j’osais me révolter»Phèdre 678: «Je m’abhorre encore plus que tu ne me détestes»Hippolyte 551: «Moi, qui contre l’amour fièrement révolté»Hippolyte 541 : « Contre vous, contre moi, vainement je m’éprouve»

Je t’aime, donc je te tueLa passion racinienne semble avoir le terrible pouvoir de transformer l’amour en haine jusqu’à désirer la destruction de l’autre. Ressorts de cette métamorphose : le désespoir, celui de se savoir condamné à ne pas être aimé, abandonné, condamné à la solitude et à l’amertume + la jalousie, le ressentiment envers celui qui préfère une autre.Phèdre 790: «Je ne me verrai point préférer de rivale»Phèdre 884: «Je le vois comme un monstre effroyable à mes yeux»Acte III, scène 4: Pour sauver son honneur, Phèdre accepte qu’Oenone calomnie Hippolyte en l’accusant auprès de Thésée de l’avoir outragée Acte IV, scène 6: Phèdre a appris de Thésée qu’Hippolyte a déclaré son amour pour Aricie et s’abandonne à une «jalouse rage» 1258Acte V, scène dernière : « Mais, Madame, il est mort, prenez votre victime. / Jouissez de sa perte injuste, ou légitime. »

Je t’aime, donc je meursAu final, la passion racinienne apparait destructrice et suicidaire. Elle porte avec elle une logique de mort. Son horizon, c’est l’anéantissement.Phèdre 704: «Voilà mon cœur que ta main doit frapper»Phèdre 857-858: « Mourons : de tant d’horreurs qu’un trépas me délivre. / Est-ce un malheur si grand que de cesser de vivre ? »Phèdre 837-838: «Je mourais ce matin, digne d’être pleurée. / J’ai suivi tes conseils, je meurs déshonorée. »Phèdre 1289: «Je rends dans les tourments une pénible vie.»Phèdre 1643-1644 : « Et la mort à mes yeux dérobant la clarté / Rend au jour, qu’ils souillaient toute sa pureté. »

Cependant la passion n’est pas le seul ressort de la tragédie

LA TRAGÉDIE DU DESTIN

« Dire ou ne pas dire, telle est la question », écrit Roland Barthes. La tragédie apparaît dans sa totalité comme le lieu d’unaffrontement entre la parole et le silence.

L’intervention de Neptune1065-1076 : Thésée implore le dieu Neptune de « venge(r) un malheureux père », de punir son fils pour l’outrage qu’il aurait commis1190-1192: à nouveau il «espèr(e) de Neptune une prompte justice»1483-1487: pris de doute, il demande à Neptune de différer le châtiment: «Ne précipite point tes funestes bienfaits, / Neptune. J’aime mieux n’être exaucé jamais»V, 6 : Un monstre des mers attaque Hippolyte, qui meurt traîné par ses chevaux …Neptune parait particulièrement insensible aux demandes de grâce. Il exécute le châtiment que le roi a prononcé sous le coup de la colère et semble même aiguillonner les chevaux devenus fous (1539-1540). Il est aussi un agent du désastre.

Le tragique n’est pas qu’intérieur, la chute des personnages a aussi une causalité supérieure : Racine restaure l’antique fatalité des tragédies grecques où les dieux dominent le destin des personnages, conduisent leurs actions, favorisent leurs faiblesses, les mènent à leur perte.

La malédiction de VénusLes origines sont lointaines. Hélios a révélé au grand jour les amours de Mars et de Vénus, l'épouse de Vulcain. Furieuse, la déesse a maudit la descendance d'Hélios : la mère de Phèdre est tombée amoureuse d’un taureau ; la sœur de Phèdre est tombée amoureuse de Thésée qui l’a abandonnée sur une île ; Phèdre elle-même est condamnée à éprouver un amour incestueux …249-250 : « Ô haine de Vénus ! Ô fatale colère ! / Dans quels égarements l’amour jeta ma mère!»253-254 : « Ariane, ma sœur ! De quel amour blessée, / Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée ? »257-258 : « Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable / Je péris la dernière et la plus misérable »266 : « Ô déplorable race ! »677 : « Objet infortuné des vengeances célestes »Vénus incarne tout ce que le destin peut présenter de cruel et d’irrévocable.

I, 1 : Hippolyte confie à Théramène son amour interdit pour Aricie, mais sur le mode de la litote (56 « Si je la haïssais, je ne la fuirais pas »)I, 3 : Oenone pousse Phèdre à lui expliquer pourquoi elle va si mal, Phèdre finit par lui avouer son amour interdit pour son beau-fils, mais sans pouvoir prononcer elle-même son nom (264 « C’est toi qui l’as nommé. »)La triste nouvelle de la mort de Thésée, rapportée par Panope, permet à Hippolyte de se déclarer à Aricie, mais comme contraint et forcé (526-527 « Puisque j’ai commencé de rompre le silence / Madame, il faut poursuivre. Il faut vous informer / D’un secret que mon cœur de peut plus renfermer. »)La triste nouvelle de la mort de Thésée, rapportée par Panope, permet aussi à Phèdre de faire une déclaration d’amour à Hippolyte, dans un 1er temps à demi-mots, puis dans une explosion incontrôlée des sentiments (629-630 « je m’égare, / Seigneur, ma folle ardeur malgré moi se déclare. »)Ces mots dits, ces aveux et déclarations vont avoir des conséquences terribles au retour de Thésée : pour préserver l’honneur de Phèdre, Oenone ment à Thésée et calomnie Hippolyte ; ni Hippolyte ni Aricie n’oseront rétablir la vérité sur le comportement de Phèdre ; conséquences : la vengeance de Neptune va s’abattre impitoyablement.A la dernière scène, Phèdre révèle enfin la vérité : en mourant. («Non, Thésée, il faut rompre un injuste silence ; / Il faut à votre fils rendre son innocence. / Il n’était point coupable » 1617 – 1619)

LA TRAGÉDIE DE LA PAROLE

Au final ici, les mots tuent. La tragédie fait de la parole un instrument de mort. Selon un mécanisme implacable, un engrenage fatal de paroles qui nouent le destin des personnages: ah si Phèdre n’avait pas avoué sa passion à Oenone! Ah si on n’avait pas annoncé à tort la mort de Thésée! Ah si Phèdre n’avait pas déclaré son amour à Hippolyte! Ah si Oenone n’avait pas calomnié Hippolyte! Ah si Thésée n’avait pas maudit son fils en faisant appel à Neptune! … Aucun retour en arrière n’est possible: les mots prononcés sont irrémédiables.

En réalité, le thème de la passion peut être envisagé de façon plus large

PASSION ET TRAGÉDIE

L’œuvre de Racine pousse à la perfection un genre qui remonte à l’Antiquité et auquel le classicisme a redonné ses lettres de noblesse. Dans la tragédie, les forces supérieures de la fatalité conduisent au désastre et les personnages doivent conformément aux principes d’Aristote, inspirer la terreur et la pitié. C’est le cas dans notre pièce ...

Phèdre peut nous faire horreur : elle est monstrueuse par la nature incestueuse de l’amour qu’elle couve, par la violence de ses mots et la démesure de ses sentiments, par les choix qu’elle fait parfois (ex : laisser Oenone perdre Hippolyte en le diffamant et le salissant aux yeux de Thésée).

Mais Phèdre peut aussi nousémouvoir: elle est pathétique parce qu’elle éprouve un réel sentiment de culpabilité, qu’elle souffre de cet amour impossible jusqu’à se détester elle-même, qu’elle est victime à son tour de la malédiction de Vénus, qu’elle finit par se suicider.

En ce sens, Phèdre nous semble bien «ni tout à fait coupable, ni tout à fait innocente » comme l’écrit Racine dans sa préface. C’est cette complexité qui fait du personnage une héroïne tragique particulièrement forte et belle. Phèdre suscite identification et rejet : c’est cela au final qui permet la catharsis, but de la tragédie selon Aristote, c'est-à-dire la purgation de nos propres passions de spectateurs.(Aristote)

PASSION ET JANSÉNISME

Les dieux raciniens sont sévères et féroces. Pour le jansénisme, Dieu ne pardonne pas à la nature humaine sa corruption originelle, abandonnant l’homme au malheur et à la déchéance s’il ne l’a pas élu dès sa naissance. Ainsi dans Phèdre, les personnages sont contraints d’aller jusqu’au terme de leur passion : Phèdre explore toutes les voies de réalisation de son amour avant de sombrer ; Thésée va jusqu’à faire imploser sa famille.

La tragédie est la représentation d’une condition humaine qui s’avère désespérante : notre destin est soumis à des forces obscures qui nous dépassent, nous devons être conscients de notre faiblesse.

L’œuvre de Racine éclaire aussi une doctrine religieuse qui imprègne la pensée de l’auteur : le jansénisme. Racine a suivi l’enseignement de Port-Royal : sa vision du monde se nourrit ce cette doctrine qui considère que l’homme, depuis le péché originel, est irrémédiablement corrompu, livré à l’amour de soi, s’adorant au lieu d’adorer Dieu. Selon le jansénisme, seuls quelques élus obtiendront la grâce de Dieu : l’homme est soumis à la prédestination, il n’est qu’une pathétique marionnette.

Les dieux raciniens ont tout pouvoir. Ainsi Hippolyte considère que même la venue à Trézène de sa belle-mère, dont il croyait être débarrassé, correspond à une volonté divine : « Cet heureux temps n’est plus. Tout a changé de face / Depuis que sur ces bords les dieux ont envoyé / La fille de Minos et de Pasiphaé » (I, 1, 34-36) Un dieu caché, « Deus absconditus », c’est-à-dire un dieu inconnaissable à la raison humaine, manifeste son pouvoir,implacable.

Face à la grandeur de Dieu, il y a la misère de l’homme. Ainsi les personnages sont faibles : ils ne peuvent dominer leurs passions et font dévorer par elles. Et aucun ne « sort du lot ». C’est par amour presque maternel pour Phèdre qu’Oenone va la pousser à des actes irréparables (dévoiler son amour, accuser Hippolyte). Thésée lui-même se laisse vite convaincre de la faute qu’aurait commise son propre fils : aveuglement ? jalousie de père qui voit son fils comme un rival possible, plus jeune, plus fort, plus beau ?

PASSION ET THÉÂTRE

Chez Anouilh, passion =

Chez Wajdi Mouawad, passion =

Dans l’œuvre de Racine, la passion est aussi parfois l’amour du pouvoir, qui ravage certains de ses héros tels Néron, Agamemnon, Athalie.

Chez Giraudoux, passion =

Il est aussi intéressant de considérer que la passion tragique peut prendre d’autres formes que la passion amoureuse telle qu’elle s’exprime dansPhèdre...

Chez Corneille, le conflit tragique ne naît pas comme plus tard chez Racine d'un terrible déchirement intérieur, mais d'un dilemme entre l'amour et le devoir. Corneille veut aussi provoquer l’admiration, exalter l'héroïsme, l'orgueil vertueux et lucide du personnage prenant la mesure des défis qui s'offrent à lui. Médée peut faire figure d’exception, mais elle suscite aussi la pitié tant elle a subi humiliations et trahisons, voire une certaine formed’admirationtant elle manifeste une sensibilité émouvante, un sens de l’honneur et de la justice, une forme d'héroïsme à travers son courage, sa détermination, sa morale intransigeante.

La passion au théâtre est bel et bien diverse. Mais à travers ces différents exemples on sent combien elle est profondément théâtrale. C’est sans doute qu’elle met dangereusement à l’épreuve tout à la fois les mots et les corps, autrement dit le langage du théâtre : les mots tant la passion articule les silences et les cris, les aveux et les mensonges ; le corps tant la passion pétrifie, bouscule, tord, torture, secoue, défigure, consume ; bref le théâtre, « inflammation du verbe vivre » pour reprendre des mots de Wajdi Mouawad.

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