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Conception : Benjamin RoureRéalisation : Blandine Champagneur et Léa FoglarCritiques par Frederico Anzalone, M.Ellis, Jérémie Couston, Romain Gallissot, Rémi. I., Laurence Le Saux, Maël Rannou, Guillaume Regourd, Thomas Rivière et Benjamin Roure.

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2017

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2016 ›

La Saga de Grimr

Dessin et scénario :

Jérémie Moreau

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

«Maudite Islande, sublime Islande…» Les mots du poète résument bien le ton et le contenu de ce récit, dans lequel un jeune garçon va tenter de surmonter la colère de sa terre et la haine des hommes pour prouver sa valeur et simplement devenir quelqu’un. Grimr n’est ainsi qu’un gamin quand il perd sa famille lors d’une éruption volcanique. Récupéré et élevé par un escroc, il se révèle d’une force herculéenne et sait dans son coeur qu’il a la capacité de devenir un véritable héros. De ceux dont on chante les exploits dans les «sagas», année après année. Hélas, quand on est le fils de personne, le destin, ou plutôt les hommes ne vous laissent pas devenir autre chose.Livre après livre, Jérémie Moreau prend son essor et sa signature devient celle d’un auteur qui compte. Contrairement à son héros, lui est en train d’écrire sa propre saga. Après avoir illustré Le Singe de Hartlepool sur un scénario de Wilfrid Lupano, tiré le portrait d’un tennisman génial et sensible dans Max Winson, et adapté avec fougue et tendresse un roman jeunesse (Tempête au haras), le voilà qui s’attelle à une épopée de 230 pages sur la terre hostile et fascinante d’Islande. Une Islande du XVIIIe siècle sous le joug danois, une île volcanique pelée et miséreuse, qui chante les héros et leurs hauts faits pour ne pas sombrer et entretenir une forme d’espoir. Son héros est un paria, un gamin intelligent et fort qui est bien décidé à gagner par lui-même la confiance et la bienveillance de ses congénères, villageois bas du front et craintifs. Ce one-shot est donc un récit initiatique en même temps qu’un conte nordique, une aventure singulière autant qu’un poème sombre. Palpitante, poignante, surprenante, cette histoire prend corps page après page dans un trait d’une rare expressivité, renforcé par un découpage jamais ronronnant, des cadrages justes et une palette de couleurs travaillées avec subtilité. On souffre, on tremble, on pleure avec Grimr, on s’énerve aussi contre lui. Mais on ne peut au final que chanter haut et fort la beauté de sa saga, et le talent de Jérémie Moreau.

➤ Interview de l'auteur

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2017

Ces jours qui disparaissent

Dessin et scénario :

Timothé Le Boucher

Glénat

One shot

➤ Critique de l'album

Lubin est un jeune acrobate insouciant. Pour lui, seuls comptent le spectacle de cirque qu’il prépare, ses amis, et sa copine Gabrielle. La paperasse, les horaires, le ménage, c’est pas son truc. Seulement, un jour, il se rend compte qu’il a «sauté» une journée. Couché le dimanche, il ne s’est réveillé que le mardi. Et cela se reproduit, au rythme d’un jour sur deux. Il se rend alors compte qu’il ne dort pas durant les jours qui disparaissent, mais qu’une autre personnalité se réveille dans son corps et peine bien à comprendre ce qui lui arrive. Les deux Lubin, par messages laissés sur l’ordinateur, vont apprendre à se connaître et à organiser leur double (ou demi) vie. Mais les personnes de leur entourage qui sont au courant ne vont pas toutes bien le prendre, d’autant que le nouveau Lubin a un caractère radicalement opposé au premier, rigoureux, efficace mais sans fantaisie. Et tout va s’emballer que le nouveau Lubin va prendre plus de place, et rester deux jours au lieu d’un, puis trois, cinq, et des semaines entières… Révélé par Skins Party, Timothé Le Boucher avait confirmé avec Les Vestiaires. Là, ce gros volume est l’album de l’envol. Car son scénario, qui évoque les cas psychiatriques de troubles dissociatifs de l’identité (ou personnalité multiple), est d’une intelligence rare et d’une puissance émotionnelle étourdissante. Clairement fantastique, le récit offre une possible lecture psychanalytique crédible, et l’ajout d’éléments de science-fiction dans la dernière partie apporte encore une couche d’émerveillement – et de doute – au lecteur. On peut aussi voir cette histoire comme une métaphore du passage de l’adolescence rêveuse à un âge adulte forcément sérieux et pétri de responsabilités. Quoi qu’il en soit, grâce à sa forte pagination, le livre prend le temps d’exposer les enjeux et le trouble du héros et de son entourage, permettant l’identification du lecteur, qui se laissera bousculer par toutes ces interprétations possibles, sans jamais lâcher prise.Le dessin fin, expressif et en mouvement, dans une famille graphique proche de Bastien Vivès, illustre subtilement le propos, avec une belle légèreté qui évite tout aspect plombant. Ce qui permet de dévorer avec avidité les près de 200 pages de cette histoire vertigineuse, qui interroge sans dogmatisme le thème de l’identité, de ce qui fait un homme, sur le plan psychique et sentimental. Un récit brillant, audacieux, mais qui ne néglige jamais l’émotion. Une des BD les plus marquantes de 2017.

➤ Interview de l'auteur

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2017

La Terre des fils

Dessin et scénario :

Gipi

Futuropolis

One shot

➤ Critique de l'album

“Sur les causes et les motifs qui menèrent à la fin on aurait pu écrire des chapitres entiers dans les livres d’histoire. Mais après la fin aucun livre ne fut plus écrit.” Sur ces mots cryptiques s’ouvre La Terre des fils, de Gipi. Dans un endroit apparemment désolé, quasi vidé d’humains, vivent un père et ses deux fils. Le quotidien est difficile, la lutte pour la survie constante, les rapports brutaux. L’attachement semble proscrit, porteur de dangers. Alors les gamins volent, cognent, menacent, dépouillent. Quand leur géniteur meurt, ils se mettent en chemin avec, pour seul bien, un carnet rédigé par ses soins. Aucun des deux ne sachant lire, ils se mettent en quête de quelqu’un pouvant les éclairer sur le contenu du cahier… Auteur deMa vie mal dessinée,Le Local ou Notes pour une histoire de guerre, l’artiste italien livre ici un albumnimbé de noirceur, de désespoir, de mystère. Ses deux héros sont instinctifs, rudes, agressifs. Ils se heurtent à des personnages inquiétants — des jumeaux à la fois doux et terribles ; les adorateurs du dieu Trokool ; des esclaves torturés. Expressif et délié, gorgé de hachures, le trait de l’artiste fait merveille. Mais son propos désillusionné et elliptique — certes subtil (usant d’un langage spécifique, qui induit une ambiance propre) — finit par laisser son lecteur sur le côté. Comme si, malgré une chute un peu plus lumineuse, cette odyssée étrange et douloureuse manquait de chair, d’incarnation.

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2017

Paiement accepté

Dessin et scénario :

Ugo Bienvenu

Denoël Graphic

One shot

➤ Critique de l'album

En 2058, le cinéaste Charles Bernet prépare son prochain film. Auréolé de prix multiples, adulé par la critique, il peine toutefois à faire produire son nouveau projet, un film de science-fiction qui doit parachever son oeuvre. Relations conflictuelles avec son producteur, obsession pour les actrices, tensions dans son couple, tout se déroule finalement presque comme d’habitude pour cet artiste très cérébral. Jusqu’à l’accident, qui le clouera au lit pendant des mois et le contraindra à laisser son grand projet dans d’autres mains.Après le glacial Sukkwan Island, adapté du roman de David Van, Ugo Bienvenu revient avec une proposition radicalement différente. Mais tout aussi brillante, confirmant toutes les dispositions d’un auteur important en puissance. Là où Sukkwan Island optait pour un noir et blanc crayonné réaliste et dépouillé, en adéquation avec son sujet (un huis clos sur une île froide), il choisit ici de faire chatoyer des couleurs pop dans des cadrages très cinématographiques, pour illuminer son trait toujours aussi fin et réaliste. Dans la lignée d’un Paul Gillon par exemple, avec une singulière touche de modernité en plus, nichée dans les détails et la souplesse des expressions. Et un ton étonnant, alternant par vagues impromptues entre l’amertume et le loufoque, le philosophique et l’absurde. Intéressantes réflexions sur le cinéma, l’art de montrer et déformer le monde, tout en jouant avec la nécessité de se faire financer – et donc de vendre un peu de son âme. Jolies scènes de couple, arides ou torrides. Lumineuse planches entre Hockney et Hopper. Ugo Bienvenu pilote dans des montagnes russes émotionnelles et esthétiques avec une aisance déconcertante, joue avec les visages familiers (Donald Trump, Depardieu, Michel Gondry, son éditeur Jean-Luc Fromental), s’amuse avec les genres. La deuxième moitié du livre, qui opte pour le mélodramatique, quand son héros de réalisateur est coincé dans un centre de rééducation et découvre les joies et les subtilités du Scrabble, surprend. Fini l’ambiance SF faussement aseptisé, bienvenue dans la confrontation intime plus classique. Un peu plus plate au premier abord, elle finit par séduire, toujours par ce décalage étonnant et assumé qu’entretient Ugo Bienvenu tout au long du livre.Si tout n’est pas parfait encore dans Paiement accepté, on peut raisonnablement parier qu’il s’agit là d’une oeuvre jalon majeure dans la carrière naissante d’Ugo Bienvenu, accaparé par ailleurs par le cinéma. Car elle comporte, outre une ambiance graphique bluffante, une vision singulière et une ambition forte. Les qualités essentielles d’un grand auteur.

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2017

Extases

Dessin et scénario :

Jean-Louis Tripp

Casterman

Série (1 tome paru)

➤ Critique de l'album

On ne l’attendait pas là, et c’est sans aucun doute une des plus belles surprises de la rentrée. À 59 ans, Jean-Louis Tripp, après huit années de Magasin général avec Régis Loisel, s’est lancé dans une autobiographie. Sous un angle bien particulier : sa vie sexuelle. Dans ce premier volume d’une confession fleuve (1er tome de 270 pages !), il raconte sa découverte de la sexualité, comment il voyait la chose enfant sous le prisme d’une éducation par une famille communiste, comment il a découvert son propre plaisir puis celui de sa copine, ses expériences de l’homosexualité, de l’amour à trois, des prostituées, d’une orgie, d’un sex-toy… Tripp a des choses à raconter et il le fait avec un engagement impressionnant.En effet, tout en conservant un ton plein d’humour et de bons mots, avec des images qui en disent long tout en faisant immanquablement sourire, Jean-Louis Tripp se met littéralement à nu, lui et ses questionnements profonds à différents stades de sa vie. Il évoque le débordement d’hormones de ses jeunes années et son addiction à la masturbation dans des scènes cocasses, tout en rappelant le tourbillon d’interrogations que ce comportement engendrait sous son crâne. Ce schéma – descriptions des désirs, expériences sexuelles, tentative d’analyse de l’ensemble – se répète au fil de l’ouvrage et des années qui passe, sans jamais lasser. Car l’auteur a pris beaucoup de recul sur son sujet et lâche les rênes de l’autodérision : il ne s’épargne donc pas et trouve toujours le dessin – intime ou outrancier, rigolard ou touchant, c’est selon – pour animer son texte sans être redondant.Résultat, ce premier tome d’Extases est passionnant de bout en bout. Car il est une réussite sur tous les tableaux : à l’heure du porno en libre accès sur le net, il est un idéal manuel d’éducation sexuelle, frontal (on ne compte plus le nombre de phallus dessinés…) mais honnête et respectueux ; il remet aussi un coup de jeune à l’autobiographie en BD, autour d’un sujet traité avec beaucoup d’humour et de tendresse ; et il est la démonstration que Tripp est au sommet de sa forme artistique, avec un trait d’une grande fluidité, duquel émane un évident plaisir de dessin. Bravo !

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2017

Beverly

Dessin et scénario :

Nick Drnaso

Presque Lune

One shot

➤ Critique de l'album

Derrière leur apparence anodine et leur aspect visuel peu expressif, les six tranches de vie de ce volume traitent de sujets de société, de relations humaines, de faits divers, des médias, du racisme, de la sexualité et bien plus encore… Avec ses histoires sociales, sarcastiques et piquantes, Berverly marque les esprits par son ton si particulier. Intelligent et déstabilisant, ce tout premier titre de Nick Drnaso marque la naissance d’un auteur inclassable. Berverly a d’ailleurs été sacré meilleur roman graphique de 2017 par le Los Angeles Times.Indubitablement biberonné à la BD indépendante américaine, Nick Drnaso s’est imprégné du travail d’auteurs aussi exigeants qu’atypiques sans tomber dans la simple copie. La thématique fait penser à Daniel Clowes (Patience,Ghost World…), le traitement à Adrian Tomine (Les Intrus, Loin d’être parfait…) et le style graphique épuré aux aplats de couleurs douces rappelleChris Ware (Building Stories, Jimmy Corrigan…)… Rien que ça !Dans cette critique caustique, la classe moyenne blanche américaine en prend pour son grade. Bien que semblant manquer de maturité, le trait volontairement minimaliste etsurprenant souligne toute l’étrangeté du titre. Le rythme se risque à perdre le lecteur en cours de route, pour mieux prendre le temps de l’amener dans une zone entre terrain familier et terre inconnue. L’aspect figé de l’ensemble interpelle et baigne chacun des récits dans un certain malaise. La divergence entre l’aspect imperturbable des personnages, la mise en scène décalée et les faits racontés fonctionne à merveille. Et quand on sait que Berverly a été écrit par un tout jeune auteur de 25 ans, on comprend que le meilleur reste à venir !

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2017

Imbattable

Dessin et scénario :

Pascal Jousselin

Dupuis

Série (2 tomes parus)

➤ Critique de l'album

En juin 2013, un étonnant héros apparaît dans Spirou. Il porte un costume, le masque, mais est un peu bedonnant et s’affaire dans sa cuisine. Sur son torse, un curieux logo : un rectangle rempli de carrés ? Une page de bande dessinée ! L’explication arrive vite quand Imbattable aperçoit l’action à la fin de la page et interagit par touches dans celles qui précèdent pour la transformer. Imbattable est un héros qui agit sur la planche, glisse dans les interstices et a ainsi toujours un temps d’avance – voire plusieurs, quand un geste trouve son explication deux lignes plus loin.Ce premier épisode fascine autant qu’il réjouit, mais il apparaît alors difficile de faire durer le concept. Et pourtant ! La force de Pascal Jousselin est de ne pas faire simplement une «BD sur la BD» mais d’utiliser certains codes Oubapiens pour porter un gag, un récit… Ainsi, le lecteur ne se lasse pas d’un concept mais assiste bien aux courtes aventures d’un héros et de son super-pouvoir.Réunies en album, les petites histoires ne perdent rien de leur sel. L’art de la concision fait mouche, l’inventivité folle de l’auteur impressionne. Au fil des pages, on se prend à changer de regard, à embrasser nous aussi la page pour tenter de deviner la suite… Mais à peine a-t-on pris l’habitude de regarder les cases environnantes qu’Imbattable passe désormais derrière la planche, ou croise un super-héros stagiaire un rien maladroit qui a le pouvoir de jouer sur les échelles et perspectives… Après avoir su casser les codes de la page, Imbattable se fond donc parfaitement dans l’album. On espère juste qu’il ne cassera pas trop ceux de la série et qu’on verra plusieurs autres tomes de notre héros à la baguette et au sac de courses !

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2017

The Private Eye

Dessin : Marcos Martin

Scénario : Brian K. Vaughan

Urban Comics

One shot

➤ Critique de l'album

2076, Los Angeles. En explosant et révélant beaucoup de secrets, le Cloud, immense réceptacle de données confidentielles, a détruit des vies. Internet n’existe plus, comme les smartphones et autres Ipad, remplacés par la Teevee, les cabines téléphoniques et des tubes pneumatiques pour délivrer des messages sur papier. Les individus, eux, se cachent derrière des masques et des costumes, gardant leur identité secrète sous des pseudos. Dans ce contexte, et pour savoir à qui elle a affaire, une femme engage un paparazzi – un détective privé sans licence. Son nom, P.I. Il doit par tous les moyens trouver des infos sur… sa cliente ! Mais voilà, alors qu’il venait d’accepter la mission moyennant finances, la femme est assassinée chez elle… Début d’une enquête tortueuse, entre complot et projets mégalos. Publié sur Internet depuis 2013, The Private Eye est née d’une question à laquelle l’auteur, Brian K. Vaughan (Saga, Paper Girls, Lost, Le Dernier Homme…), n’avait pas de réponse. Il lui fallait donc la trouver. La croisade que mène notre génération contre la vie privée est-elle un bien ou un mal pour la société ? Le scénario y répond à sa façon, sans juger. Brian K. Vaughan imagine donc un polar futuriste ancré dans un avenir loufoque mais crédible, celui de la postmodernité en mal de réseaux. Le Wonderwall protège la ville de l’océan, les individus portent des nymes – masques seulement autorisés à la majorité – et des onifripes, sortes de capes d’invisibilité. Google et Face quoi ? (book) sont des vieilleries tombées dans l’oubli. Livres et bibliothèques sont devenus les gardiens du temple alors que le Quatrième pouvoir (les journalistes aux lunettes noires, les plus puissants agents de maintien de la loi) veille sur la sécurité de la ville. Les personnages sont des archétypes profonds et attachants – PI le détective multiculturel (et gay?), le grandpa grincheux et réac’, nostalgique des Macintosh, Mélanie l’ado sans nyme, une femme fatale – et l’intrigue est un régal de fluidité. Dans une ambiance urbaine spectaculaire, Brian K. Vaughan balade son lecteur avec un polar stimulant et mène une puissante réflexion sur les enjeux des nouvelles technologies, fossoyeuses de nos libertés et de notre intimité. Sans en faire des tonnes, l’album enchaîne les scènes cocasses (au regard de notre présent) et les interrogations fécondes avant l’épilogue, un modèle du genre. Addictif, drôle et fun, le comics en format à l’italienne trouve aussi le parfait complément dans le visuel de Marcos Martin. Couleurs pop, cadrages dynamiques, précision clinique du trait donnent un coup de fouet à ce polar malin, qui se veut aussi un splendide plaidoyer pour le livre (et les bibliothécaires!). Et comparer The Private Eye à Blade Runner, c’est un peu lui ôter toute son originalité et sa modernité. Un des comics de l’année.

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2017

Je suis Shingo

Dessin et scénario :

Kazuo Umezu

Le Lézard noir

Série (4 tomes parus)

➤ Critique de l'album

1982. Satoru ne tient plus en place : l’usine où travaille son père vient d’acquérir un robot… «Gu… Gundam…», fantasme-t-il dans son sommeil, en référence à la célèbre série animée de science-fiction. Pourtant, lorsque la classe de Satoru est invitée à visiter l’usine Kumata, la réalité écharpe les attentes du garçon. «Monroe» n’a rien d’un androïde flamboyant : c’est une machine fonctionnelle, faite de pinces et de grosses pièces monolithiques. Satoru, avachi, traîne sa déception vers la sortie du hangar. Face à lui, un autre groupe scolaire. Et Marine. Les deux écoliers échangent un regard long de sept planches.Après plusieurs recueils parus au Lézard noir (La Maison aux insectes, Le Voeu maudit et La Femme serpent), Kazuo Umezu ressurgit en français, au sein d’une œuvre ambitieuse qui assurera une dose de frissons vintage pendant deux à trois ans, pour six pavés grand format. Pas les frissons de l’angoisse, cela dit, du moins pas encore – on sait à quel point l’auteur peut prendre le temps d’installer son univers avant de le pervertir. Dans ce premier tome, «Umezz» sort de l’horreur pour bâtir une romance juvénile sur fond de poétisation de l’informatique. En pleines années quatre-vingt, il s’intéresse au lien homme-machine, parallèlement à l’apparition du mouvement cyberpunk et d’œuvres iconiques telles que Videodrome et Christine. Pour Satoru et Marine, qui visitent l’usine en catimini après les cours, le robot à la conscience naissante devient une interface, comme la projection d’un amour qu’ils ne comprennent pas encore. Ils programment Monroe, jouent avec, l’éduquent comme s’il s’agissait de leur enfant. Ils se regardent l’un et autre à travers un écran primitif qui, par son quadrillage déformant, permet d’isoler leur union dans un monde en deux dimensions dont ils sont les pionniers et seuls habitants.Au fil des chapitres, l’iconographie numérique s’immisce de plus en plus dans les dessins d’Umezu, à l’image de la nuée pixelisée qui entoure la demeure des Yamamoto (comme si réel et virtuel glissaient l’un vers l’autre), des motifs de circuits imprimés qui garnissent les cases ou, de manière plus évidente, des plongées vertigineuses dans les entrailles labyrinthiques de l’automate. Certains planches s’avèrent renversantes de détails, d’ingéniosité ou de puissance symbolique, sans doute ce qu’on a vu de plus abouti chez l’auteur – mention spéciale aux pages de garde. Si bien que, ébahis par la force du fond comme de la forme, on se demande jusqu’où nous emmènera ce Je suis Shingo qui porte les graines d’un chef-d’œuvre en devenir.

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2017

WATASHI WA SHINGO Volume 1 by Kazuo UMEZZ ©1996 Kazuo UMEZZ / SHOGAKUKAN / © Le Lézard noir pour l’édition française

WATASHI WA SHINGO Volume 1 by Kazuo UMEZZ ©1996 Kazuo UMEZZ / SHOGAKUKAN / © Le Lézard noir pour l’édition française

Dans la combi de Thomas Pesquet

Dessin et scénario :

Marion Montaigne

Dargaud

One shot

➤ Critique de l'album

En laissant un commentaire sur son blog, il ne s’attendait sûrement pas à devenir le sujet d’une bande dessinée de deux cents pages. L’astronaute Thomas Pesquet s’est laissé passer à la moulinette drolatique de Marion Montaigne (Tu mourras moins bête, Riche, pourquoi pas toi…). Lui qui a rejoint en novembre 2016 la Station spatiale internationale — avant d’en revenir six mois plus tard — a offert à l’autrice un accès rare aux coulisses de cet exploit.Cette dernière raconte ce qui mène un homme à peu près normal (tout de même doté d’une intelligence ultra affûtée, d’une santé de fer, d’une mémoire éléphantesque, d’une patience angélique et d’une immense adaptabilité) à toucher les étoiles. Gorgé de détails et d’anecdotes, ce récittrès documenté fascine : on découvre les tests surréalistes auxquels les impétrants doivent se livrer, pour être sélectionnés ; leur formation longue durée aux quatre coins du monde ; l’énorme tas de procédures qu’ils doivent apprendre pour être opérationnels ; leur extraordinaire faculté à être des “couteaux suisses”, qui savent aussi bien arracher une dent que réparer des WC… Mais ce n’est pas une statue que Marion Montaigne érige à l’astronaute Thomas Pesquet : avec un humour décapant et un trait bondissant, la jeune femme s’attache à montrer l’humanité du héros — voir la séquence où il apprend à uriner de façon ad hoc, ou son retour très “vomitif” sur terre. Pour ce docu-fiction rigolo et captivant, l’artiste a su synthétiser une lourde quantité d’informations. Elle offre une plongée rigoureusement documentée, ouvre une porte sur un domaine scientifique touffu. Faisant merveilleusement oeuvre de pédagogie et de divertissement à la fois.

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2017

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2016

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‹ 2017

2015 ›

L'Odeur des garçons affamés

Dessin : Frederik Peeters

Scénario : Loo Hui Phang

Casterman

One shot

➤ Critique de l'album

En cette année 1872, l’Ouest américain est encore un territoire sauvage, un continent à civiliser pour l’homme blanc. Et le lieu d’un génocide en cours, celui des indiens. Une petite expédition s’y aventure pour cartographier, recenser, photographier, rassembler tous les éléments pour préparer la colonisation. À sa tête, un ingénieur douteux et prônant une utopie civilisationnelle extrémiste. L’accompagnent un photographe européen, homosexuel et escroc spécialiste des clichés spirites, et un jeune garçon de ferme bien moins naïf qu’il n’y paraît. Leurs secrets respectifs vont éclater sous le soleil texan, en même temps qu’un flot de magie ancestrale.Dans un décor bien balisé de western, Loo Hui Phang (L’Art du chevalement, Prestige du l’uniforme…) tord les clichés du genre pour sonder l’âme humaine et les relations entre hommes, femmes et nature. La question de la sexualité et du genre y est abordée avec subtilité, tout comme la description plus historique de l’éradication des derniers Comanches, le tout mêlé à une spectaculaire ouverture vers le fantastique. Des personnages troubles, un périple sensoriel et extrasensoriel, un suspense à couper le souffle et une ambiance de fin d’un monde font de ce one-shot un western atypique, d’une finesse remarquable. Car la scénariste (lire son interview ici) parvient à interroger des thématiques fortes avec une rare sensibilité, sans pour autant renier un esprit d’aventure, avec le cheval comme élément central, esthétique et mystique. Et au dessin, Frederik Peeters (Aâma) atteint des sommets de justesse, dans les poses, les regards, la mise en scène et les couleurs, sans recourir à des artifices mille fois vus. Un grand livre qui envoûte et prend aux tripes.

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2016

➤ Interview de l'auteure

Monsieur désire ?

Dessin : Virginie Augustin

Scénario : Hubert

Glénat

One shot

➤ Critique de l'album

Lisbeth est une servante bien docile, au service d’un jeune noble britannique. Elle brique et nettoie, sous les ordres de la rigide Miss Oliver, tandis que Monsieur s’enivre et fornique à tout va. Sans s’en cacher. C’est un séducteur au visage d’ange, aux appétits insatiables et au goût prononcé pour la provocation. Un soir, il rentre mal en point, tabassé dans les bas-fonds de Londres. Lisbeth s’occupe de lui. Et dès lors, il va en faire sa confidente, elle, une fille de rien au visage ingrat. Une relation ambigüe se noue alors. Avec Miss Pas Touche, puis Beauté et Les Ogres-Dieux, Hubert a déjà démontré son goût pour la littérature classique, les milieux interlopes et les situations complexes. Il atteint ici un sommet dans la finesse de l’écriture, avec ce face à face improbable et presque mystérieux, tantôt tendre tantôt malsain. Son personnage de lord dévergondé, à la morgue odieuse, se fissure peu à peu, à mesure qu’il se noie dans la débauche et narre sa vie à Lisbeth. Qui, elle, ne se décompose jamais, ou presque.Au-delà de ce faux jeu de séduction, entre psychanalyse et appel au secours, c’est toute la structure des relations hommes-femmes dans la société victorienne qu’Hubert décortique. Sous l’angle de la domination masculine – dans la maison, dans les rues, à la Cour – et du mépris des classes supérieures pour les pauvres travailleurs et les miséreux. Jamais manichéen ni brutal, son scénario décrit par petite touches cinglantes ce monde d’hypocrisie et de violence sociale permanente, où le domestique est un sous-homme et, encore plus bas, la servante est tout juste un animal. Et pour mettre en images ce texte brillant, Virginie Augustin (Whaligoë, Voyage aux ombres…) use d’un trait fin et expressif, d’une grande subtilité, dans les postures et les regards notamment. Elle s’approprie parfaitement l’histoire et les personnages, joue sur les mouvements et les ambiances et ne se répète jamais. Finalement, elle propose sans doute ici son livre le plus personnel en termes graphiques. Alors, à la question, «Monsieur désire ?», nous répondons : lire d’aussi bonnes bandes dessinées plus souvent.

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2016

➤ Interview des auteurs

Patience

Dessin et scénario :

Daniel Clowes

Cornélius

One shot

➤ Critique de l'album

Jack Barlow et Patience semblent filer tout droit vers le bonheur. Patience dit au revoir à son passé malheureux et Jack s’émerveille d’un événement à venir: la naissance de leur bébé. À part un petit mensonge et quelques soucis d’argent, ce couple très ordinaire semble uni par un amour sincère. Jusqu’au jour où tout se délite. Alors que Jack avait choisi la carte de la franchise, il découvre le corps de Patience, allongée sur la moquette du salon. Qui l’a assassinée? Pourquoi? Le début d’une enquête spatio-temporelle truffée d’embûches pour Jack, anéanti mais déterminé à changer le cours de l’Histoire…La sortie d’un album de Daniel Clowes (Wilson, Mr Wonderful, Ice Heaven, David Boring, Le Rayon de la mort…) est toujours un petit événement, surtout lorsqu’il aura fallu l’attendre plus de cinq ans. L’auteur acclamé de Ghost World revient avec un album dense et splendide graphiquement, enquête spatio-temporelle qui mélange SF, sentimentset thriller. Afin de retrouver le meurtrier de Patience, Jack va multiplier les allers-retours entre passé et présent, muni d’un objet à remonter le temps. Son ambition, empêcher le crime. Pour cela, il va se confronter au passé troublede sa fiancée, croiser la route d’une faune de losers oude nerds, prêt à faire le coup de poing. Spectateur de sa lente dérive mais aussi acteur de son possible salut, par la violence s’il le faut, Jack avance avec le sentiment, quelque part, d’avoir tout foiré sans trop savoir comment.Quid du deuil à l’épreuve du temps? La vengeance purifie-t-elle et l’amour résiste-t-il aux non-dits, à la disparition des corps? Très accessible, bien fichu etfluide malgré ses 180 pages, Patience n’épargne pas grand-monde – victimes du destin ou être pathétiques – avec toujours une évidente empathie pour ses personnages écorchés par l’existence. Daniel Clowes peint une Amérique ordinaire et désabusée, creuse la mosaïquedes sentiments, exprime toutes les ambiguïtés de l’attachement sans sacrifier les interrogations universelles sur le mal-être lancinant, la difficulté d’être ce que l’on veut. Le trait de Daniel Clowes habillé de couleurs pop, magnifiqueet inégalable, entre hommage aux vieux comics et totale modernité, n’a peut-être jamais été aussi pur et évident. Et même si au final l’immersifPatience n’est pas son ultime chef-d’œuvre – Jack ronronne un peu entre les époques parfois –, Daniel Clowes continue de surprendre et de raconter des histoires qui prennent aux tripes. Et ça, c’est très rare.

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2016

Highbone Theater

Dessin et scénario :

Joe Daly

L'Association

One shot

➤ Critique de l'album

Palmer est un drôle de type. Obsessionnel de guitare mongole et d’un feuilleton SF ringard, il se nourrit de navets et d’huile de poisson, fume du cannabis et mange des champignons (pas des girolles, hein). Timide et casanier, il partage un appartement avec un «pote», séducteur invétéré et chasseur de requins. Et se laisse bercer par les folles théories du complot de son collègue de l’usine de pâte à papier (les juifs intraterrestres valent leur pesant de bacon). Trouvera-t-il la voie vers une vie apaisée ? Ou se laissera-t-il embarqué dans le théâtre mystérieux de ses fantasmes ?Joe Daly est un auteur hors norme. Après le fantasque The Red Monkey…, et l’épopée azimutée ludique Dungeon Quest, le Sud-Africain revient avec un gros pavé de petit format dans la même veine, mais peut-être encore plus barré. Car le petit malin démarre son récit sur le mode intime, brossant le portrait d’un ado attardé mal dans sa peau et dans sa ville, comme ont pu le faire avant lui Joe Matt, Daniel Clowes ou Chris Ware. Mais le clin d’oeil est fugace, car très vite le délire prend le dessus. Notamment car Joe Daly croque ses personnages en colosses musculeux à petites têtes, qu’il enchaîne les scènes absurdes et les dialogues qui claquent, qu’il inclut des séquences de rêves ou de transes en couleurs sans queue ni tête. Ici, on nage en plein trip halluciné mais rien n’est gratuit. Comme il empruntait les ressorts des jeux de rôle dans Dungeon Quest pour mieux soutenir son intrigue perchée, il construit son Highbone Theater pierre après pierre, sur les fondations mouvantes d’un esprit perturbé englué dans une société à la dérive, mais dans une belle cohérence. C’est malin, très drôle, toujours surprenant, ça ne ressemble à rien de connu. Et on ne se lasse pas d’être déstabilisé, même au bout de 600 pages. Bravo !

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2016

Shangri-La

Dessin et scénario :

Mathieu Bablet

Ankama

One shot

➤ Critique de l'album

L’humanité s’en mord encore les doigts. Elle a pourri la Terre, à tel point que l’air y est devenu irrespirable. Les hommes vivent donc agglutinés dans une gigantesque station orbitale, aux côtés d’animaux anthropomorphes sujets de toutes les brimades. Mais coincée dans l’espace et nourrie à la surconsommation de téléphones et de tablettes tactiles, l’espèce humaine a abandonné la religion et tourné le dos à la guerre. C’est déjà ça de pris, se dit Scott, ingénieur au service de la plus grande – la seule, en réalité – entreprise de la stationMais au fil de ses enquêtes dans des laboratoires lointains bizarrement défaillants et de ses rencontres avec des membres d’une résistance souterraine au diktat consumériste, il va découvrir que cette société formatée et idyllique n’est fondée que sur des mensonges. Et pendant ce temps-là, des scientifiques jouent à Dieu, en créant de toutes pièces un homme nouveau, à implanter sur une planète vierge…Auteur du prometteur La Belle Mort et du beau conte hypnotique Adrastée, et régulier participant aux volumes Doggybags, Mathieu Bablet signe là une oeuvre d’une grande ambition, une saga de science-fiction de plus de 200 pages, aux décors vertigineux et croqués avec un rare soin du détail. C’est ce qui frappe d’abord, dans ce grand volume à l’édition soignée : un trait fin et réaliste dans les ambiances et différents lieux du vaisseau-monde, au service de concept architecturaux de SF cohérents (voir les mini-chambres des employés, à l’espace ultra-optimisé), et des personnages dessinés dans un style plus expressionniste, visages de marionnettes et membres fins. Et pour illuminer ce graphisme personnel arrivé à maturité, une palette de couleurs jouant les monochromies par séquence, dans une cité où le soleil ne se lève jamais.Au-delà de cette réussite graphique, le scénario de Mathieu Bablet tient la route. Il ne réinvente pas la science-fiction, non, il réalise plutôt un cocktail bien dosé entre différents thèmes classiques du genre : l’humanité en quête d’un lieu pour vivre, un monde totalitaire soumis à l’économie capitaliste, la peur de l’autre (ici les animoïdes), les manipulations génétiques, le paradoxe temporel… Pas simple d’associer tout cela, comme un mix risqué entre Battlestar Galactica, Demain les chiens et L’Armée des douze singes. Mais le jeune auteur garde la main sur son histoire et ses personnages, et mène son épatant projet jusqu’au bout. Bravo.

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2016

➤ Interview de l'auteur

Juliette

Dessin et scénario :

Camille Jourdy

Actes Sud BD

One shot

➤ Critique de l'album

Juliette est angoissée. Dépressive ? Hypocondriaque ? Difficile à dire, mais un malaise semble vivre en elle depuis toujours, remontant par vagues jusqu’à son coeur et sa tête. Cela ne l’empêche toutefois pas d’être, par moments, drôle et piquante, et toujours douce et à l’écoute. Elle revient trimballer sa chevelure rousse et sa silhouette maladroite dans la petite ville où vivent ses parents (séparés), sa grand-mère (Alzheimer) et sa soeur (marié, deux enfants, un amant). Tout est toujours pareil, mais tout aspire à changer…Sept ans après le dernier tome de l’épatante série Rosalie Blum, Camille Jourdy revient avec un volumineux ouvrage (240 pages) dans le même esprit, entre douceur des couleurs, tendresse envers des personnages finalement si banals, et regard espiègle sur les relations familiales ou les rapports hommes-femmes. Plus que la quête de Juliette, qui cherche mollement les raisons de son mal-être (un secret de famille, de toute évidence – l’album est sous-titré «les fantômes reviennent au printemps»…), c’est le portrait drôle et enlevé de cette famille décomposée qui fait mouche. La personnalité de chaque membre prend corps avec simplicité au fil des petits dessins vivants et soignés qui composent les pages comme des saynètes de théâtre, et au milieu desquelles apparaissent de superbes illustrations pleine page, qui dégagent une atmosphère unique de sérénité légèrement teintée de mystère. En avançant dans le livre, on rit, on s’inquiète, on s’agace, on se prend d’envie de chanter ou de boire l’apéro, comme dans un bon soap opera, la finesse d’écriture – dans les dialogues surtout – et la justesse des sentiments en plus.Une comédie du quotidien aussi belle et intelligente, humble et lumineuse, on n’en lit pas souvent en bande dessinée. Alors, ne nous privons pas.

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2016

Les Cahiers d'Esther

Dessin et scénario :

Riad Sattouf

Allary éditions

Série (3 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Elle rêve «d’être blonde et d’avoir un iPhone (même 4)», déteste son frère ado, mais adore son père et son amie Eugénie —ce qui ne l’empêche pas de la laisser tomber, comme une vieille chaussette, en colonie de vacances… Esther est une fillette parisienne de dix ans et de son temps, qui prend des cours de comédie musicale, idolâtre Beyoncé, Kendji Girac, Black M ouMaître Gims, et regarde Violetta («une série sublime»). Riad Sattouf la croque merveilleusement dans ces Cahiers, compilation d’histoires d’une page parues dans L’Obs. L’auteur de La Vie secrète des jeunes, Pascal Brutal ou L’Arabe du futur a, régulièrement, rencontré la vraie Esther, fille d’un couple d’amis. Il a su sonder la fillette — qu’il ambitionne de suivre jusqu’à ses 18 ans, sur huit albums —pour comprendre son quotidien, et surtout le restituer sans condescendance. Son trait simple et souple, à peine rehaussé de quelques couleurs, vise juste. Surtout, le ton adopté est le bon : à hauteur d’enfant, il donne à liresa voix, ses expressions, ses goûts, sans moquerie. L’humour surgit d’une voix off 1er degré, ou d’une situation habilement résumée, construite comme un gag. Et si, après Claire Bretécher ou Sempé (dont Esther n’est pas sans rappeler le Petit Nicolas), Riad Sattouf était, à son tour, le meilleur ethno-sociologue du moment ?

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2016

Dans la forêt sombre et mystérieuse

Dessin et scénario :

Winshluss

Gallimard BD

One shot

➤ Critique de l'album

Ce qu’aime Angelo par-dessous tout, c’est observer les petites bêtes et explorer la nature et ses mystères. Quand il sera grand, Angelo veut être explorateur et scientifique. Ça tombe plutôt bien, car dans cette histoire, il devra faire preuve de courage et d’esprit d’initiative pour se sortir des situations dans lesquelles il va se retrouver empêtré. Alors qu’il était en route avec toute sa famille pour rendre visite à sa mémé gravement malade, le pauvre garçon a été oublié sur une aire d’autoroute au moment d’une pause pipi. Livré à lui-même, Angelo va devoir traverser une forêt sombre et mystérieuse pour rejoindre la maison de sa grand-mère. Le chemin s’annonce périlleux, une foule de péripéties et de rencontres insolites l’attendent. Fourmis rouges enragées, écureuil presque volant, crapaud crapoteur, ogre banquier, singe arnaqueur et même l’esprit de la nature en personne vont se dresser plus ou moins amicalement sur sa route. Angelo arrivera-t-il au bout de ses peines ? Winshluss est de retour avec dans ses cartons un conte pour la jeunesse tout droit sorti de son imaginaire foisonnant… Voilà de quoi attiser notre curiosité ! En ouvrant cet album épais de 160 pages, on se demande bien ce quiva bien pouvoir ressortir de cette rencontre entre les grands récits de notre enfance et l’esthétique trash et corrosive de cet artiste touche-à-tout. Dès les premières planches, le ton est donné et nous ne sommes pas déçus. Avec son humour joyeusement cynique qui se joue des conventions, il réussit à composer une histoire à hauteur d’enfant tout en restant dans le registre qu’il affectionne, et en conservant sa liberté de ton. Il projette dans ce récit ses propres peurs enfantines, embarquant les jeunes lecteurs dans une série de rencontres et de situations qui font référence autant à la société moderne qu’aux contes et légendes connus de tous —Pinocchio en fait forcément partie.Il provoque sans choquer, se veut parfois cruel, mais n’oublie jamais de faire rire ! On traverse cette forêt avec enthousiasme sans s’ennuyer une seconde, on se moque gentiment, bref on passe un vrai bon moment en compagnie d’Angelo, qu’on soit petit ou grand !

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2016

Tokyo Ghost

Dessin : Sean Murphy

Scénario : Rick Remender

Urban Comics

Série (2 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Quand l’un des dessinateurs les plus doués de sa génération s’associe à l’un des scénaristes les plus inspirés du moment, le résultat est… en général tout sauf garanti. On en a vu, des duos de vedettes accoucher de souris. Avec leur série Tokyo Ghost chez Image, Sean Murphy (The Wake) et Rick Remender (Low, Black Science) livrent, eux, tranquilles,un chef d’oeuvre en puissance, à la hauteur des espoirs les plus fous que leur association pouvait susciter.Les deux hommes, totalement sur la même longueur d’onde, carburent à la même drogue : une nostalgie pour les mangas séminaux des années 90, avec en tête les séries cyberpunk des grands maîtres Katsuhiro Otomo et Masamune Shirow (Ghost in the Shell, Appleseed…). Dans le monde futuriste qu’ils imaginent, le Japon représente d’ailleurs l’Eldorado de leur héroïne. Debbie, jeune habitante d’un Los Angeles décadent où les gens se shootent littéralement à la nanotechnologie, est ce qu’on appelle une «no-tech». Traumatisée par son passé familial, elle est l’une des rares qui refusentcatégoriquementde se réfugier dans des univers virtuels. Elle ne rêve que de refaire sa vie à Tokyo en embarquant son homme, Teddy. Celui-ci n’est plus l’ombre de celui qu’elle a aimé : junky au dernier degré, ce colosse abruti de programmes télé n’est même plus capable d’aligner un mot et n’obéit plus qu’au patronyme de Led Dent. Le caïd qui tient le couple sous sa coupe leur propose justement une mission dans l’Empire du Soleil levant. L’aller-simple qu’il leur fallait ?Rick Remender, comme à son habitude, ne permet jamais à son récit de s’enliser. Ses personnages sont toujours en mouvement, et leur trajectoire émotionnelle sa traduit systématiquement dans l’espace. Mais le scénariste, là encore c’est sa marque de fabrique, ne laisse pas l’action échevelée prendre le pas sur les émotions.Plus que sur les scènes de baston, c’est sur le dilemme amoureux de Debbie que repose Tokyo Ghost. La jeune femme a-t-elle raison de s’entêter à vouloir sauver Teddy ou devrait-elle se résoudre à faire le deuil de son amant, définitivement noyé dans la carcasse de Led ? Magnifiquehistoire, bouleversante et tragique, traversée de beauxmoments d’intimité à l’écart du fracas du monde. Remender est décidément une des grandes plumes de la SF actuelle et il trouve en Sean Murphy un sacré partenaire.Lui non plus ne s’effraie pas des moments de pure contemplation, notamment dans la deuxième partie qui, après les extravagances graphiques d’un Los Angeles lorgnant vers Transmetropolitan, paye dans un Tokyo gagné par la végétation son tributà un autre maître nippon, Hayao Miyazaki. Le bourreau de travail qu’est Murphy réalise des vues d’ensemble époustouflantes où chaque détail compte, y compris à l’arrière-plan de l’arrière-plan. Mais là où Murphy excelle vraiment, ce sont dans les séquences en mouvement. Sur ce terrain-là, peu lui arrivent à la cheville dans les comics aujourd’hui. Lecteur avide d’Appleseed, cela on le sait depuis Punk Rock Jesus, le dessinateur a su puiser chez Shirow une science du découpage ébouriffante. Les courses-poursuites s’étalent parfois sur 15 pages sans jamais conduire le lecteur à l’essoufflement. C’est fluide, varié, limpide, exaltant. Blockbuster tonitruant et virtuose qui n’oublie jamais de laisser entendre battre le cœur de son héroïne,Tokyo Ghost a tout pour être une saga marquante.

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2016

Jojolion

Dessin et scénario :

Hirohiko Araki

Delcourt/Tonkam

Série (10 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Suite au drame du 11 mars 2011, la ville de Morio a été dévastée. Comme une réaction épidermique de la part des terres côtières, d’étranges édifices appelés « murs aux yeux » émergent brusquement. Près de ces murs, l’étudiante Yasuho découvre un jeune homme nu, portant une marque en forme d’étoile, des traces de morsure et un chapeau de marin. Amnésique, il dispose néanmoins d’un étrange pouvoir… Culte dans son pays d’origine, la saga JoJo’s Bizarre Adventure ne bénéficie pas de la même aura sous nos latitudes. Pour autant, chaque partie est désormais disponible en français et Jojolion est la huitième d’entre elles, en cours au Japon. Si chaque saison peut se lire indépendamment, celle-ci se déroule dans une version parallèle – sans entrer dans les détails, JoJo a été rebooté à la fin de Stone Ocean – de la ville de Diamond is Unbreakable, la quatrième partie, sans doute encore le shônen le plus inventif et le plus jouissif jamais créé. Ce thriller fou avait l’unité de lieu pour particularité : attachante, la ville de Morio était un personnage à part entière, théâtre d’un jeu du chat et de la souris entre Josuke et le tueur en série Kira.Tout le sel de JoJo vient de ses situations surprenantes, nées des pouvoirs insolites des personnages. Diamond is Unbreakable formait la quintessence de ce principe et Jojolion emprunte la même direction. Ici, le héros, grâce à une bulle qu’il peut contrôler à distance, peut «retirer» une caractéristique à n’importe quelle chose vivante ou non vivante. Par exemple, il peut retirer tout bruit à un mur afin de le casser discrètement. Ce sera sa seule arme dans un premier tome qui crée rapidement le suspense. À la recherche de son identité, le garçon se retrouve coincé dans l’appartement d’un maniaque (pas inconnu des fans) et doit tout faire pour échapper à ses pièges…Dans un cocktail exquis de corps aux allures de statues baroques, d’extravagance pop et de postures à la Egon Schiele, Araki déploie un huis clos palpitant, intelligent et à la lisibilité parfaite malgré sa complexité. De plus, en ancrant son récit dans l’après-Fukushima, l’auteur apporte une dimension cathartique encore jamais vue dans ses planches. L’imagerie navale, les costumes de marin et autres références à l’eau n’ont rien d’innocent et créent une charge émotionnelle palpable… Pour tout cela et parce qu’il forme une porte d’entrée idéale à la saga, Jojolion est déjà l’indispensable nouveau chapitre d’un chef-d’œuvre de la bande dessinée mondiale.

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2016

JOJO’S BIZARRE ADVENTURE © 1986 by Hirohiko Araki / SHUEISHA Inc.

JOJO’S BIZARRE ADVENTURE © 1986 by Hirohiko Araki / SHUEISHA Inc.

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2015

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Carnet de santé foireuse

Dessin et scénario :

Pozla

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Pozla a toujours eu mal au bide. Dès l’enfance et l’adolescence, ses intestins se tordaient de douleur, et les médecins ont toujours rétorqué que c’était dans sa tête. Voire l’ont collé sous antidépresseurs. Mais en fait, Pozla a une maladie de Crohn, syndrome rare et extrêmement dangereux, qui vous ronge les voies digestives. Scanner, coloscopie, opérations, abcès, drains, médicaments, régime, perte de poids effrayante… Le dessinateur de Monkey Bizness raconte ici dans le détail ses années de galères hospitalières, de trouille, de douleurs aigües et incessantes, de rapports compliquées avec le corps médical, et surtout décrit la vision de son propre enfer de tripes et d’excréments. Carnet de santé foireuse est un livre atypique et diablement courageux. Car Pozla ne tourne pas autour du pot – littéralement – pour décrire des maux violents et souvent tabous. D’un trait nerveux, rageur ou flippé, il se représente en intestin géant suintant la souffrance, en homme-viscères vidant son ventre aux toilettes toutes les heures et son espoir avec. Précis dans ses explications et bouleversant dans son témoignage à la première personne, son récit s’appuie aussi sur des dessins tirés des carnets qu’il a remplis sur son lit d’hôpital, ou dans son canapé à regarder sa toute petite fille jouer et qu’il ne pouvait même pas porter pour ne pas faire lâcher ses sutures… Ces dessins recèlent à la fois une douleur infinie et une distance quasi onirique avec ses symptômes. Car, c’est une des grandes forces du livre, Pozla a ce sens narratif et graphique aiguisé qui lui permettent de ne jamais ennuyer, de toujours trouver des manières pour se raconter sans être nombriliste, de conserver une large part d’humour. Un ton qui résonne encore mieux grâce à son dessin flirtant avec différents styles, des hachures à la Crumb aux explosions d’encres colorées en passant par un griffonnage hyper expressif pas si éloigné de l’animation.Le rendu global est bluffant. Puissant et sensible, drôle et bouleversant, hyper personnel mais à portée universelle, ce Carnet de santé foireuse – un peu comme le faisait La Parenthèse d’Élodie Durand – va bien au-delà du simple récit autocentré d’une maladie. C’est une oeuvre importante et aboutie d’un auteur de 33 ans qui a encore beaucoup de choses à montrer et à dire. On va le suivre de très très près. Bravo.

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2015

➤ Interview de l'auteur

La République du catch

Dessin et scénario :

Nicolas de Crécy

Casterman

One shot

➤ Critique de l'album

C’est une histoire folle, belle, drôle. Avec des moments de folie, d’action pure, de suspense et de contemplation. Un pur plaisir de lecteur, une aventure étonnante, jouissive, touchante. Avec La République du catch, Nicolas de Crécy revient à la bande dessinée, laissée de côté depuis le quatrième épisode de Salvatore en 2010. Réalisé à la demande d’une maison d’édition japonaise, la Shueisha, et publiéen épisodes, le récit s’inspire d’un projet de court-métrage inabouti. On y suit l’épopée d’un petit bonhomme, Mario, issu d’une famille de mafieux dont il ne partage pas les valeurs. Amoureux de Bérénice, il vit avec son seul ami, un manchot pianiste (oui, parfaitement). Il évolue dans un milieu pas tout à fait favorable aux faibles de son acabit, puisque des catcheurs à la solde des truands font la loi. Piégé par son propre neveu (un bébé maléfique, «mystère de précocité»), le voilà cible d’une étrange créature, mi-tête humaine mi-machine à tuer, baptisée Piccolo. Pour s’en sortir, Mario va s’allier à d’autres étranges individus — mention spéciale à La Perruque, «fait des cheveux des humains les plus misérables» —, et devoir combattre…Oui, tout — ou presque — est fou dans cette République du catch, de ses personnages inattendus (dont certains renvoient au film animé Monstres & Cie ou à l’oeuvre d’Hayao Miyazaki) à ses ahurissantes péripéties — on se délecte encore de la course-poursuite entre Piccolo et Mario, dans une usine désaffectée. Le dessin virtuose de l’auteur embarque son lecteur pour une odyssée fulgurante, poétique. On ne regrettera qu’une chose : que l’album n’ait pas de suite annoncée. Si Nicolas de Crécy n’exclut pas de poursuivre ce que l’on imaginait être le début d’une saga, il dit attendre une éventuelle commande de son éditeur pour se remettre à l’ouvrage. Forcément, on trépigne.

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2015

➤ Interview de l'auteur

Zaï Zaï Zaï Zaï

Dessin et scénario :

Fabcaro

6 pieds sous terre

One shot

➤ Critique de l'album

Fabrice est un dangereux criminel. Il a oublié la carte de fidélité de son supermarché préféré dans la poche du jean qu’il a mis au sale. Repéré par un vigile à la caisse, traqué par la police et pointé par les médias, il ne peut que fuir. Car tout le monde a peur de cet homme capable de tout. En plus, il est auteur de bandes dessinées. Mais que fait le gouvernement ?Décidément, Fabcaro est un des auteurs les plus drôles du moment. Après l’audacieux et hilarant Carnet du Pérou, il se moque ici des discours prémâchés du politiquement correct, des postures et tics journalistiques, de la prééminence de l’argent et de la consommation à tout crin dans la France d’aujourd’hui. Il glisse dans ses situations quotidiennes et banales – encore plus dans un état de psychose sécuritaire – des dialogues absurdes, qui pointent par leur décalage l’absurdité même des rapports sociaux contemporains. Bien sûr, il ajoute au milieu de tout ça quelques gags plus classiques ou visuels, ce qui ne gâche rien. Enfin, il lance des petites piques bien senties contre ceux qui dénigrent le métier d’auteur de BD, en instituant ce statut comme un état marginal, inquiétant, dangereux pour les bons citoyens. Et cette autodérision noire fait mouche ! Enfin, les lecteurs les plus attentifs verront une gentille moquerie envers Bastien Vivès et ses posts de blogs…Jamais lourd ni redondant, toujours alerte dans l’écriture et fluide la mise en scène – son histoire est en fait une succession de saynètes en une ou deux planches, mais on s’en rend rend à peine compte –, sobre dans le dessin, Fabcaro signe avec Zaï Zaï Zaï Zaï (quel titre !) une des perles d’humour de l’année, retenue pour la finale du Grand Prix de l’ACBD.

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2015

L'Encyclopédie des débuts de la Terre

Dessin et scénario :

Isabel Greenberg

Casterman

One shot

➤ Critique de l'album

Quand Isabel Greenberg décide de se lancer dans son premier long roman graphique, elle ne choisit pas la facilité. Repérée notamment dans la revue Nobrow, et lauréate d’un prestigieux prix du récit court, la jeune auteure londonienne s’attaque carrément aux origines de la planète et de l’humanité. En réinventant les mythes fondateurs, entre légendes nordiques et textes bibliques.Contrairement à ce que son titre indique, ce gros ouvrage (176 pages) n’est pas une encyclopédie, mais un récit à tiroirs, un labyrinthe d’histoires dans l’histoire. Tout commence avec une romance antarctique contrariée par un champ magnétique détraqué, empêchant les deux amoureux de s’approcher. Alors, il se racontent des histoires au coin du feu, à commencer par celle de trois soeurs du pôle Nord qui découvrent un bébé, et le scindent en trois personnalités distinctes. Trois enfants qui finiront par se réunir en un solide garçon, mais à qui il manque un morceau d’âme, perdu lors de la recomposition de son être. Il part alors vers le sud, à la recherche de ce fragment évaporé… Devenu conteur, il ravira les peuples qu’il croisera de ses récits et recueillera aussi leurs propres légendes, faites de guerre, d’amour et de dieux tantôt aimants, tantôt colériques.Lorgnant du côté de la Scandinavie, de la Grèce antique ou tout simplement de la Bible (la Tour de Babel, l’Arche de Noé…), Isabel Greenberg s’approprie les mythes fondateurs de l’humanité et les assaisonne à sa manière, pleine de douceur, d’empathie, et d’un goût certain pour le fantastique onirique. Ses personnages sont attachants, mêmes ses dieux oiseaux pourtant irascibles. Avec son trait épais allant à l’essentiel, et ses noirs et hachures évoquant la gravure, elle vise et atteint un graphisme hors du temps, immédiatement accessible et sans référence culturelle trop forte. Universel en quelque sorte. Et dès lors, elle s’affirme comme une conteuse hors pair, capable de vous fasciner des nuits durant par l’histoire d’une vieille qui terrassa un géant avec des saucisses, ou celle d’un cartographe agoraphobe qui mesurait les distances avec une bande de singes entraînés. Pour un premier livre, c’est un coup de maître.

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2015

➤ Interview de l'auteure

Cigish ou le maître du Je

Dessin et scénario :

Florence Dupré la Tour

Ankama

One shot

➤ Critique de l'album

Rôliste aguerrie dans sa jeunesse, Florence Dupré la Tour a arrêté de lancer les dés sur une table pour conter la vie de son personnage de nain nécromancien. Mais cette pratique, autant ludique que désinhibitrice, lui manque. Surtout à l’heure où, tant sur le plan professionnel que personnel, elle semble insatisfaite de sa molle existence. Alors elle décide d’incarner de nouveau Cigish, antihéros distillant le mal autour de lui. Mais pas pour jouer : dans la vraie vie. Et elle va le raconter sur un blog.Florence Dupré la Tour (Borgnol, Capucin…) va loin, très loin. Ce qui démarre comme un blog BD autobiographique presque classique, avec un parti pris excitant de raconter comment on peut jouer la méchante dans la vraie vie, se transforme très vite en méta-autofiction jouissive. Car plus que la vie de Florence/Cigish, c’est bien le blog lui-même qui devient le sujet de l’auteure. Ainsi, rapidement, elle propose son projet à des éditeurs de bande dessinée, qui décline plus ou moins poliment, et elle n’y va pas par quatre chemins pour les tourner en dérision. Elle raconte comment elle «trolle» et joue avec le buzz sur le net, pour conquérir un public, quitte à le houspiller. Et surtout, elle utilise les commentaires ouverts sur son blog – reproduits partiellement dans ce recueil –, comme un maître du jeu manipule les rôlistes attablés devant lui. Dès lors, la réalité se nourrit de fiction, l’imaginaire déborde de partout, et les frontières se brouillent dans une mise en scène vertigineuse.Brillant exercice de style, Cigish ou le maître du Je, comme son titre le suggère, est aussi une bande dessinée introspective, dans laquelle l’auteure cherche les réponses à son mal-être, s’interroge sur son identité de créatrice, le sens de son choix de carrière, son rapport à ses lecteurs et au petit monde parfois dégueulasse de la bande dessinée – auteurs, critiques, collectionneurs, éditeurs y sont mis à mal. Dans un noir et blanc hachuré et volontairement tremblotant, non dénué de poésie, Florence Dupré la Tour signe ici une oeuvre ambitieuse, peut-être sa plus importante jusqu’ici. En tout cas, un des meilleurs livres du premier semestre 2015.

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2015

➤ Interview de l'auteure

Ici

Dessin et scénario :

Richard McGuire

Gallimard

One shot

➤ Critique de l'album

L’idée est lumineuse, l’ambition folle, le résultat puissant : exposer une pièce d’intérieur vue du même angle pendant 300 pages. Dit ainsi, ça peut paraître sans intérêt. Mais le coup de maître, c’est de raconter l’histoire de cet espace domestique sur des milliers d’années, des dinosaures aux hologrammes du futur : banales histoires de famille, catastrophes naturelles, importance décisive du hasard ou du destin, vanité du présent éclairé par les relations humaines ou éclipsé par une nature souveraine, photographies visionnaires neutralisant un instant l’essence des choses…Rien que des faits brillamment agencés : cases de taille variable et dates lointaines se superposent, résonnent ou s’annulent, tissant des passerelles ouvertes sur l’éternité en un télescopage fécond. Avec cette manière de confronter les époques pour matérialiser l’épaisseur d’une durée, tout paraît vain et/ou signifiant, accessoire et/ou crucial. Au bout de vingt pages, pourtant, on craint la répétition. Mais comme par magie, le vertige nous saisit. C’est que la mise en scène fourmille de détails, de surprises et de non-dits que seul un lecteur actif – témoin, voyeur ou gardien du temps – pourra reconstruire. Une chaise sur le point de basculer, bascule réellement 100 pages plus tard. Entre temps, des sociétés et des animaux se sont fait spolier leurs terres. Suspendu ou étiré, répété ou saccadé, le temps s’incarne sous nos yeux pour offrir l’image d’un continuum chaotique, pourtant investi de sens. Et même parfois amusant quand la routine confine à l’insolite. C’est l’idée du livre-palimpseste recomposant les mémoires à travers la multiplicité des regards.Car de l’effacement des traces, de l’oubli volontaire ou inconscient jaillira le sens… ou pas.Mais le défi esthétique est lui aussi remporté haut la main: l’auteur conforme en effet son dessin à l’époque. Il modernise ou archaïse son trait, le floute ou le lisse, au crayon ou à l’ordinateur, puis mélange teintes et couleurs. Effet garanti! Plus vertigineuse que jubilatoire ou palpitante, la lecture d’Ici s’impose par sa subtilité, car le livre est issu d’une profonde réflexion sur le fond et la forme. Par l’image, Richard McGuire réveille ou anticipe des temporalités, en extirpe le sel de l’existence, pour faire de son puzzle narratif une réussite totale. Déjà une des BD marquantes de 2015.

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2015

Le Grand Méchant Renard

Dessin et scénario :

Benjamin Renner

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Quand on est un renard, on mange des poules. C’est dans l’ordre des choses, c’est la nature. Et où sont les poules ? Dans un poulailler. Derrière une palissade, surveillées par un chien. Et coriaces, avec ça… Pas si simple, dès lors, quand on est un renard maladroit et pas effrayant pour deux noisettes, de se sustenter d’autre chose que de navets…Auteur d’Un bébé à livrer chez Vraoum, Benjamin Renner s’est fait connaître depuis par le cinéma d’animation, notamment en co-réalisant le long-métrage Ernest et Célestine. Le revoilà pour une bande dessinée, dynamique, savoureuse et furieusement drôle. Une véritable sitcom animalière, avec ses personnages au caractère tranché (le chien flemmard, la poule hystérique, le loup froid calculateur…) autour desquels navigue un renard mal dans sa peau rouquine de prédateur trop gentil pour croquer le moindre poussin. On dévore littéralement cet album sans case, au trait simple et ultra-expressif, qui soutient parfaitement des dialogues efficaces et délicieux. Et on rit, souvent, très souvent ! Car Le Grand Méchant Renard contient tout ce qu’il faut d’absurde, de suspense, de tendresse et de situations délirantes, dans un environnement pourtant familier, pour surprendre à chaque séquence sans jamais virer à l’exercice de style. Du beau travail, complété par un turbomédia réussi, qui donne le ton.

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2015

➤ Interview de l'auteur

The Wake

Dessin : Sean Murphy

Scénario : Scott Snyder

Urban Comics

One shot

➤ Critique de l'album

Fascinant comme parfois des postulats assez proches peuvent déboucher sur des traitements très différents. The Wake et Trillium, deux épais one-shots sortis à peu près en même temps chez Vertigo (et en France chez Urban Comics) partagent une même envie de se confronter de manière très moderne à la SF la plus classique, celle qui ose formuler à voix haute des hypothèses stimulantes sur les origines et/ou le devenir de l’humanité. Les deux récits se rejoignent également sur leur conclusion, très ouverte et quasi-mystique (dans la lignée de celle de 2001 l’Odyssée de l’espace, disions-nous à propos de Trillium). Pour le reste, Scott Snyder et Sean Murphy proposent avec The Wake une toute autre expérience narrative et graphique, moins expérimentale et débridée que celle offerte par Jeff Lemire. La construction n’en reste pas moins audacieuse.Tout commence par une première partie qui se déroule de nos jours, inscrite dans le genre de l’horreur en territoire hostile type Alien ou The Thing. Lee Archer, une biologiste, est recrutée pour épauler une équipe d’experts enquêtant sur une inquiétante créature capturée en eaux profondes. Ce qu’elle découvre, entreposée dans une station de forage sous-marine, est un étonnant hybride homme-poisson, probable inspiration du mythe des sirènes. La créature s’échappe et entreprend de décimer progressivement le groupe avec l’application du requin des Dents de la mer. Le suspense est implacable et les scènes d’action remarquablement exécutées, l’aisance dans ce domaine de Sean Murphy, biberonné à l’œuvre de Masamune Shirow (Ghost in the Shell), n’étant plus à démontrer depuis ses débuts chez DC jusqu’à ses travaux plus personnels Joe l’aventure intérieure ouPunk Rock Jesus. Bref, un récit solide et beau (les abysses époustouflants mis en couleur par Matt Hollingsworth), carré, ce qui en soit serait déjà pas mal du tout. Mais le meilleur reste à venir.Car c’est vraiment quand débute sa seconde partie que The Wake prend toute son ampleur. Un saut dans le temps nous projette 200 ans plus tard. Le monde a considérablement changé. En partie noyés, les continents ont été redessinés. Et ce qu’il reste d’êtres humains vit toujours dans la crainte des attaques des fameux « sirois », comme on les appelle. Une jeune baroudeuse nommée Leeward apprend l’existence d’une arme secrète ancestrale et part à sa recherche. Avec sous le pied de quoi tenir peut-être des années, les deux auteurs bouclent cette quête en une centaine de pages sans perdre une seconde ni un centimètre carré de papier. Menée tambour battant, l’épopée est impressionnante de rythme et d’invention. Que d’idées dans le monde imaginé par les auteurs, avec ses mammifères marins domestiqués et sa relecture futuriste de L’Ile au trésor peuplée de flibustiers !Aux antipodes des aventures de Lee Archer, crépusculaires et claustros, celles de Leeward sont solaires et s’étalent en plans larges monumentaux. Chapeau à Sean Murphy, dessinateur de génie et bourreau de travail, qui, comme dans Punk Rock Jesus, renouvelle sans cesse ses compositions et ne bâcle pas la moindre case. Et ce, même soumis au rythme infernal de parution américain car les 10 épisodes qui composent le récit ont été publiés en l’espace d’une année. L’homme n’a pas volé son Eisner award de meilleur dessinateur 2014 (The Wake a également remporté l’Eisner de la meilleure mini-série). Mais Scott Snyder (Batman, Severed, Swamp Thing) n’est pas non plus pour rien dans le succès du projet, ne serait-ce que pour avoir su, avec sa science de feuilletonniste, canaliser l’énergie créatrice de son camarade, association déjà testée sur American Vampire Legacy. La conclusion laissera sans doute quelques lecteurs sceptiques, mais rares seront ceux qui regretteront le voyage qui y mène. Une formidable odyssée que n’aurait pas renié Homère. Même si, les sirènes, c’est clairement plus ce que c’était.

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2015

La Fille de la plage

Dessin et scénario :

Inio Asano

IMHO

Série (2 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Au risque de radoter, Bonne nuit Punpun nous a bouleversés – lire nos best of 2012, 2013 et 2014. Inio Asano capte la mélancolie des rapports humains avec une acuité hors norme et chacune de ses œuvres nous place dans une attente fébrile. Ne le cachons pas. Mais à trop en attendre, finissons-nous déçus, sous la couette, comme l’amoureux éconduit cherchant le réconfort dans un pot de Häagen-Dazs ? Absolument pas. Mais de couette il sera bien question, et sans doute pas la plus propre : La Fille de la plage, paru entre 2009 et 2013 dans le magazine Manga Erotics F (Litchi Hikari Club), contient les pages les plus sexuellement explicites qu’ait jamais dessinées l’auteur. Et de fait, tout commence par une liaison charnelle entre deux adolescents, dans une ville en bord de mer. Isobe et Sato. Le premier aime la seconde, la seconde l’utilise comme pansement. Une sorte de «je bande, moi non plus» qui devait mal tourner.D’une grande justesse humaine, le nouvel Asano dresse le portrait,délicat et cru à la fois, d’une poignée d’adolescents d’aujourd’hui, où la poésie du quotidien succède aux cases érotiques. Sans excentricité formelle. La Fille de la plage, terre à terre, tient plutôt de Solanin que de Bonne nuit Punpun : une quête de soi, entre couchers de soleil et horizons maritimes, ancrée dans un Japon contemporain remarquablement dessiné. Comme toujours, les planches de l’auteur forcent le respect et si le trait reste d’une grande finesse, ce sont surtout la sensibilité des cadrages et la musicalité du découpage qui touchent la corde sensible. Vibrant…Et il y a autre chose. Ce petit détail qui donne envie de lire la suite et fin, là, tout de suite. La Fille de la plage cache une dimension tragique et certains éléments, en filigrane ou en façade, portent à croire que la série pourrait disjoncter dès l’ouverture du second tome… D’ici là, bienvenue chez Inio Asano. Ce monde gris où les sourires mélancoliques trahissent un mal-être tenace, sans pour autant exclure l’espoir de meilleurs lendemains.

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2015

UMIBE NO ONNANOKO © Inio Asano, 2011

UMIBE NO ONNANOKO © Inio Asano, 2011

Les Intrus

Dessin et scénario :

Adrian Tomine

Cornélius

One shot

➤ Critique de l'album

Un bon père de famille, spécialiste ès tonte de pelouse, croit détenir l’idée du siècle en matière d’art. Il vient d’inventer «l’hortisculpture» mais saoule déjà tout le monde. Ailleurs, la vie d’une étudiante est un enfer depuis qu’on la confond avec Amber Sweet, star du X. Jesse bégaye et ne s’entend pas avec son père. Sa mère, atteinte d’un cancer, est plus conciliante. Le jour où Jesse veut s’initier au stand-up, son père approuve sans y croire une seconde. Pire, il la trouve ridicule. Paumés, tourmentés, imparfaits, ils cherchent tous un peu de lumière sans savoir où au juste… L’Américain Adrian Tomine (Blonde Platine, Scènes d’un mariage imminent, Loin d’être parfait…) confirmela force de son identité d’auteur dans Les Intrus, recueil de six histoires. Sans effet et avec une émotion distanciée, partant du simple réel pour évoquer nos vies et leurs béquilles, abordant l’incommunicabilité, la difficulté d’aimer et le besoin d’y croire, la mort, la perte des illusions… Les personnages, en quête d’eux-mêmes, ressemblent à ces intrus toujours là où ils ne devraient pas, un peu dépossédés et spectateurs d’un réel qui les fuit. Mais Jesse et les autres, paradoxalement, n’ont jamais semblé aussi présents tant Tomine sait faire surgir l’invisible, la fêlure pleine de sens, l’inquiétude latente… En sondant les déceptions ou encore l’étrangeté des phénomènes, il brille à cette façon d’envelopper d’une douce poésie ces existences bancales. Pourtant, le procédé est ultra simple : pas d’action mais une succession de dialogues au cordeau du réel, efficaces et passionnants. Ces histoires d’ambitions ratées et leur voile d’ironie nous bercent alors, explorant le temps ou polissant l’image d’un quotidien usé par la routine. Pour ceux qui suivent depuis le début le travail d’Adrian Tomine, il est touchant de voir combien ont évolué son ton et son graphisme pour approcher une forme de pureté. Ce qu’il a perdu en expressivité spontanée, il le gagne dans une forme de contemplation chaleureuse et mélancolique. Lamaturité est aussi dans l’expérimentation graphique : couleurs ou noir et blanc, gaufriers de 4 à 20 cases, pleines-pages, le splendide trait clair conjugué aux douces couleurs épouse la solitude urbaine pour mieux cerner l’inconfort existentiel. Un ton distancié, un graphisme tout en épure, une lucidité douce-amère, il n’en faut guère plus pour susciter l’empathie et donner à voir au plus profond de ces âmes. Mais Tomine prouve surtout qu’avec Les Intrus, albumà l’émouvante justesse, il est un conteur de talent et un auteur majeur de la BD indé américaine.

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2015

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2014

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La Lune est blanche

Scénario : Emmanuel Lepage

Futuropolis

One shot

➤ Critique de l'album

C’est un artiste irrésistiblement attiré par les voyages hors normes, les périples rares. Emmanuel Lepage s’est déjà rendu dans les Terres australes et antarctiques françaises (Voyage aux îles de la Désolation). Il n’a pas hésité à approcher de près une zone irradiée, pour une résidence artistique (Un printemps à Tchernobyl).Avec son frère François, photographe, il a cette fois signé pour l’aventure, la vraie: rejoindre en bateau la base Dumont d’Urville en Antarctique, puis participer comme chauffeur à un raid ralliant, dans des conditions extrêmes, la station Concordia. Soit douze jours de conduite sur neige et glace avec une dizaine de professionnels français et italiens, 1200 km d’angoisse, de réflexion, d’attente, de méditation et d’action. (lire leur interview ici)Les choses ne se déroulent pas sans heurts : il faut patienter, encore et toujours ; pour embarquer sur l’Astrolabe d’abord, puis une fois sur le bateau, coincé dans les glaces. Ensuite, les frangins doivent faire un choix cornélien. Suite à des aléas matériels, le calendrier est bouleversé. Le chef de l’expédition voudrait que l’un d’eux seulement parte sur le raid, et que l’autre demeure à la base pour retracer en images son quotidien. Emmanuel est logiquement désigné pour rester, il pourrait dessiner d’après les clichés de son frère lorsque celui-ci rentrera. Tiraillé entre son «devoir» (répondre à la commande passée par l’Institut polaire, lequel a permis ce voyage) et son goût pour l’aventure, l’auteur de BD choisit de poursuivre son rêve : il partira bien, au côté de François…La Lune est blanche brille par son didactisme et sa liberté mêlés. Son chef d’orchestre, Emmanuel Lepage, tricote savamment cases de BD, croquis et photographies — de François Lepage. Il détaille l’organisation et le fonctionnement d’une expédition, renvoie à ses modèles d’aventurier (par exemple Shackleton, bloqué sur la banquise avec son équipage en 1914). Surtout, il livre avec honnêteté ses doutes, son intimité, la complexité de sa relation avec François – qui souffre parfois de n’être «que» le «frère du dessinateur». Il n’hésite pas à démythifier ce qu’il vit : oui, grimpé sur un tracteur toute la journée, ébloui par une blancheur monocorde, il arrive qu’on s’ennuie, même en Antarctique. Servi par un dessin d’une grande élégance, ici contemplatif, là plus nerveux, son livre emporte, fait vibrer.

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2014

➤ Interview des auteurs

Dessin : Emmanuel Lepage, François Lepage

Moderne Olympia

Dessin et scénario :

Catherine Meurisse

Futuropolis , Musée d'Orsay

One shot

➤ Critique de l'album

Olympia piaffe de frustration : sortie d’un tableau de Manet, la jeune femme nue rêve de cinéma. Mais elle appartient au groupe des Refusés (par opposition aux Officiels, ces peintres académiques du XIXe) et doit se contenter de faire de la figuration.Jalouse de Vénus, qui enchaîne les premiers rôles, notre candide héroïne apprend qu’il lui faut offrir son corps aux hommes pour réussir dans le métier. Plutôt que s’y plier, elle préfère tomber amoureuse d’un Officiel, Romain. Ce qui provoque une gigantesque bagarre entre les deux clans…Après Le Pont des arts, Catherine Meurisse signe une irrésistible comédie (musicale !). La dessinatrice de Charlie Hebdo s’est inspirée de West Side Story, dont elle reproduit — presque — fidèlement certaines scènes. Les ballets et chansons du musical émaillent naturellement l’album, lui donnant une délicieuse dimension fantaisiste. Réalisé à la demande du musée d’Orsay (qui inaugure ainsi une collection en coédition avec Futuropolis, à la manière de celle du Louvre), ce récit — le premier long de l’auteure — est gorgé de références picturales, bien sûr. Mais il ne se révèle jamais indigeste : l’impertinence et l’humour qui y sont déployés désamorcent toute prétention. Et rendent éminemment accessibles les oeuvres ainsi décrochées des cimaises, revisitées d’un trait souple et piquant.

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2014

➤ Interview de l'auteure

L'Arabe du futur

Dessin et scénario :

Riad Sattouf

Allary éditions

Série (4 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Après deux intéressantes incursions au cinéma (Les Beaux Gosses et Jacky au royaume des filles), Riad Sattouf, qui n’avait jamais vraiment lâché la BD, revient avec un nouveau et ambitieux projet : un récit en trois gros tomes de son enfance entre Libye, France et Syrie. Il n’a en effet que deux ans, en 1980, quand son père syrien et sa maman bretonne s’envolent s’installer à Tripoli, où le papa a trouvé un poste universitaire. Puis, après le pays du colonel Kadhafi, ce sera le retour aux sources familiales, dans celui dirigé par Hafez Al-Assad. Au fil de 160 pages, Sattouf raconte avec humour et lucidité cette jeunesse itinérante, vue par les yeux d’un enfant tout blond qui ne parle pas arabe, et qui découvre un monde désolé mené par des dictateurs.Le pari était audacieux, le sujet pas évident. Mais Sattouf démontre ici son immense talent de conteur. Un talent déjà vu dans les histoires tordantes de Pascal Brutal, dans son reportage Retour au collège ou dans ses planches d’observation de La Vie secrète des jeunes. Mais ici, l’auteur prend une autre dimension. Par petites touches, il peint à la fois une image subjective de pays pauvres et absurdes, le quotidien d’un petit garçon précoce dans un monde qu’il ne comprend pas, et surtout le portrait pas tendre d’un papa en proie à une vraie crise d’identité. Musulman non pratiquant, il est parfois saisi de montées de superstitions et d’a priori dogmatiques. Éduqué et diplômé en Europe, il est fasciné par la vision de Kadhafi d’un monde arabe puissant et indépendant. Attaché à ses racines familiales, il juge les Arabes sales et paresseux. Et il est persuadé, ou plutôt il s’auto-persuade, que l’avenir de son fils et de sa famille se trouve en Syrie.Soutenu par un trait souple et ultra-expressif, et un sobre code couleur par pays, L’Arabe du futur est tour à tour hilarant (quand il décrit les détails du quotidien dans un pays mené par un dictateur dingue) et effrayant (quand il montre la pression politique ou l’éducation religieuse et antisémite). Mais toujours juste, car Sattouf joue habilement avec le curseur de la distance du héros-narrateur, mêlant auto-dérision, observation neutre et récit familial touchant. Un travail brillant pour une oeuvre qui restera.

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2014

Building Stories

Dessin et scénario :

Chris Ware

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Les éditions Delcourt publient l’oeuvre la plus ambitieuse et la plus inclassable de Chris Ware : Building Stories, bande dessinée multiforme tentaculaire, qui se décline sur 14 livres-objets rassemblés dans un coffret. Travail minutieux jusqu’à l’obsession, Building Stories regroupe différentes histoires courtes imaginées par l’auteur de Jimmy Corrigan durant une dizaine d’années. Et parfois parues ici ou là dans des revues ou collectifs outre-Atlantique, tels Kramers Ergot, The New Yorker ou The New York Times Magazine. Et aussi dans Acme Novelty Library, la collection de très beaux livres que Chris Ware éditait lui-même.Building Stories est une saga à taille humaine. Composé de plusieurs bandes dessinées de tous formats (du strip dépliant au panneau cartonné, en passant par un journal gigantesque ou des mini-comics), elle narre la vie d’une jeune femme dont on ne saura jamais le nom, amputée d’une jambe quand elle était enfant. C’est elle qui conte sa propre existence, à la manière d’un journal intime, au fil d’une voix off entêtante. Ses études d’art ratées, son ambition d’écrire, son boulot apaisant mais ennuyeux chez un fleuriste, sa solitude et la détresse qu’elle entraîne. Son premier petit copain et son avortement. Puis sa rencontre avec un architecte, la naissance de sa fille, son angoisse face à la crise pétrolière, le cancer de son père, le suicide de sa meilleure amie, son quotidien de ménagère en banlieue… On la découvre aussi, au détour d’un court strip, âgée, discutant avec sa fille adulte de ses rêves d’écriture évaporés.Outre les aventures cocasses de Brandford l’abeille – reprenant la figure récurrente de Chris Ware du personnage qui déprime parce qu’il ne trouve sa place nulle part –, l’auteur propose aussi d’autres entrées dans le récit, notamment par la figure centrale de l’immeuble de trois étages dans lequel vit un temps son héroïne. On découvre le passé et le quotidien de la très vieille propriétaire, et du couple dysfonctionnel du deuxième étage. Et l’immeuble lui-même commente la situation, comme un vieux sage un peu déconnecté des réalités de la vie au XXIe siècle. C’est là le premier degré de signification du titre, ces «histoires de l’immeuble». Mais «Building Stories» suggère également que toutes ces petites tranches de vie somme toute banales sont autant de briques dans la construction d’un individu, que les drames de l’existence s’apparentent à des lézardes dans la façade, que l’affaissement des fondations (i.e. la perte d’une jambe) met en péril toute une maison/vie. La métaphore, simple, fonctionne. Et prend une dimension supplémentaire dans la forme même du projet, composé de petites et de grosses pièces graphiques à assembler pour obtenir l’édifice éditorial final.Car c’est bien là que l’oeuvre fascine. Chris Ware recherche en permanence l’adéquation entre son récit et la mise en images, la manière parfaite d’assembler ces petits bouts d’autobiographie fictive. Il pose des flèches, suggère un ordre de lecture tout en laissant la possibilité de picorer, comme on parcourt une boîte pleine de vieilles photos dispersées; il multiplie les genres narratifs, joue avec les codes du 9e art et ses formats. Oui, Chris Ware vise la perfection. De manière obsessionnelle, presque maladive. Et, dès lors, il demande au lecteur un effort rare, des heures et des heures pour déchiffrer son minuscule mais impeccable lettrage, une empathie forcée pour supporter son héroïne dépressive, une obstination pour tout déchiffrer dans le moindre détail et donc apprécier la vue d’ensemble. Encore une fois, la métaphore : le lecteur n’est pas face à un livre, mais face à un jeu de construction.Au niveau graphique également, Chris Ware ne laisse rien au hasard. Sa ligne ultra-précise force l’admiration, sa manipulation de figures géométriques est talentueuse, la composition des double-pages autour d’un dessin grandeur nature (un nouveau-né, un visage…) au centre est impressionnante, son usage de la perspective et des vues en coupe est bluffant. Et quand il se prend à se rapprocher dans quelques rares gros plans de son héroïne, le parti-pris réaliste (les rides, les rougeurs…) vibre d’émotions.Il fallait bien toute ces années et ce labeur inimaginable pour nous fasciner pour la vie et les considérations tellement ordinaires d’une jeune femme d’aujourd’hui, pour faire de ce parcours anodin une fiction étourdissante. En prenant un peu de recul, on se dit qu’une telle démarche est d’ailleurs une véritable folie… Mais c’est celle d’un artiste qui n’a renoncé à rien pour bâtir son grand oeuvre, qu’il a voulu parfait de bout en bout, des fondations au sommet. Devant un tel travail, un tel résultat, on ne peut que s’incliner.

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2014

Lune l'envers

Dessin et scénario :

Blutch

Dargaud

One shot

➤ Critique de l'album

La toute puissante maison d’édition MédiaMondia veut sortir le tome 42 d’un best-seller mondial de la BD, Le Nouveau Nouveau Testament. Mais son auteur, Lantz, usé et inconsolable, résiste. Pas grave, Blütch, jeune éditeur ambitieux, y voit un signe du destin. Mais c’est bien sa copine, Liebling, peintre à ses heures perdues, qui aurait les faveurs de l’entreprise…Toujours là où on ne l’attend pas, Blutch (Pour en finir avec le cinéma) télescope les époques et les personnages – seventies contre futur proche – pour mieux pointer la crise d’identité des sociétés numérisées. Dans une forme classique mais avec un propos stimulant.Lune L’envers, fable SF à l’atmosphère floue campée dans des décors rétro, est tout à la fois une critique froide des logiques industrielles du monde de la BD, une réflexion sur la création et la place de l’artiste, l’image d’une vieillesse rampante et angoissante avalée dans les plaisirs charnels. Les technologies, absurdes et régressives, y produisent à l’aveugle, animées par des travailleurs esclaves d’un système sans conscience ni dessein. À l’image d’Eurifice, avatar où l’on plonge ses mains pour produire on ne sait quoi. Le ton est acide, l’ambiance délicieusement anachronique.Railleur et fantaisiste, Blutch se met aussi en scène via ses doubles de papier et se moque de son désespoir sans s’y perdre car, dans un style semi-réaliste technique, les couleurs d’Isabelle Merlet, étonnantes de justesse, nuancent la désolation pour la tirer vers un psychédélisme dépoli, celui d’un microcosme froid et cynique avide de chiffres. Soit la production de masse face au désir d’exister, la main contre la machine, Lantz contre Blütch… Blutch, un artisan de la BD décidément en rupture, prouve avec Lune l’envers que sa voix singulière, mélancolique, pessimiste ou drôle, est de celles qui comptent dans l’univers trop balisé du 9eart.

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2014

Que la bête fleurisse

Dessin et scénario :

Donatien Mary

Cornélius

One shot

➤ Critique de l'album

Des marins s’ennuient sur le pont d’un baleinier, dans l’attente funeste de proies qui n’arrivent pas. Et malgré la certitude de tenir le bon cap, le moral de l’équipage est au plus bas. Pas de vent, rien en vue, les rations qui fondent comme neige au soleil, cette campagne de chasse est un désastre. Pour juguler l’ennui, les marins boivent, s’arrachent les cheveux ou font le coup de poing… Jusqu’au jour où, comme par miracle, les baleines jaillissent. L’équipage reprend espoir grâce à un harponneur plein d’adresse mais impassible. Objet d’un véritable culte à bord, Stubb va perturber le fragile équilibre du bateau…Voilà une BD qu’on n’oubliera pas de sitôt. Son jeune auteur, Donatien Mary, signe là un coup de maître esthétique et narratif grâce à un récit entièrement muet et polysémique, rythmé par les seuls carnets de bord du capitaine. Du très classique au début: l’ennui mortifère à bord du navire… avant l’irruption d’un brillant et placide harponneur, sorte de messie sorti de nulle part, seul à même de transcender l’horizon mortifère d’un équipage au moral en berne. Dès lors, la mécanique se dérègle, les hiérarchies se recomposent, le capitaine s’évertuant à contenir les mutineries sans identifier les avertissements. Car Stubb, en plus de briller dans la chasse à la baleine, dépose, comme un rituel, une dent de cachalot gravée de créatures fantastiques devant sa porte. Pourquoi? au nom de quoi? Beaucoup de questions dans Que la bête fleurisse, mais peu de réponses. L’auteur laisse volontairement planer le doute sur les intentions réelles de chacun, le sens de leurs actions, multipliant les niveaux de lecture et d’analyse.Réaliste d’abord, le récit dérive ensuite très vite du côté du drame psychologique. Avant d’emprunter les chemins du fantastique, du symbolisme et de la magie. Résultat, la BD, portée par des personnages puissants, tire sa force de ses silences prophétiques et de son refus de singer le réel. Peu conscients de la tragédie à venir, les acteurs de ce huis-clos sont aspirés dans une sorte de folie rituelle (Stubb), mégalomane (le capitaine) ou aliénante (les seconds). On pense alors au film de Werner Herzog, Aguirre, la colère de Dieu, ou aux gravures de Gus Bofa. Car visuellement, Donatien Mary réalise là encore une prouesse (voir l’interview). Réalisées en gravure sur cuivre, chaque case est en fait une petite plaque, composant au final environ 400 eaux fortes. Le résultat, léger, bercé par le va-et-vient de la houle et de la tragédie, est superbe. Plus qu’un simple récit d’aventure de forçats de la mer et de marins solitaires, Que la bête fleurisse se veut davantage un songe épique et désespéré, hypnotique même et d’une étrangeté abyssale. Bref, c’est le petit bijou qu’on n’attendait pas.

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2014

➤ Interview de l'auteur

Megg, Mogg and Owl

Dessin et scénario :

Simon Hanselmann

Misma

Série (4 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Megg, Mogg et Owl forment un trio d’éclopés, égaré aux marges de la vie. Megg la sorcière travestie et désenchantée, Mogg le chat et Owl, le hibou souffre-douleur pas malin de la bande, lancinent dans leur morne banlieue. Pour tromper l’ennui et un réel sans saveur, rien de mieux qu’un peu de fumette, de drogue et d’alcool, saupoudrés de jeux cruels ou zoophiles totalement vains… Les BD les meilleures ou les plus surprenantes sont finalement celles dont on n’attend pas grand-chose. Maximum Spleen, chronique sociale désenchantée du jeune Simon Hanselmann en fait partie. On avance d’abord à reculons: un dessin qu’on croit amateur, des gags régressifs-débiles juste provocateurs, une légèreté assumée. Puis les pages s’enchaînent, les histoires bercées de spleen aussi. Un propos fort se dessine alors, beaucoup plus grave que la forme ne l’aurait laissé penser. Loin d’asséner son message ou de le répéter malgré des scènes souvent identiques, l’auteur australien creuse la mélancolie et étire le mal-être assommant, montre la vanité de cette quête identitaire, l’épaissit au point de les matérialiser. L’apparente naïveté graphique, enfantine, cédant alors le pas à une profonde amertume d’adulte lucide. Derrière le rire de façade se dégage une profonde noirceur d’une justesse chirurgicale, qui file la déprime et sème le malaise. Le rire béta des débuts muant alors en détresse sourde, dans des pages finales émouvantes. Bref, la dépression n’a jamais été aussi palpable et c’est effrayant.Seuls à jamais ou en galère avec les meufs, Megg, Mogg et Owl se vautrent dans l’ennui, seul horizon possible d’une vie passée à errer. Cette BD remue et vise donc terriblement juste en communiquant un mal-être indicible, résultat d’une modernité étouffante. Chapeau!

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2014

Vous êtes tous jaloux de mon jetpack

Dessin et scénario :

Tom Gauld

2024

One shot

➤ Critique de l'album

Les éditions 2024, après avoir fait émerger quelques jeunes auteurs français (Léon Maret, Guillaume Chauchat, Simon Roussin), se lancent dans la traduction. Et réalisent encore une fois un très joli coup, avec ce recueil de strips et dessins d’humour du Britannique Tom Gauld (Goliath). Publiés dans le supplément hebdomadaire littéraire du Guardian, ces strips explorent la face absurde et imaginaire de l’histoire de la littérature (Charles Dickens en justicier nocturne), mélangent des univers a priori éloignés (les aventures de Tintin par Samuel Beckett), créent des inventaires délirants (les objets incongrus sur le bureau du nouveau président américain)… Et surtout bâtissent un petit univers mental tordu et tordant, qui ne ressemble à aucun autre.Avec son dessin minimaliste, fait de silhouettes à la ligne ultra-sobre, d’ombres noires et de petites hachures, Tom Gauld s’impose comme un auteur véritablement singulier dans le paysage de la bande dessinée mondiale. Il manie le verbe avec une rare intelligence (bravo d’ailleurs pour la traduction de ces strips, qu’on devine ardue) et trouve des représentations graphiques dépouillées qui y répondent à merveille. Son goût pour le non-sense, so british, ne tourne jamais à l’exercice de style gratuit, car au-delà des idées saugrenues et des bons mots, c’est une vision très personnelle de l’art et de la littérature qu’il propose. Et surtout qu’il réussit à mettre en scène dans le format court et périlleux du strip, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Parfois poétique ou volontairement idiot, et souvent hilarant, Vous êtes tous jaloux de mon jetpack (ce titre est tout simplement génial) est un des livres les plus drôles et novateurs de cette année.

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2014

➤ Interview de l'auteur

Trillium

Dessin et scénario :

Jeff Lemire

Urban Comics

One shot

➤ Critique de l'album

Pas étonnant que Jeff Lemire ait fini par imaginer un héros littéralement mi-homme mi-cerf. C’était dans la jolie (quoique terrifiante) série post-apocalyptique Sweet Tooth. Car l’un des traits distinctifs de son style reconnaissable entre mille est le regard de biche qu’arborent tous ses personnages. Les grands yeux en losange, les cernes marquées… Tous trimballent une sacrée mélancolie. Un blues qu’on dirait séculaire totalement de circonstance pour ce qui est des héros de Trillium, le nouveau roman graphique de cet auteur complet canadien.Tâchons de ne pas être trop cryptiques. Mais pas question non plus d’en dire trop. Car ce tour de force scénaristique et graphique que publie en français Urban Comics se vit comme une expérience qu’il est chaudement recommandé de découvrir par soi-même. Disons simplement que tout démarre comme un space opera classique à la Ray Bradbury ou, plus près de nous, Avatar, avec une rencontre du troisième type sur une planète éloignée tournant très vite au choc des civilisations. Cette saga intergalactique se double ensuite d’une fresque historique. Puis très vite, les choses s’accélèrent, se mélangent, s’inversent, se répondent en miroir.Ce récit a priori très cérébral avec ses sauts dans le temps et ses ruptures brutales de narration, qui aurait pu l’emmener du côté de l’abstraction à la Abattoir 5 de Kurt Vonnegut, Jeff Lemire a choisi au contraire de le rendre très tangible, physique. Certaines planches sont à l’envers, d’autres se partagent l’espace pour faire cohabiter deux récits, le lecteur est invité à faire des allers-retours, à retourner l’ouvrage, à tracer sa route de lui-même (quitte à tomber parfois dans des culs-de-sac et à rebrousser chemin) dans cette saga cosmique multipliant les prouesses textuelles et graphiques – la langue joue ici un rôle important, en particulier celle, hiéroglyphique, des extraterrestres. La lecture devient jeu de piste dans un immense labyrinthe pictural et narratif confondant habilement fond et forme.Pour autant le sentiment de désorientation n’est jamais décourageant, au contraire, et puis, il ne fait que retranscrire habilement le grand-huit émotionnel dans lequel se trouvent embarqués les personnages.Le dessin faussement enfantin et très expressif de Lemire apporte beaucoup de rondeur à son histoire pourtant pas toujours tendre. Même chose pour la palette de couleurs choisie en collaboration avec José Villarrubia. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble sur Sweet Tooth. Ici, les tons sont beaucoup moins tranchés, plus délayés et les coups de pinceau apparents amènent de la douceur.Car Trillium, témoignant de l’aisance de Lemire à naviguer entre chronique intimiste (Essex County, Jack Joseph, soudeur sous-marin) et serial super-héroïque (Superboy, Green Arrow, Animal Man…), est autant une épopée spectaculaire qu’une belle histoire d’amour. La romance impossible entre les deux héros sert de fil d’Ariane dans cette oeuvre gigogne pour mener organiquement à une conclusion aussi bouleversante que mystique, qui ne manquera pas de rappeler celle, cosmique, de 2001, l’odyssée de l’espace.Le romancier Arthur C. Clarke est d’ailleurs l’une des inspirations revendiquées de Lemire, trop modeste sans doute pour oser se comparer à Kubrick. Pris de vertige devant certaines de ses planches, c’est pourtant bien au réalisateur visionnaire que l’on songe. Au temps pour l’humilité de Lemire : Trillium est marquante à ce point.

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2014

Sunny

Dessin et scénario :

Taiyou Matsumoto

Kana

Série (6 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Auteur de chefs-d’œuvre (Printemps bleu, bouleversant) comme de puissants somnifères (Number 5, la face sombre du mot «onirique»), Taiyou Matsumoto compte parmi les mangakas les plus imprévisibles de sa génération. Il se réinvente continuellement, change son graphisme, ses codes narratifs. Et garde une sensibilité à fleur de peau, d’une série à l’autre, ainsi que d’obsessionnels motifs récurrents. Déjà essentiel dans son œuvre majeure Amer Béton, l’enfant abandonné est l’un de ces motifs. Il forme le cœur de Sunny, quotidien d’un orphelinat dans le Kansai des années1970.À 46 ans, Matsumoto caresse ses blessures d’enfance. Car sa jeunesse l’inspire lorsqu’il croque ce foyer, ce centre pour enfants forcés de grandir sans parents. Une touchante authenticité vit en chacune des pages, toujours marquées – même dans les moments heureux, même lorsqu’on veut l’oublier – d’une tenace mélancolie. Vivantes, délicates, ces planches portent les sentiments complexes qu’éprouve l’orphelin, figurés par un dessin aussi pudique que tourmenté, composé de lignes instables et de profonds lavis (évoquant GoGo Monster en plus flottant, une approche moins insolite que celle duSamouraï Bambou). Entre sourires, candeur et amertume, chaque enfant incarne cette condition à sa manière et garnit un chapelet derésidents aux caractères marqués… sans oublier l’objet de tous les possibles, carcasse de feret personnage à part entière : la Sunny, une vieille voiture plantée dans un terrain vague où tous se retrouvent en cachette.Très attendu, Sunny n’offre pas la pièce maitresse que l’on espérait, pour l’instant. Si le récit s’ouvre sur l’arrivée d’un nouveau pensionnaire, c’est en fait le seul événement marquant d’un tome légèrement frustrant qui, coincé en statu quo, se consacre à l’introduction des personnages. Il faudra donc attendre quelques développements supplémentaires pour dresser le bilan de cette jolie bande dessinée intimiste qui se révèle, jusqu’ici, «seulement» très prometteuse.

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2014

SUNNY © 2011 Taiyou MATSUMOTO/SHOGAKUKAN

SUNNY © 2011 Taiyou MATSUMOTO/SHOGAKUKAN

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2013

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‹ 2014

2012 ›

Mauvais genre

Dessin et scénario :

Chloé Cruchaudet

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Ça commence comme un conte de fées. Ils sont jeunes, beaux, dynamiques. A la veille de la Première guerre mondiale, Paul et Suzanne tombent amoureux, se marient. Puis Paul part au front.C’est dans les tranchées que tout se dérègle : la peur de la mort, la fréquentation de l’horreur poussent le soldat à déserter. De retour à Paris, planqué par son épouse, il végète, boit. Puis, presque par hasard, se met à s’habiller en femme pour sortir librement…Inspiré d’un essai d’historiens (La Garçonne et l’assassin, de Fabrice Virgili et Danièle Voldman), Mauvais genre est une histoire de passion et de folie. Celle d’un couple brisé par la Der des ders, d’un homme qui prend goût à la féminité et à une sexualité variée, au point de devenir la vedette du Bois de Boulogne de l’entre-deux-guerres. Chloé Cruchaudet (auteure de la superbe trilogie Ida) y donne vie avec une grâce émouvante. Les corps occupent élégamment ses planches, la crudité des scènes est toujours parfaitement dosée. Le noir et le rouge s’emmêlent, se heurtent, traduisant la flamboyance de l’amour, l’insupportable désespoir. Sans jamais céder à la complaisance, l’auteure parvient à rendre son récit vibrant, captivant, poignant.

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2013

➤ Interview de l'auteure

Tyler Cross

Dessin : Brüno

Scénario : Fabien Nury

Dargaud

Série (3 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Gangster classieux, Tyler Cross est chargé par un parrain local d’empêcher son neveu (un «petit con gominé» nommé Tony Scarfo…) de dealer. Mais l’affaire tourne mal, et Tyler se retrouve avec 17 kg d’héroïne.Commence une succession d’aventures sombres, pétaradantes, baignées d’ironie. Prétendant être représentant de commerce, le hors-la-loi chapeauté débarque dans un petite ville «de péquenauds» tenue par la famille Pragg, des tordus ivres de pouvoir, de père en fils. Dont l’un est sur le point d’épouser la belle Stella, qui commence tout juste à comprendre dans quel pétrin elle s’est fourrée…C’est une dose de pur plaisir qu’offrent le dessinateur Brüno et le scénariste Fabien Nury. Polar noir des 50’s tout droit irrigué par le roman à la James Ellroy ou Dashiell Hammett, leur Tyler Cross fond une multitude de références littéraires et cinématographiques à une vitesse supersonique. Avec un héros acéré, indéchiffrable, qui traverse les drames avec élégance. Intelligente, précise, la narration est servie par un découpage très étudié — qui multiplie les plans cinématographiques sans jamais lasser —, et un trait minimaliste, à la clarté subtilement plaisante. Un album tranchant et jubilatoire, à la fois distingué et brutal.

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2013

Annie Sullivan et Helen Keller

Dessin et scénario :

Joseph Lambert

Çà et là, Cambourakis

One shot

➤ Critique de l'album

Fin du XIXe siècle en Alabama, Helen Keller, jeune fille devenue aveugle et sourde à l’âge de dix-neuf mois, est incapable de communiquer. À six ans, ses parents décident d’engager une professeure dédiée, Annie Sullivan, elle-même atteinte de cécité partielle. À force de courage et au prix d’un effort douloureux, Helen va peu à peu progresser, apprendre, parler avec ses mains et s’exprimer. Les deux femmes, unies par la même volonté de se libérer, vont tisser une relation puissante…Comment représenter l’univers d’une fillette aveugle et sourde? Le silence, l’obscurité, le vide? C’est à ce problème que répond Joseph Lambert dans cet album, version BD d’une histoire vraie et célèbre. Alors comment? Par une prouesse visuelle, véritable ressort narratif d’un livre maîtrisé de bout en bout. Du noir profond aux couleurs effacées, de mots jetés sur les objets à une syntaxe construite en passant par le langage des signes, le graphisme étudié souligne la lente transition d’une prison mentale vers la compréhension d’un monde ouvert, de la défiance à la confiance, en un pénible apprentissage freiné par les habitudes d’un milieu conservateur. Malins, aussi, sont ces allers-retours entre le passé d’Annie à l’Institut Perkins et la progression sensorielle d’Helen.Ils cristallisent la métamorphose quand la partie graphique restitue des perceptions. Les personnages secondaires, profonds et tiraillés, achèvent de poser la dramaturgie.Outre la performance formelle, Joseph Lambert trouve la parfaite distance avec son sujet: ni dans l’empathie mielleuse, ni dans l’analyse froide, il suggère la force de ce lien unique entre deux personnes isolées, fatiguées mais persévérantes ou passionnées. Encore plus à la fin quand le cas d’Helen, instrumentalisé, devient objet de curiosité médiatique. Et si le sujet n’éveillait a priori aucun intérêt particulier, le résultat, un concentré d’émotion pudique, est simplement bluffant de justesse et d’équilibre. Un biopic poignant.

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2013

L'Entrevue

Dessin et scénario :

Manuele Fior

Futuropolis

One shot

➤ Critique de l'album

En 2048, on ne se déplace qu’en voiture téléguidée, et on change le tableau accroché au-dessus de son lit d’une pression de doigt. Les rapports amoureux ont aussi changé : une «convention de non exclusivité» emballe la jeune génération, qui ne veut plus se lier de façon affirmée.Dans ce monde en mutation, Raniero, psychologue clinicien, se sent un brin perdu : après un accident d’auto (il est l’un des rares à encore posséder un véhicule à essence), il a vu de curieux triangles lumineux dans le ciel. Pour ne rien arranger, sa femme – qu’il aime encore – a décidé de le quitter, et des hommes masqués cambriolent leur maison. Un autre événement achève de le bouleverser : l’irruption dans sa vie de Dora, une jeune patiente. Et s’ils partageaient la conscience d’un profond changement à venir ?Auteur du lumineux Cinq mille kilomètres par seconde, l’Italien Manuele Fior réussit avec L’Entrevue une romance science-fictionnelle riche, poignante, profonde. Sa science du découpage, toujours harmonieux, se marie à un très bel usage du noir et blanc, créant des textures gracieuses. L’artiste ose même une élégante séquence entièrement obscure, lorsque ses héros partagent une nuit. Bâti sur des personnages touchants, habilement incarnés, et un phénomène mystérieux, le récit captive de bout en bout. Jusqu’à une chute évasive, un brin nostalgique. Un thriller sentimental brillant.

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2013

➤ Interview de l'auteur

Come Prima

Dessin et scénario :

Alfred

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Il y a Giovanni, type assez falot, nerveux, sans doute rancunier. Et puis, il y a son frère, Fabio, le sanguin, le boxeur grossier, l’aventurier, celui qui pense qu’il ne doit rien à personne. Quand, après des années de séparation, le premier retrouve le second pour l’emmener rendre un ultime hommage au paternel décédé, c’est un road-movie sur les routes de France et d’Italie de la fin des années 1950 qui commence,lourd de secrets et de tensions…Cette longue histoire de douloureuses et émouvantes retrouvailles a demandé près de trois ans de travail à Alfred (Pourquoi j’ai tué Pierre,Je mourrai pas gibier), qui a dû surmonter ses doutes et un véritable blocage créatif. Accumulant des notes disparates, il a finalement vu naître une fiction s’inspirant de sa famille d’origine italienne. À la fois drame familial, interrogations sur la paternité et hommage à la comédie transalpine des années 1960, Come Prima alterne les silence pesants et les éclats de voix, les séquences qui remuent les tripes et les scènes purement comiques. Et pour mieux poser le décor et expliquer la psychologie de ses personnages, Alfred convoque la grande Histoire et la montée du fascisme avant-guerre. Côté dessin, l’auteur déploie une palette lumineuse et variée, d’une ligne claire tendant à l’épure et évoquant Loustal, à un trait plus torturé ou granuleux, toujours au plus près du fond de son récit et des émotions naissant au détour de chaque page. Un graphisme exigeant et recherché, mais aussi immédiatement accessible.La grande force de cet album au long cours (220 pages) est d’être, comme son auteur, à fleur de peau. De ne pas répondre à tout, de laisser la place à l’interprétation et au rêve, d’ouvrir la route vers des possibles et des terres ensoleillées. De venir du coeur autant que des méandres du cerveau, et de toucher juste à chaque séquence. Voilà ce qui en fait, au-delà d’une renaissance artistique pour son créateur, une des meilleures bandes dessinées de l’année.

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2013

➤ Interview de l'auteur

La Propriété

Dessin et scénario :

Rutu Modan

Actes Sud BD

One shot

➤ Critique de l'album

Regina Segal, septuagénaire teigneuse et irascible, vient de perdre son fils. Elle et Mica, sa petite-fille, s’envolent vers Varsovie, sa terre natale, où se trouveune propriété familiale spoliée par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais plus qu’un appartement, l’ombrageuse mamie semble venue chercher autre chose… Mais quoi ?Déjà primée pour le remarqué Exit Wounds, prix du meilleur album étranger à Angoulême en 2008, l’auteure israélienne Rutu Modan revient avec une histoire de famille, ancrée dans l’histoire tumultueuse voire haineuse des relations judéo-polonaises. Une histoire bien sûr lourde de silences et de non-dits, échos douloureux d’une mémoire hantée par les noms d’Auschwitz et Treblinka. Mais très vite, l’auteure choisit son ton. Elle y abordera des questions sérieuses – la mémoire familiale et la Shoah, son héritage et sa transmission –, dans une veine légère et drôle, faite d’impertinence et d’ironie piquante. À Varsovie qui plus est, palimpseste ambigu d’une mémoire qu’on voudrait effacer ou entretenir.Ainsi Rutu Modan navigue-t-elle entre les genres et les sentiments avec une insolente facilité, du récit d’espionnage à la chronique sociale en passant par la romance et le vaudeville. Par petites touches, et histoire d’échapper à toute nostalgie pesante, elle suggère le drame en toile de fond et, par un humour omniprésent, contourne le poids du passé. Mieux, elle s’en détache, le neutralise. Outre la force de la narration, la grande réussite de l’album tient dans sa savoureuse galerie de personnages. Il suffit à Modan de deux ou trois pages pour poser des tempéraments contrastés et faire évoluer sa gamme d’émotions.La vieille femme rebelle et acariâtre en quête de son passé, l’innocente et jolie Mica, l’insupportable et intrusif Yagodnik, le mystérieux guide polonais fan d’Operation Ivy. Mais la beauté et la justesse sont aussi dans le graphisme: une ligne claire limpide, là pour adoucir les zones d’ombre ou imager un amusant quiproquo. La Propriété est bien une comédie intime traversée par le souffle d’une tragédie universelle, rendue ici plus légère. Voilà un album quidivertit et interroge, pour un résultat d’une profonde et émouvante sobriété.

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2013

Souvenirs de l’empire de l’atome

Dessin : Alexandre Clérisse

Scénario : Thierry Smolderen

Dargaud

One shot

➤ Critique de l'album

Paul pourrait être un Américain normal, employé assidu avec femme et enfant. Mais, depuis tout petit, il est en contact télépathique avec un aventurier galactique vivant dans un très lointain futur. Rêve d’enfant ou véritable lien psychique, peu importe : un milliardaire peu scrupuleux va se servir de lui pour mettre la main sur les technologies militaires de l’avenir…Inspiré d’un cas psychiatrique réel et des feuilletons de science-fiction des années 1950, le scénario de Thierry Smolderen (Ghost Money) oscille avec bonheur entre comédie d’espionnage, hommage aux dessinateurs modernistes tels Will ou Franquin (qui fait même ici une apparition cocasse) et space opera envoûtant. Entre des flash-back dans les fifties et des va-et-vient entre le XXe siècle terrestre et un futur intersidéral, le lecteur se perd avec délice dans les délires d’un héros en apparence falot, opposé à une sorte de cousin de Zorglub. Ce découpage complexe est suffisamment fluide pour générer une palpitante intrigue, pleine de mystères et de rebondissements. Et qui offre surtout l’occasion à Alexandre Clérisse (Jazzclub, Trompe la mort) de véritablement exploser : chacune de ses planches est une merveille graphique, tout en transparences, motifs et trames, et en couleurs toujours parfaitement choisies. Car le jeune dessinateur s’approprie l’esthétique des fifties avec grâce et légèreté, pour en offrir davantage une réinterprétation qu’un simple hommage. Fort joliment édité par Dargaud sur un beau papier et sous une superbe couverture, Souvenirs de l’empire de l’atome est autant une claque visuelle qu’un formidable moment de lecture. À ne pas rater !

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2013

La Tendresse des pierres

Dessin et scénario :

Marion Fayolle

Magnani

One shot

➤ Critique de l'album

Le poumon d’un père vient d’être enterré. À la cérémonie, la famille, les proches, des hommes en blanc. Mais, coup de théâtre, le papa a voulu assister à ses propres funérailles «pour voir qui étaient ses vrais amis, pour connaître sa popularité»…Une farce de mauvais goût? Sa dernière blague avant d’aller tutoyer les cieux? Voilà l’histoire «d’un drôle de type»…DepuisL’Homme en pièces, la jeune et douée Marion Fayolle creuse un sillon original dans le monde du 9eart. Pour son quatrième album, elle raconte une délicate marche funèbre nourrie de poésie surréaliste, abordant le rapport à la mort et à la maladie, les turbulences affectives suscitées, l’impuissance ressentie, l’impossibilité d’aimer malgré la lente agonie d’un père dur et autoritaire. Spectacle étonnant d’un trépas à venir, lancinant murmure d’une complainte qui se voudrait salutaire. L’auteure, par une ironie visuelle réjouissante, bâtit un petit théâtre suspendu à l’évidente fatalité, arpenté par des personnages sans repère ou à l’affût d’une réponse. Elle déconstruit les corps, leur ôte un nez, un front ou un œil, se joue des objets en les détournant, varie les cadres et les proportions, s’amuse de sa propre mise en scène. Parfaite métaphore en image d’un tourbillon émotif, calme et intérieur. Fayolle cultive ici une esthétique du corps, légère et pleine de grâce, où elle fait montre d’un sens du mouvement peu commun. Un regret toutefois: la voix-off, empesée et bavarde, qui bride le rythme insufflé par le dessin, toujours aérien et virtuose.Au final, deux confirmations avecLa Tendresse des pierres : l’incroyable talent graphique de l’artiste, d’une rare puissance, et sa faculté à se passer de mots pour exprimer les non-dits et les silences. Car Marion Fayolle n’est jamais aussi à l’aise et efficace que lorsqu’elle laisse parler, seuls, l’élégance de son trait et la douceur de ses couleurs. Le résultat est épatant : une très belle petite comédie noire, d’une touchante et discrète solennité, sublimée par un parti pris inventif et une édition soignée.

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2013

Lastman

Dessin et scénario :

Casterman

Série (10 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Présenté comme un projet de type «manga à la française», en tout cas dans son mode de production en studio, Lastman est une série réalisée à trois paires de mains, prévue en 18 tomes d’environ 200 pages chacun, dont au moins trois sur l’année 2013. Voilà pour les chiffres, impressionnants. Côté contenu, ce premier volume ne déçoit pas et pose la série comme une saga tous publics péchue et attachante, tout de même plutôt à destination des ados garçons – il y est surtout question de bagarre. Une sorte de shônen made in France, en somme, qui est diffusé gratuitement en ligne sur Delitoon (accompagné d’un amusant making of).On suit le jeune Adrian, petit blondinet qui aimerait devenir champion d’un sport en vogue dans ce monde de fantasy, une sorte de lutte avec pouvoirs magiques. Autour de lui: une maman aussi solide que sexy, une copine fidèle et un mystérieux combattant errant aux faux airs de Corto Maltese. À partir de cette idée toute simple qui évoque à la fois Dragon Ball et le très bon Fausse Garde de Merwan, les trois auteurs bâtissent tranquillement un univers plaisant et dynamique, propice aux séquences spectaculaires et aux pages plus humoristiques. Le trait fin et vivant, tout en expressivité et en spontanéité (les quelques petits défauts se fondent dans le tourbillon général), sied parfaitement au projet, même si le petit format impose quelques redondances et un certain systématisme dans les cadrages et le découpage. Auteur prolifique et multiforme, Bastien Vivès démontre à nouveau qu’il ne craint pas de se lancer de nouveaux défis, cette fois en équipe avec Michaël Sanlaville (Rocher rouge) et Balak (détonnant créateur de BD numérique). À voir si ce tonitruant trio tiendra la distance de son feuilleton au long cours…

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2013

Balak, Bastien Vivès, Michaël Sanlaville

Saga

Dessin : Fiona Staples

Scénario : Brian K. Vaughan

Urban Comics

Série (8 tomes parus)

➤ Critique de l'album

La space fantasy, voilà un genre bien casse-gueule. Mais quand on s’appelle Brian K. Vaughan (Y le dernier homme), bâtir une série galactique avec des luniens cornus, des robots à tête cathodique, des fantômes rosâtres et des combattantes à ailettes, n’est pas du tout mission impossible. Pour preuve ce premier tome de Saga, quête héroïque et romantique qui met en scène deux amoureux fuyant la guerre que se font leurs peuples respectifs, ainsi que les tueurs lancés à leurs trousses. Car ils portent un symbole d’espoir plus fort que la haine : un nouveau-né, narrateur de cette épopée éclatante.Démarrant sur les chapeaux de roue, cette aventure spatiale a d’abord des allures de road-movie fantasy relativement traditionnel. Mais, très vite, les personnages imaginés par Vaughan et surtout son humour mordant font décoller le récit bien au-dessus du lot. À partir d’une trame de facture classique, il brode une bande dessinée ambitieuse aux confins des genres, un conte moderne tantôt tendre, tantôt cruel, et véritablement palpitant. Grâce à des héros aux sentiments et réactions si humains, à des figures secondaires hautes en couleurs (le prince robot, les chasseurs de têtes) et des trouvailles jouissives (l’arbre fusée), il développe une histoire d’amour de SF accessible et rapidement fascinante, parfaitement mise en image par la Canadienne Fiona Staples, dont le dessin, en apparence rêche et froid, se révèle finalement plus chaleureux que prévu. Une belle réussite du label Image, et encore une bonne pioche pour Urban Comics.

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2013

➤ Interview de l'auteur

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2012

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‹ 2013

2011 ›

Saison brune

Dessin et scénario :

Philippe Squarzoni

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Après Retour à Saint-Laurent des arabes, Delcourt publie une autre BD documentaire-événement, un pavé solide scientifiquement, mais extrêmement sensible, sur le réchauffement climatique. Un livre absolument nécessaire qui sort au coeur d’une campagne électorale qui ignore complètement les problématiques environnementales.Saison brune raconte le cheminement de Philippe Squarzoni dans sa découverte du phénomène du réchauffement, de son ampleur et de ses conséquences probables pendant les décennies et les siècles à venir. Il lit, se documente, interroge les chercheurs. Et ne peut que constater la fuite en avant des pays développés, comme des pays en développement, vers une consommation non raisonnée, non modérée, faisant fi de l’épuisement des ressources naturelles et rejetant toujours plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Le réchauffement est en marche, le climat évolue (augmentation des températures, hausse des précipitations, multiplication du nombre de tempêtes…), des centaines de milliers de personnes meurent déjà de ses conséquences.Comment faire alors pour éviter que le phénomène ne s’emballe ? Devra-t-on tous descendre notre niveau de vie au niveau de celui d’un «Indien très mal loti», comme le calcule l’auteur ? Il existe des solutions techniques, mais la volonté politique manque. Car c’est bien d’un changement de société dont il question…Mêlant habilement les interviews face caméra – à la manière du cinéma documentaire –, les longs textes sobrement illustrés, les métaphores frappantes (les produits de consommation courante et énergivores se transforment en monstre colossal), les images tirées de la publicité pour créer le contraste entre le monde rêvé (qu’on nous vend et qu’on gobe) et le vrai (celui qui surchauffe), Philippe Squarzoni et son trait réaliste n’ennuient jamais, malgré la densité des informations livrées. Car il sait se montrer pédagogue quand il le faut, et ajouter de l’humain là où il y en a besoin. Il se dévoile en effet beaucoup, notamment dans sa propre réflexion quant à son mode de vie et les contradictions entre ses envies et sa volonté de ne pas nuire à la planète et ses habitants. Incluant par là-même le lecteur, effrayé avec lui de la tournure des événements. Et qui n’a qu’une envie une fois l’ouvrage refermé : le faire lire à tout le monde autour de lui, car Saison brune décrit parfaitement, et avec des outils accessibles au plus grand nombre, l’urgence qu’il y a à changer notre façon de consommer. Un livre indispensable, tout simplement.

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2012

➤ Interview de l'auteur

Duncan le chien prodige

Dessin et scénario :

Adam Hines

Çà et là

Série (1 tome paru)

➤ Critique de l'album

Et si les animaux parlaient ? Et s’ils commentaient le mode de vie humain, se rebellaient contre les mangeurs de viande, s’insurgeaient contre les tests scientifiques pratiqués sur des cobayes vivants ? À partir de cette idée de science-fiction assez classique, Adam Hines développe un univers extrêmement complexe, pour composer une bande dessinée métaphysique fleuve, touffue et hypnotique, de laquelle on ne sort pas indemne.Ainsi, le jeune auteur américain ne donne pas dans la facilité. On appréhende pas tout de suite qui seront les personnages principaux, ni quel sera le fil conducteur. On ne rencontrera le personnage-titre qu’à la toute fin. Et surtout, on avance à tâtons dans ce récit à tiroirs de 400 pages d’une grande richesse, qui ne forment que la toile de fond de ce conte philosophique contemporain… Très peu d’action donc, de nombreux protagonistes secondaires, des sauts dans l’espace et le temps, des genres narratifs différents (dialogues, journal intime, poèmes, histoire dans l’histoire…), le tout mixé dans un foisonnement graphique obsessionnel, mélange de dessins au crayon, de photos, de divers papiers collés, de textures, harmonisés dans un univers gris d’une belle cohérence.Les cent premières pages, arides et difficiles à suivre, en décourageront sans doute certains. Mais il faut s’accrocher, car on s’adapte peu à peu à ce rythme étiré, à ces coupures narratives impromptues, à ces pages poétiques obscures. Et parce qu’on voit émergerune intrigue puissante (la poursuite de terroristes animaux, responsable d’attentats meurtriers contre des humains), portée par des personnages complexes (le flic désabusé, la femelle macaque extrémiste, le politicien ambigu…). Les questions essentielles de la nature et de la place de l’homme dans le règne animal, et de son avenir en tant qu’espèce dominante, sont ainsi posées. Mais aussi l’importance des croyances, de l’espoir, des rituels, des légendes. Et si on ne peut tout appréhender après une première (et longue) lecture, le langage visuel en perpétuel mouvement d’Adam Hines reste longtemps à l’esprit, comme ses mots et les sentiments justes et forts qu’il transmet. On se dit alors qu’on vient de lire une des bandes dessinées les plus ambitieuses depuis bien longtemps, car cette «saison un» devrait être suivie par de nombreuses autres. Un projet vertigineux et bouleversant, dans le sens où, quand on s’y plonge, on accepte de faire un grand saut dans l’inconnu et de voir ses certitudes bousculées. C’est tellement rare qu’on ne peut que s’enthousiasmer.

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2012

En silence

Dessin et scénario :

Audrey Spiry

Casterman

One shot

➤ Critique de l'album

Une journée de vacances, écrasée par le soleil. La moiteur de la forêt, la fraîcheur du torrent que l’on dévale pour une virée canyoning, le rire des gamins. Mais aussi une rivière pleine de surprises et de mystères, qui exacerbe les peurs enfantines et révèle les tensions des couples. Une journée de vacances qui ne sera pas anodine, surtout pour la jeune Juliette.Voilà une des plus belles surprises de 2012. Une révélation, même. Celle d’une jeune auteure qui a trouvé dans un parti-pris graphique audacieux un superbe réservoir de ressorts narratifs : ses dessins sans contour noir, uniquement faits d’aplats et formes colorées, figurent la mouvance des corps dans l’eau avec une grâce et une énergie rares. Et surtout disent ce que les mots ne peuvent pas exprimer sans être plats ou redondants. Personnifié à l’extrême, aux frontières du surnaturel d’ailleurs, le torrent se pose ici comme une sorte de psy, amenant les protagonistes à fouiller au plus profond d’eux-mêmes pour comprendre qui ils sont et ce qu’ils veulent. Et si cet album extrêmement sensitif se focalise sur une seule jeune femme, on imagine aisément que l’expérience des autres personnages a été aussi puissante…Si, au premier regard, En silence semble marcher dans les pas d’un Bastien Vivès (déjà révélé par la collection KSTR) ou dans ceux d’un Sacha Goerg (auteur de La Fille de l’eau – tiens, tiens, encore une jeune femme émergeant des flots…), ce premier livre d’Audrey Spiry fait preuve d’une maturité étonnante, et d’un talent impressionnant à associer textes et images afin de creuser à fond un sujet en apparence banal. Et ainsi d’exploiter au maximum les possibilités de la bande dessinée. Chapeau.

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2012

Un printemps à Tchernobyl

Dessin et scénario :

Emmanuel Lepage

Futuropolis

One shot

➤ Critique de l'album

«Après ton voyage, tu brilleras la nuit !» Lorsqu’il décide de partir à Tchernobyl, Emmanuel Lepage fait face aux craintes de son entourage, et aux siennes propres. L’auteur de Muchacho et de Voyage aux Iles de la Désolation est tout de même allé dans la zone contaminée en 2008, à l’occasion d’une résidence artistique de quinze jours. Il raconte cette expérience particulière dans un livre dense et fort, qui mêle son existence personnelle à cette découverte périlleuse.Un printemps à Tchernobyl commence par le témoignage-choc, quasi insoutenable, de Svetlana Alexievitch. La Supplication (que lit le narrateur dans le train qui le mène à son but) détaille le supplice d’un homme qui brûle et devient littéralement un objet radioactif, ou celui d’un bébé atteint de cirrhose et décédé quatre heures après sa naissance… Voilà le lecteur plongé au coeur d’un drame anxiogène, qui s’est déroulé en 1986. A l’époque, Alain Madelin, alors ministre de l’Industrie, assurait qu’il n’y avait pour les Français «aucun risque sanitaire», tandis que 500 000 à 800 000 «liquidateurs» se sacrifiaient pour tenter de sécuriser la centrale.En 2008 donc, Emmanuel Lepage se rend sur place avec son collègue Gildas Chasseboeuf, membre comme lui de l’association des Dessin’acteurs. Ils se retrouvent à Volodarka, à 20 km de la «zone interdite» et à 40 de la centrale. Côtoient des familles qui ont vécu le drame et ont l’impression de se trouverdepuis sur «une grenade dégoupillée». Découvrent avec stupéfaction que, dans la «zone» ultra contaminée où l’on dessine avec des gants et armé d’un dosimètre, la nature est belle et luxuriante. Un paradoxe troublant, que l’artiste raconte avec beaucoup d’honnêteté. En parallèle, il se livre assez intimement, détaillant un choc personnel : depuis quelques mois, il ne peut plus travailler, victime de la «crampe de l’écrivain». Le voilà obligé de réinventer son art, de questionner sa pratique, d’utiliser de nouveaux outils. Ce qu’il fait de façon ultra convaincante : dans cet album, son trait est magnifique. A la fois libre et tenu, léger et fouillé, oscillant entre un noir et blanc mélancolique et des couleurs éclatantes. La forme rejoint alors le fond, dans un récit bellement écrit, ciselé avec beaucoup de sincérité. Qui touche et interroge sur ses propres sensations.

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2012

➤ Interview de l'auteur

Vingt-trois prostituées

Dessin et scénario :

Chester Brown

Cornélius

One shot

➤ Critique de l'album

«Chester Brown n’est pas de ce monde. Il est probablement le résultat de l’un de ces enlèvements perpétrés par des extraterrestres au cours desquels ils plantent une aiguille dans l’abdomen d’une femme pour la féconder. C’est un être humain très avancé«, assure Robert Crumb dans une introduction à Vingt-trois prostituées.Et on le croit sans peine, tant l’ouvrage amuse, interpelle, saisit, émeut. Son auteur réussit un incroyable exercice d’honnêteté autofictionnelle, sans tabou, sans se préoccuper de ce que ses lecteurs pourront penser de lui. Au fil de plus de 200 pages, le Canadien (Louis Riel) déroule une démarche entamée quelques années auparavant.Après une rupture avec sa petite amie, avec laquelle il cohabite encore un long temps (alors qu’elle-même s’est remise en couple), il décide de ne plus s’encombrer de relations sentimentales, qu’il estime forcément insatisfaisantes. La solution pour ne pas étouffer sa libido ? S’adonner au sexe tarifé. Avec une précision documentaire, il raconte ses atermoiements, les questions pratiques soulevées (où aller pour trouver une professionnelle, comment la rémunérer, être sûr qu’il ne s’agit pas d’un traquenard…), les émotions et sensations procurées par ces rencontres. Il n’omet pas les débats que cela suscite chez ses amis, leurs jugements, ses propres hésitations. Servi par un trait minimaliste, jouant habilement des contrastes, Chester Brown livre un plaidoyer pour la prostitution. Que l’on partage ou non sa position, il réussit un tour de force : entraîner son lecteur dans les méandres de son esprit, lui exposer avec un bel humour distancié une intimité captivante.

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2012

David, les femmes et la mort

Dessin et scénario :

Judith Vanistendael

Le Lombard

One shot

➤ Critique de l'album

David, dans la force de l’âge, est entourée de femmes. D’abord, Miriam, sa fille issue d’une première union, qui vient d’accoucher d’une petite Louise qu’elle va devoir élever seule. Ensuite, Paula, sa seconde épouse, avec qui il a eu une petite Tamar, gamine pleine d’énergie et de sourires. Mais David n’a pas que des femmes dans sa vie. Il a aussi un cancer.Parler de la maladie, des traitements qui vous détraquent le corps, des réactions de l’entourage face à la douleur et aux procédures médicales, des espoirs de guérir et de la spirale finale qui vous attire vers la mort par surprise, est toujours extrêmement délicat. Surtout quand on emprunte les chemins de la fiction, car les éléments imaginés risquent de perturber le nécessaire réalisme des situations ou de tirer trop fort sur la corde sensible. Judith Vanistendael, jeune auteure belge remarquée de La Jeune Fille et le nègre (éditions de l’An 2), évite tous les écueils et produit un récit doux et magnifique, dans lequel le lecteur se laisse submerger par l’émotion, mais sans avoir l’impression qu’on lui tire les larmes.Si elle démarre avec le personnage de David à qui on découvre une tumeur dans la gorge, l’auteure développe ensuite son long récit (280 pages) en suivant chacune de ses héroïnes, afin de mieux présenter leur point de vue et de mieux comprendre ce qui se passe dans leur tête. Choix judicieux, qui lui permet de brosser de beaux portraits de femmes, en plus de celui – en creux – de la maladie. Entre une histoire d’amour bêtement ratée, les rêves magiques d’une enfant et l’angoisse d’une épouse terrifiée, on avance dans ce livre tantôt le sourire aux lèvres, tantôt le coeur serré. Comme dans la vie. Avec un découpage d’une grande intelligence et des dessins aquarellés d’une belle sensibilité, qui jouent subtilement avec les ambiances et les couleurs, Judith Vanistendael franchit une belle étape en tant qu’auteure et propose un livre qui sera, sans aucun doute, l’un des événements de l’année qui commence.

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2012

➤ Interview de l'auteure

Ernest & Rebecca

Dessin : Antonello Dalena

Scénario : Guillaume Bianco

Le Lombard

Série (7 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Les vacances chez Pépé Bestiole sont terminées et l’heure est venue pour Rebecca d’aller passer quelques jours chez son père, dans sa nouvelle maison en bord de mer, au Pays «des cailloux qui marchent». Une fois la séparation avec sa nouvelle bande de copains digérée, la fillette commence à retrouver le moral, fait de nouvelles connaissances et croise même Ernest, son copain microbe, au détour d’une partie de pêche. Mais les relations entre les deux amis semblent de plus en plus troubles. À chaque fois que Rebecca gagne en assurance et progresse dans la vie, c’est un peu plus de distance qui s’installe avec Ernest. La fin de l’été approche et on sent que la prochaine rentrée sera une grande étape pour la fillette.Ceux qui suivent l’actualité de la bande dessinée jeunesse commencent à bien connaître les deux héros de Guillaume Bianco et Antonello Dalena qui, mine de rien, peuvent se vanter d’avoir été triplement nommés à Angoulême. L’ambiance est toujours à la détente et en compagnie de Rebecca, les vacances ne manquent pas de piment. Pendant qu’elle crapahute dans les rochers et s’initie à la pêche, sa grande soeur vit ses premiers chagrins d’amour alors que son père, à l’inverse, semble prêt à reconstruire sa vie. Les aventures d’Ernest et Rebecca dégagent toujours beaucoup d’humour, de tendresse et de sensibilité. Au fil des albums, c’est tout un petit monde qui s’installe et cette série pétillante s’affirme comme une référence dans le paysage actuel de la BD jeunesse.

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2012

Batman

Dessin : Greg Capullo

Scénario : Scott Snyder

Urban Comics

Série (9 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Revoilà l’homme chauve-souris. Dans une aventure prenant place dans le «relaunch» général de la galaxie de DC Comics à l’automne dernier. On retrouve donc un héros bien familier (c’est Batman tout de même), mais vierge de toutes les aventures développées dans la série principale ces dernières années. Le jour, Bruce Wayne brille donc en société et oeuvre pour embellir Gotham City et améliorer le sort de ses habitants. Enfilant son costume noir, il traque la nuit les criminels et se heurte à une société secrète extrêmement dangereuse et déterminée à l’abattre : la Cour des hiboux.Cette «renaissance» d’un des personnages-phares de DC est une aventure véritablement séduisante et palpitante. On y retrouve toute ce qui fait l’intérêt de Batman : un homme sombre et torturé (et donc têtu et légèrement tête à claques), une ville hyper personnifiée, des méchants parfaitement dingues, un ton idéal, perché comme un funambule entre carnaval horrifique et polar terrifiant. Au scénario, Scott Snyder (American Vampire) joue le poisseux et le poétique – Alan Moore n’est parfois pas très loin – mais ne se laisse jamais déborder par la légende ou les longs discours : car, c’est dans le cahier des charges (et c’est très bien comme ça), tous les chemins de Gotham mènent à la bagarre. Côté graphique, Greg Capullo la joue bien plus sobre que sur un Haunt par exemple, et laisse sa plume acéré croquer des combats spectaculaires dans des décors convaincants (la séquence du labyrinthe est époustouflante).Voilà donc un beau début de série, qui devrait faire retourner à Batman tous ceux qui l’avaient lâché au fil des années et des arcs narratifs successifs et entremêlés.

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2012

Les Enfants de la mer

Dessin et scénario :

Daisuke Igarashi

Sarbacane

Série (5 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Les vacances débutent tout juste et Ruka fait connaissance avec Umi et Sora (la mer et le ciel en japonais). On apprendra rapidement que ces deux enfants auraient été élevés par des dugongs, des mammifères marins. On découvrira aussi que des poissons disparaissent dans de nombreux endroits du monde. Y-a-t-il un lien entre cet étrange phénomène et nos deux mystérieux enfants ?Daisuke Igarashi fait partie de ces auteurs prodiges découverts grâce à l’éditeur Frédéric Boilet (Sakka/Casterman), avec des titres comme Hanashippanashi ou Sorcières. Cette nouvelle série paraît chez Sarbacane, qui s’ouvre petit à petit aux bandes dessinées asiatiques. Après Le Chien gardien d’étoiles, l’éditeur confirme ses choix forts et engagés. Ce récit aquatique de toute beauté souligne la splendeur et l’importance de la nature, à une époque où on l’oublie beaucoup trop. Là où l’on aurait pu craindre la ridicule de la situation d’Umi et Sora, l’auteur n’a aucun mal à rendre crédibleles origines des deux jeunes.Parsemé de témoignages de personnes ayant aperçu ces enfants, ce manga devient vite vraisemblable et intrigant.Graphiquement, les pages sont éblouissantes : le trait lumineux, très détaillé, fin et sensible, émerveille. Tout au long des 316 pages, on est happé par cette histoire douce et raffinée, et totalement envouté par l’atmosphère paisible qui y règne. Un titre atypique, engagé et ambitieux. En un mot, prodigieux !

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2012

Kaiju no kodomo 1 by Daisuke Igarashi © 2007 Daisuke Igarashi / Shogakukan Inc.

Kaiju no kodomo 1 by Daisuke Igarashi © 2007 Daisuke Igarashi / Shogakukan Inc.

Bonne nuit Punpun !

Dessin et scénario :

Inio Asano

Kana

Série (10 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Inio Asano nous a habitués à des tranches de vie et des chroniques sociales réalistes sur les jeunes adultes. Avec Bonne nuit Punpun !, il se place du côté de l’enfance, de l’innocence et de l’imaginaire. On suit la vie de Punpun, un garçon timide en plein apprentissage de la vie. Follement amoureux de la nouvelle de la classe, il va faire de son mieux pour l’approcher.Parallèlement, on découvre des adultes irresponsables, paumés, voire totalement déjantés. En effet, le mangaka nous dresse un portrait plein d’humour – noir, dur et volontairement sarcastique – de la société actuelle. Ainsi, le papa de Punpun est chômeur longue durée et sa maman (qui n’a jamais voulu d’enfant) multiplie les tentatives de suicide… Cette vision radicale du monde adulte est omniprésente, contrastant avec celui, inventif, naïf et tourmenté, de l’enfance de Punpun. D’ailleurs, après un début plutôt léger, le récit devient rapidement sombre et cynique. Dans ce manga,le parti-pris graphique d’Inio Asano est résolument original. Punpun et sa famille sont dessinés de manière très expressive. Leur forme d’oisillon minimaliste et kawaï (mignon), intégrée dans style hyper réaliste de l’auteur,se fait rapidement accepter et apprécier. De plus,cette histoire d’une vie ordinaire est subjuguée par une mise en scène surprenante. Le jeune garçon ne s’exprime jamais directement via un phylactère, mais grâce à des non-dits ou un narrateur protecteur et rassurant; son aspect élémentaire en fait un personnage doté d’une extraordinaire palette d’émotion. L’alternance de scènes ordinaires, cocasses et dramatiques donne un goût doux-amer à ce manga véritablement bouleversant. Si Bonne nuit Punpun ! n’est pas le livre le plus accessible du créateur deSolanin, il est certainement son titre le plus personnel, le plus ambitieux et le plus audacieux. Après un dernier recueil de nouvelles en demi-teinte (La Fin du monde avant le lever du jour), cette première série longue d’Inio Asano confirme tout son talent.

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2012

OYASUMI PUNPUN © 2007 Inio ASANO / Shogakukan Inc.

OYASUMI PUNPUN © 2007 Inio ASANO / Shogakukan Inc.

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2011

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3 secondes

Dessin et scénario :

Marc-Antoine Mathieu

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Les livres de Marc-Antoine Mathieu respirent l’intelligence. Pas l’esbroufe ni les simples trouvailles rigolotes. Non, ils sont issus d’une profonde réflexion sur le fond et la forme, où rien n’est gratuit, mais tout est toujours fin et souvent drôle. Alors qu’avec Dieu en personne, il produisait une fantaisie philosophique sur la foi et la surmédiatisation, il revient dans son nouvel album à un projet plus graphique. Un véritable défi même. Terriblement excitant.D’abord, notons qu’il s’agit d’un projet pensé d’abord pour sa version numérique, mais auquel le format livre (carré, avec des planches immuablement composées de 9 cases carrées) apporte une autre expérience, différente et complémentaire. L’idée est littéralement lumineuse : le lecteur est placé «dans la peau» d’un photon, une particule de lumière qui se déplace en ligne droite à 300 000 km/s. On avance ainsi dans un zoom continu, visitant un appartement, une ville, un stade, un avion, et même la Lune : car on se promène de reflet en reflet, d’un miroir à une flaque d’eau en passant par une boucle d’oreille ou un écran de téléphone, qui tous réfléchissent un autre angle de la scène. Ainsi piloté, le lecteur scrute personnages et décors, cherchant à comprendre l’action, ces 3 secondes disséquées au ralenti. Car il s’agit aussi d’un polar, avec pour toile de fond un scandale dans le milieu du football.Vous l’aurez compris, la lecture de 3 secondes est aussi complexe que jubilatoire – il en faudra d’ailleurs plusieurs pour démêler toute l’intrigue. Car le défi technique et graphique est époustouflant et relevé avec maestria jusqu’au bout. Car la réflexion sur le pouvoir et le sens des images est plus fine qu’il n’y paraît au premier regard. Car cet album et son pendant numérique (un zoom «animé» continu, accessible avec un code présent dans le livre) poussent les frontières visuelles et narratives de la bande dessinée encore un peu plus loin, interrogeant l’objet livre et son hybride digital, et surtout intégrant le lecteur comme composante à part entière du projet. Brillant, tout simplement brillant.

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2011

➤ Interview de l'auteur

Portugal

Dessin et scénario :

Cyril Pedrosa

Dupuis

One shot

➤ Critique de l'album

Simon a un blocage. Ou plutôt des grains de sables qui enrayent la machinerie de sa vie, une vie pourtant rêvée de dessinateur demandé, avec une jolie femme pleine d’entrain. Mais voilà, il y a quelque chose qui coince, car Simon ne fait plus de livre, hésite à s’engager matériellement auprès de sa compagne et surtout est assailli d’angoisses et de colère, sans comprendre pourquoi. Un passage à l’âge adulte délicat et déstabilisant, qui devra se faire par une meilleure compréhension de la relation avec son père, et des racines familiales portugaises.Même si son livre n’est pas une autobiographie,Cyril Pedrosa a mis beaucoup de lui-même et de sa propre histoire dans cet imposant volume de 260 pages. De ses doutes, de ses peurs, de ses petits bonheurs. Et de sa relation avec le Portugal, terre d’ancêtres déracinés pour venir travailler en France, et qui, pour la plupart, ne sont jamais retournés là-bas. Il met en scène un alter ego un peu paumé, renfermé sur lui-même, subissant les silences et les querelles familiales sans chercher à en savoir plus. Et c’est en retissant un lien (intime et plus fort qu’il ne l’avait imaginé) avec le pays d’origine de son père qu’il va dépoussiérer le passé, comprendre les motivations des uns et des autres, et ainsi tourner une page. Pour vivre sa vie.Démarche psychanalytique sous la forme d’un road movie initiatique à la découverte d’une famille finalement méconnue, Portugal arbore de bout en bout une sobriété dans la narration et une justesse dans le ton tout simplement admirables. Difficile de ne pas se reconnaître ici ou là, dans les fêtes de mariage trop arrosées, ou dans les moments de complicité où jaillissent des petits secrets de famille noyés dans des souvenirs déformés. Dans ce récit hautement crédible, l’auteur de Trois ombreset Autobio reproduit à merveille les instants de doute, de déception, de joies simples aussi. Son dessin est fluide et expressif, toujours précis, autant dans les détails qui comptent que dans les postures et les regards. Et il est magnifié par un découpage et une mise en scène intelligents, et surtout une mise en couleurs lumineuse. Toujours dans une recherche de la meilleure adéquation entre fond et forme.Entre témoignage d’une quête d’identité et récit intime et puissant d’un jeune homme qui devient grand, Cyril Pedrosa porte l’autofiction à des sommets rarement atteints : car grâce à un graphisme chaleureux et plein de relief, mais immédiatement accessible, il saisit son lecteur de la première à la dernière page, pour lui conter au creux de l’oreille son histoire. Une belle et émouvante histoire, pour une très grande bande dessinée.

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2011

➤ Interview de l'auteur

Mambo

Dessin et scénario :

Claire Braud

L'Association

One shot

➤ Critique de l'album

Petula Peet mène une existence faites de folies douces. Elle vit avec une statue d’ours qui pleure et un tigre bien vivant et bien câlin. Elle aime un ténébreux chauffeur de bus, mais est attirée par un cavalier aux dents longues. Elle a pour voisine une agricultrice faisant oeuvre d’insertion professionnelle auprès de jeunes délinquants. Elle ouvre sa porte à un agent de l’Etat qui, sous sa moustache tristoune et ses triple-foyers, ne demande qu’à aimer. Et puis, il y a la danse, le parfum de la jungle et de la pâtisserie, la douceur d’une nuit d’été…Superbe réussite que ce (presque) premier livre de Claire Braud, après plusieurs CD-BD (jazz et classique). Sa trame est délicieusement surréaliste et poétique, comme si Raymond Queneau nous racontait une histoire drôle entre deux stations de métro, ou si Alain Resnais nous chuchotait à l’oreille une idée de scénario. Plein d’énergie et ultra-sensitif (on sent le vent dans les cheveux de l’héroïne, on entend le coeur des comédiens battre à tout rombre, on hume l’odeur forte et charmante de la voisine…), ce Mambo-là se lit comme on s’enivre, de mots ou de boissons, de dessins ou de musique. Alors, laissez votre scepticisme et votre cartésianisme de côté, oubliez les albums par trop stricts et raides ou les pensums politico-engagés, laissez-vous gagner par le mouvement et la belle folie de ce livre aux traits fins et évocateurs, plein d’humour et d’amour. Sentez, vibrez, vivez, aimez, et admirez la naissance d’une auteure de bandes dessinées à suivre de très près.

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2011

➤ Interview de l'auteure

Les Ignorants

Dessin et scénario :

Étienne Davodeau

Futuropolis

One shot

➤ Critique de l'album

Un échange où chacun ressort gagnant. Voilà ce qu’on organisé deux amis, Etienne Davodeau et Richard Leroy.Le premier est auteur de bandes dessinées (Les Mauvaises gens, Lulu femme nue), le second vigneron, installé dans la Loire. Chacun ignore tout, ou presque, du domaine de l’autre. Ces Ignorants – titre de l’album – vont s’éduquer l’un l’autre, pour le plus grand bénéfice du lecteur.Etienne découvre le lien entre Richard et ses vignes («la singulière fusion entre un individu et un morceau de rocher battu par les vents»), l’importance du sol, la taille, la biodynamie – sans en saisir vraiment l’utilité, il vaporise de la cilice et de la bouse de vache -, ou encore le décavaillonnage, la partie la plus physique du travail (on marche derrière le tracteur qui, comme «une mariée pétaradante et parfumée au gas-oil», est suivie de ses «demoiselles d’honneur titubantes et grimaçantes»).Ensemble, Etienne et Richard vont voir d’autres vignerons, reçoivent un émissaire du critique Robert Parker, ou assistent à la réalisation de tonneaux. Ils visitent aussi l’imprimerie où le dernier livre d’Etienne Davodeau est fabriqué, les locaux de Futuropolis à Paris, ou les ateliers de Jean-Pierre Gibrat et Emmanuel Guibert. Vivement encouragé à lire des piles de BD, Richard s’endort sur Watchmen d’Alan Moore et Dave Gibbons, reste hermétique au style de Lewis Trondheim (lequel, beau joueur, se fend d’une page, présente dans l’ouvrage), s’enthousiasme pour Maus d’Art Spiegelman ou la chaleur du dessin de Gibrat. En une vingtaine de chapitres subtilement dosés, Etienne Davodeau déroule une formidable «initiation croisée», qui jamais n’ennuie. Avec finesse et pudeur, il met en scène deux non-sachants curieux. Dont l’un est capable de décréter, en découvrant l’exposition qui lui est consacrée à la Fondation Cartier, que «Moebius, c’est pas bon». Et l’autre de ne pas aimer et verser dans l’évier un vin valant plusieurs centaines d’euros. Deux artisans tout simplement enthousiasmants, qui suscitent l’envie immédiate de déguster un grand cru dessiné en sirotant un chef d’oeuvre liquide.

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2011

➤ Interview de l'auteur

Polina

Dessin et scénario :

Bastien Vivès

Casterman

One shot

➤ Critique de l'album

Haute comme trois pommes et demi, Polina Oulinov intègre une académie de danse classique. Au bout de quelques années, la jeune fille est repérée par le professeur Bojinski, maître de ballet abrupt qui fait souvent pleurer ses élèves…Après avoir montré son habileté à traduire le mouvement sur papier (notamment dans Le Goût du chlore, ou Pour l’Empire avec Merwan Chabane), Bastien Vivès en fait l’un des principaux sujets de son nouvel album. Dans Polina, il parvient à merveille à capter l’énergie, la grâce, l’effort et la douleur exigées par la danse classique.Usant du gris et du noir, il réussit une composition formellement séduisante. Et la transcende en racontant une trajectoire particulière – on suit Polina jusqu’à l’âge adulte, au climax de sa carrière -, et une relation fondamentale de maître à élève. Sans lésiner sur les sentiments (amoureux, professionnels, vis à vis de l’art), l’ouvrage campe une existence passionnante, percutante, et émouvante.

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2011

➤ Interview de l'auteur

Aâma

Dessin et scénario :

Frederik Peeters

Gallimard

Série (4 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Dans un futur lointain, les hommes vivent avec des implants, pour les aider à supporter l’atmosphère viciée, et éviter à leur corps de vieillir trop vite. Pour vivre mieux ? Pas sûr. C’est ainsi que Verloc Nim, qui tient une boutique de vieux livres (en papier, une rareté), a choisi de se débarrasser de ces béquilles technologiques. Mais cela lui a coûté sa famille, ses amis, sa condition sociale. Il l’oublie dans les paradis artificiels, jusqu’au jour où son frère et un robot lui proposent de les accompagner en mission sur une planète lointaine…Livre après livre, Frederik Peeters développe un univers singulier, aux thématiques récurrentes, mais à chaque fois renouvelées, fouillées, creusées, et ce, dans des mondes différents. Le temps qui passe, l’enfant qui devient adolescent puis adulte, la décrépitude physique, le rapport de l’homme à la nature, les rêves et leurs habitants… Que ce soit avec un scénariste (Wazem pour Koma, Levy pour Château de sable) ou seul (Pilules bleues, Lupus, Pachyderme), il interroge l’Homme au travers d’histoires complexes mais toujours narrées avec un mélange de limpidité et mystère.C’est à nouveau le cas ici, pour ce premier tome d’une intrigante série de science-fiction, qui pose à différents niveaux la question de la nature humaine. Un homme augmenté de technologies est-il encore un homme ? Un robot hyper-perfectionné peut-il prétendre à un autre statut ? Un type qui n’a pas su garder sa femme et sa fille auprès de lui mérite-t-il encore d’exister ? Tous ces questionnements apparaissent ainsi en filigrane d’une palpitante et funèbre quête, dans un univers de SF aussi beau que troublant. Car au niveau graphique, Frederik Peeters ne se répète pas non plus : il adopte ici un style plus réaliste et sobre que par le passé, pour mieux jouer avec les couleurs, les matières et le découpage, et offrir à la fois de chouettes idées visuelles et des moments de contemplation intenses.Aâma n’a pas encore livré tous ses secrets, et c’est tant mieux. Car on a envie de passer encore du temps immergé dans cette série belle et intelligente, qui ajoute une nouvelle pierre à l’oeuvre d’un auteur fascinant, et en constants progrès. À noter que Frederik Peeters tient un blog dans lequel il raconte les coulisses de la création de Aâma. Passionnant.

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2011

➤ Interview de l'auteur

Habibi

Dessin et scénario :

Craig Thompson

Casterman

One shot

➤ Critique de l'album

C’est un conte universel, un livre-monde troublant et profond. Vendue à un scribe alors qu’elle est encore une enfant, Dodola, fille d’analphabète, apprend à manier le verbe et la plume.Son mari assassiné, elle se retrouve prisonnière puis s’échappe, emmenant dans sa fuite un garçonnet, Zam. D’abord seuls, isolés du reste du monde pour survivre, tous deux vont s’épauler – Dodola racontant de nombreuses histoires à Zam, à la façon d’une Shéhérazade sortie des Mille et une nuits. Séparés, ils vivront des aventures terribles dans un monde exotique et anxiogène, qui finira par terriblement ressembler au nôtre…Riche, bouillonnant, exténuant et stimulant. Ainsi est le voyage que propose Craig Thompson par le biais d’Habibi. L’auteur de Blankets construit un conte extraordinaire, mélangeant de tragiques destinées individuelles à un univers hostile, constamment mouvant. Résistants et résilients, ses héros abdiquent puis se révoltent, tiennent bon, progressent au fil d’une dramaturgie solide qui déconstruit le temps.Sept ans durant, l’artiste a dessiné ses 660 pages ( ! ) à l’encre de Chine. Réalisant un morceau de bravoure graphique, avec des scènes d’action d’une énergie folle, des séquences d’émotion pure, d’autres plus contemplatives. Jouant avec les symboles et les ornements, donnant à l’ensemble une tonalité orientale et religieuse. Parvenant, in fine, à happer entièrement son lecteur, prisonnier par les rebondissements rocambolesques d’Habibi aussi sûrement qu’un moustique dans une toile d’araignée.

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2011

➤ Interview de l'auteur

Une épatante aventure de Jules

Dessin et scénario :

Émile Bravo

Dargaud

Série (6 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Scénario catastrophe pour la Terre ! Une comète s’apprête à la percuter provoquant ainsi la fin de l’espèce humaine. Qui appelle-t-on dans ce genre de situation extrême ? Superman, Wonderwoman ? Presque… Ce sont plutôt, Jules, Janet, Tim et Salsifi, 4 Fantastiques d’un nouveau genre qui vont devoir se démener pour prouver à la commission extraterrestre de surveillance de la Terre que l’humanité mérite d’être sauvée. Et vue de là-haut, elle n’est pas très reluisante notre civilisation. La tâche s’annonce donc délicate et il faudra commencer par dissuader un puissant industriel d’abandonner son projet d’exploitation des ressources pétrolières du Pôle Sud. Nos héros vont devoir trouver les bons arguments et peut-être aussi compter sur un coup de pouce du destin !On attendait le retour des épatantes aventures de Jules depuis 2006, c’est chose faite ! Émile Bravo remet en scène le personnage qui l’a fait connaître du grand public et, comme à son habitude, il ne manque pas l’occasion d’aborder un certain nombre de sujets assez graves, sérieux et totalement d’actualité comme l’écologie, l’énergie, la société de consommation ou encore la crise financière. La lecture se fait sur plusieurs niveaux, les dialogues et les dessins regorgent de clins d’oeil amusants qui interpellent sans cesse le lecteur. La ligne claire et limpide d’Émile Bravo est toujours aussi agréable, son trait vivant s’exprimant à merveille dans les grandes planches de ce bel album. Le découpage méthodique du récit s’apprécie grâce aux nombreuses cases qui se succèdent et s’organisent méthodiquement. Les dialogues, abondants, les personnages et les décors trouvent toujours un juste équilibre afin de permettre une lecture fluide, indispensable pour ne pas perdre le fil de cette histoire dense et rythmée. Cet album aux accents jeunesse saura, à n’en pas douter, convaincre les fans de la série, petits et grands. Émile Bravo nous prouve une nouvelle fois l’étendue de son talent.

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2011

Locke & Key

Dessin : Gabriel Rodriguez

Scénario : Joe Hill

Milady Graphics

Série (6 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Joe Hill ne partage pas qu’une ressemblance physique frappante avec son père, un certain Stephen King. De son géniteur, il démontre aussi, depuis son recueil de nouvelles Fantômes – Histoires troubles et son premier roman Le Costume du mort, qu’il a hérité le talent à trousser de solides histoires qui font se dresser les poils sur les bras. Pour sa première incursion dans la BD, Hill réalise un joli coup avec la série Locke & Key, virée cauchemardesque dans la tête (littéralement) de trois frères et soeurs. Tyler le costaud, Kinsey la rebelle à dreadlocks et Bode, le benjamin rêveur, savent ce que l’expression « enfance douloureuse » recouvre. Expression qui ne rend même pas totalement justice au traumatisme qu’a été le meurtre de leur père. Ce psy a été assassiné sous leurs yeux par deux de ses patients.Au sortir du drame, la fratrie déménage avec maman dans une bâtisse propriété de la famille, histoire de se refaire une santé mentale. Sauf que le nom de la petite ville côtière du Massachusetts où elle se situe aurait dû leur mettre la puce à l’oreille : Lovecraft. Tout de suite, on pense moins farniente que vilaines choses tapies dans les recoins sombres… Le manoir dans lequel la petite famille Locke pose ses valises pourrait aussi bien être celui de Nicole Kidman et sa progéniture dans le film Les Autres d’Alejandro Amenabar. D’ailleurs, les fantômes ne manquent pas, se manifestant ici sous la forme d’un mauvais esprit aux traits juvéniles et justement atteint du syndrome de Peter Pan. Et surtout via une collection de clés singulières. En l’espèce, des clés magiques comme laissées à l’intention des enfants Locke. L’une d’elles donne par exemple accès à la destination de son choix et une autre ouvre sur l’esprit de celui qui se la fiche dans la nuque. Les vues plongeantes sur les pensées d’un gosse de 6 ans, calotte crânienne béante, donnent lieu à des planches incroyables.La narration très moderne, ludique et parfaitement rythmée de Joe Hill ménage ses effets et maintient un suspense permanent. Le lecteur, à l’image des jeunes protagonistes, arpente Lovecraft dans un état d’excitation et de vulnérabilité constant. Le dessin de Gabriel Rodriguez, qui évoque – en plus sage – celui d’un Steve Dillon (Preacher), contribue à la sensation de malaise. Mais si Locke & Key est une œuvre sombre, elle sait aussi, entre deux scènes d’effroi, se muer en chronique intimiste.Joe Hill a décidément de qui tenir puisque, dans sa façon d’ausculter avec finesse les doutes et angoisses des jeunes Locke endeuillés, il rappelle un peu l’autre facette de King. Celui, mélancolique, de Stand by Me. Sous les feux des projecteurs après le drame, les trois protagonistes n’aspirent qu’à retrouver une vie normale, eux que les bonnes gens ne regardent plus que comme des victimes de fait divers.Après un premier volume coup de poing, le deuxième – qui paraît chez Milady Graphics en ce mois de juin – creuse justement cette veine sensible en en dévoilant davantage sur le passé de la famille Locke à Lovecraft. Le prologue raconté par un vieux prof de théâtre veuf (le deuil, encore) est une jolie nouvelle de trente pages qui rassure sur les ambitions d’une série, qui n’entend pas se reposer sur son concept de départ et son sympathique gimmick de serrurier.

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2011

Une vie dans les marges

Dessin et scénario :

Yoshihiro Tatsumi

Cornélius

Série (2 tomes parus)

➤ Critique de l'album

A 75 ans, Yoshihiro Tatsumi est un auteur incontournable au Japon. Connu pour ses mangas de grande qualité et reconnu pour son apport considérable au médium, on l’a découvert en France avec des titres parus chez Vertige Graphic (Coup d’éclat, Les Larmes de la bête, Good Bye…). Prenant le contre-pied de Tezuka en publiant des histoires destinées à un public adulte, l’auteur a ouvert une voie qui n’a cessé de se développer.Ce livre est le témoignage d’une vie, d’une passion, d’un métier et de l’évolution du milieu de la bande dessinée japonaise à partir de l’après-guerre. Un brillant mélange entre travail historique subjectif et chronique d’une épopée éditoriale stimulante. Douze années de travail ont d’ailleurs été nécessaires à Yoshihiro Tatsumi pour accoucher de cette œuvre immense.Un grand frère très malade, des parents en mauvais termes, un monde d’après-guerre encore très difficile et rationné. Voilà le terreau qui a fait de Yoshihiro Tatsumi celui que l’on encense aujourd’hui. Du premier manga en 6 cases publié en avril 1949 dans le magazine Mango to Yomimono, à la création du « cercle des enfants du manga », en passant par les rencontres avec Osamu Tezuka et sa correspondance avec Noboru Oshiro, nous suivons avec entrain et une curiosité affirmée les débuts du jeune auteur. Les difficultés qu’il a à aborder les récits longs (ce livre confirme – si besoin en est – que ce n’est plus le cas) et la tentation des histoires en quelques cases, plus lucratives. La joie de tenir dans ses mains son premier livre publié, de le sentir de le toucher, de l’admirer… alors que l’attente a été interminable. Après le lycée, Tatsumi démarche de nombreux éditeurs, qui lui refusent souvent ses travaux ou lui proposent des sommes dérisoires… Le voilà parti dans un combat du quotidien pour faire reconnaître ses œuvres fortesà destination du public adulte.Avec cet ouvrage, Yoshihiro Tatsumi confirme tout le talent et l’empathie dont il sait faire preuve. Le premier tome de ce dyptique autobiographique est soutenu par un dessin juste et efficace. L’auteur est au sommet de son art pour nous parler (très modestement) de sa participation primordiale au renouveau du manga. A travers une édition de qualité et une préfaceéclairante,Cornélius arrive à rendre ce témoignage aussi accessible que passionnant ! La critique ne s’est pas trompée et les prix glanés sont amplement mérités (prix culturel Osamu Tezuka en 2009 et deux Eisner Award en 2010) : ce titre est un chef d’œuvre.

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2011

© 2010 Yoshihiro Tatsumi / Cornélius

© 2010 Yoshihiro Tatsumi / Cornélius

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2010

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‹ 2011

2009 ›

Quai d'Orsay

Dessin : Christophe Blain

Dargaud

Série (2 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Après s’être attaqué à un pirate (Isaac le pirate) puis à un cow-boy (Gus) avec un égal bonheur, Christophe Blain tâte du politique. De l’homme politique. Dans Quai d’Orsay #1, c’est Dominique de Villepin, alors ministre des Affaires étrangères, qu’il croque en le baptisant Alexandre Taillard de Worms.A l’origine de l’album – le premier d’une série -, un membre de plusieurs cabinets ministériels. Sous le pseudonyme d’Abel Lanzac, il scénarise cette histoire tirée de la sienne. La petite souris qui nous permet de nous glisser sous les ors de la République, c’est lui, incarné sur le papier par Arthur Vlaminck, fraîchement chargé d’écrire les discours du ministre.Comme un lapin pris dans les phares d’une voiture, il se révèle fasciné par le politicien, qui livre des ordres vains ou absurdes, c’est selon. Sous le crayon de Christophe Blain, Alexandre Taillard de Worms prend une dimension terriblement expressive. Carrure de nageur professionnel, mains comme des battoirs, mouvements d’une rapidité effarante… Le ministre en impose et s’impose en un clin d’oeil.On se délecte de cette plongée en milieu politique officiel. Très intelligemment, elle montre à la fois la pression extrême induite par un système, et le ridicule d’un discours politique pourtant brillant, mais souvent opportuniste ou flou.

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2010

Scénario : Christophe Blain, Abel Lanzac

ToXic

Dessin et scénario :

Charles Burns

Cornélius

Série (3 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Doug est un jeune homme d’une vingtaine d’années, post-adolescent qui ne s’est pas encore trouvé. Cet étudiant en art est en quête de quelque chose de «sombre, riche et nouveau», qu’il semble trouver en la personne de Sarah, une jeune femme férue de photo…Auteur du brillant Black Hole, au noir et blanc vénéneux, Charles Burns s’exprime cette fois en couleurs. L’Américain rend aussi un hommage formel à Hergé, qu’il a beaucoup lu étant enfant. Lorsqu’on le découvre, son héros est doté d’une houppette. Il évolue ensuite dans un univers peuplé de références à Tintin (des oeufs ressemblants aux champignons de L’Etoile mystérieuse, une scène d’inondation rappelant la rencontre avec Tchang dans Le Lotus bleu…).Son graphisme très «ligne claire», malgré des effets de pinceaux et des hachures, contraste avec l’histoire étrange qu’il raconte. On est en effet loin d’une aventure traditionnelle du reporter du Petit Vingtième : à la manière d’Alice en route pour le pays des merveilles, Doug suit un chat à travers le trou d’un mur, et se retrouve dans un pays étrange, où s’agitent des créatures bizarres. Prévu en trois tomes, le récit joue avec la temporalité à coup d’ellipses, et renferme des références à William Burroughs, grande influence de Burns. On referme ToXic avec, en tête, plus d’interrogations que de réponses. Et le sentiment d’avoir dévoré un itinéraire fou, détaillé de façon virtuose.

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2010

➤ Interview de l'auteur

Gaza 1956 – En marge de l'Histoire

Dessin et scénario :

Joe Sacco

Futuropolis

One shot

➤ Critique de l'album

Le conflit israélo-palestinien ne lui laisse pas de répit. Après Palestine en 1993, Joe Sacco se centre sur deux massacres ayant eu en 1956 lieu dans la bande de Gaza, à Khan Younis et à Rafah. Près de 300 personnes y ont trouvé la mort. Quand, au détour d’un reportage, il découvre ces «incidents» – comme il les nomme de façon excessivement neutre -, le journaliste-auteur de BD décide de les sortir de l’oubli.Il retourne à Gaza, y passe en tout deux mois et demi, recueillant la parole d’une centaine de témoins. Avec une grande intelligence, il met en perspective ces récits, encourageant le lecteur à prendre un recul nécessaire face à des souvenirs forcément émoussés ou transformés par les années. Joe Sacco trouve la juste distance, plongeant son crayon dans les odieux massacres (les hommes sont réunis devant une école et fusillés sans sommation par les militaires israéliens), dans le parcours d’un fedayin ou un épisode heureux (la préparation d’un taureau qui va être tué, partagé puis mangé par les villageois).Cette somme de 400 pages, dessinées avec une précision folle en noir et blanc, impressionne, éduque et émeut. Son auteur y mêle un passé insoutenable à un présent traumatisant – une deuxième intifada est sur le point d’éclater, des maisons palestiniennes sont régulièrement détruites au bulldozer par les Israéliens. Sans oublier de mettre en scène des reporters de guerre découragés ou blasés, dont il considère que les articles pourrait être republiés à l’identique chaque mois ou chaque année, sans travestir la réalité. Avec Gaza 1956, Joe Sacco livre une oeuvre historique rare et poignante, tout simplement.

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2010

➤ Interview de l'auteur

Coney Island Baby

Dessin et scénario :

Nine Antico

L'Association

One shot

➤ Critique de l'album

On avait découvert la jeune auteure Nine Antico avec son prometteur Goût du paradis. Elle fait plus que confirmer avec ce long récit graphique, dense et fascinant, évoquant le parcours de deux icônes sexuelles américaines : la pin-up Bettie Page et l’héroïne du légendaire film porno Gorge profonde, Linda Lovelace. Une promenade dans la culture cul yankee en même temps que le portrait semi-imaginaire de deux jeunes femmes tentant de se faire une place dans un monde d’hommes.Nine Antico détourne le genre autobiographique en optant pour une visite guidée : deux jeunes femmes souhaitent poser pour Playboy, mais le patron du journal, le classieux obsédé Hugh Hefner, préfère leur dévoiler la réalité du métier avant qu’elles n’enlèvent le haut. Il va alors les emmener dans le passé, pour découvrir les destins singuliers de Bettie Page et Linda Lovelace. Dans les années 50, la première rêve de devenir actrice et prend un plaisir fou à poser en petite tenue, ou dans des mises en scène bondage. Avant que des censeurs ne mettent à bas ce petit business de photos olé-olé. La brune qui a fait fantasmer des générations de mâles américains finit par s’ennuyer dans son rôle d’épouse sage, et se tourne finalement vers Dieu. La seconde est une jeune femme naïve en quête d’émotions fortes dans des années 70 libérées. Grâce à son don pour la fellation, et poussée par celui qui devient rapidement son mari, elle est propulsée au rang de star du porno avec Gorge profonde. Elle mène alors une vie d’excès en tous genres, avant de se ranger du circuit et de renier sa folle jeunesse : elle milite contre les films porno et clame qu’elle a été manipulée et violée lors de sa courte carrière.Au fil de cet épais ouvrage, Nine Antico tisse un canevas complexe et riche, qui interroge sur la place de la femme dans l’Occident du XXe siècle – et par écho celle qu’elle occupe aujourd’hui. Jamais manichéenne ni revendicative, elle explore aussi la notion de désir, d’exhibitionnisme et de plaisir des sens, sans condamner ni encenser. Son propos, comme son dessin – souvent juste esquissé, avec à la fois une grande économie d’effets et une vraie précision -, est ouvert, laissant au lecteur la place de s’interroger à son tour, de remettre en question ses préjugés. Coney Island Baby (titre emprunté à Lou Reed) est ainsi une bande dessinée d’une grande originalité, sensuelle et gonflée. Brillante.

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2010

Les Derniers jours d'un immortel

Dessin : Gwen de Bonneval

Scénario : Fabien Vehlmann

Futuropolis

One shot

➤ Critique de l'album

Elijah a des problèmes existentiels. Il est «un peu trop parfait, trop intègre, trop clairvoyant», lui glisse sa compagne. C’est pourtant un héros, admiré de tous. Immortel, il est l’une des stars de la «police philosophique», qui fait régner la paix dans un futur compliqué. Et pour cause: il vit dans un monde où les humains (modifiés) et extra-terrestres cohabitent. Où une espèce peut faire la guerre à une autre pour un crime ancien, tout simplement parce qu’elle n’a pas la même notion du temps ou la même rapidité de pensée…Solidaire d’Elijah, dont il partage les doutes et les angoisses, le lecteur plonge dans un monde étonnant, mouvant, assez déroutant. Le scénariste Fabien Vehlmann (Seuls, Jolies ténèbres) multiplie les trouvailles, créant à ses personnages des «échos» ou doubles, dont les mémoires s’effacent. Il empile ainsi les strates narratives, approfondissant au fil du récit sa profondeur narrative.Gwen de Bonneval (le dessinateur de Samedi et Dimanche, avec Fabien Vehlmann) retrouve ici les crayons après plusieurs aventures scénaristiques – Messire Guillaume, La Vierge froide et autres racontars. Il use d’un noir et blanc augmenté de dégradés de gris et crée une ambiance rétro, presque sixties. Très simple, son trait porte un ouvrage science-fictionnel intelligent et réflexif, qui trouble et interroge.

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2010

Cinq mille kilomètres par seconde

Dessin et scénario :

Manuele Fior

Atrabile

One shot

➤ Critique de l'album

Piero et Nicola sont des ados italiens. Le premier est un bon élève réservé; le second un séducteur sans grande ambition. Lucia débarque et… On la retrouve en Norvège quelques années plus tard. Seule. Puis, on découvre Piero, encore quelques années en avant, en mission archéologique en Egypte. La vie avance, les distances s’allongent, se réduisent, mais les hommes et les femmes ne cessent de se chercher.L’Italien Manuele Fior avait déjà frappé très fort cet automne avec Mademoiselle Else, chez Delcourt, l’adaptation d’une nouvelle d’Arthur Schnitzler sur l’hystérie et le poids des conventions. Il récidive en ce début d’année avec un récit plus personnel, la chronique douce-amère de trois destins. Ou plutôt de trois parcours de vie, car finalement, ils sont relativement banals. D’ailleurs, le troisième, celui de Nicola, est si peu surprenant qu’il ne nous est même pas conté dans le détail. Manuele Fior s’attache plus à Piero et Lucia, laissant l’un pour suivre l’autre, et alternativement. Ce découpage en séquences est très cinématographique; on pense notamment à la superbe saga italienneNos meilleures années de Marco Tullio Giordana. Il en ressort des scènes toujours justes, souvent émouvantes et jamais fleur bleue. Le ton se fait même parfois amer, ou du moins terriblement lucide.Graphiquement, cet auteur de 35 ans atteint une maîtrise exceptionnelle. Entièrement réalisé à l’aquarelle, son livre se pare de teintes douces et variées; chaque case est une illustration lumineuse, mais Manuele Fior ne cède jamais à l’esthétisme ou au décoratif. Il connaît le pouvoir des images, le poids des regards et le sens des couleurs. Cinq mille kilomètres par seconde est un album d’une grande maturité et sans doute la plus belle façon d’entamer 2010 en bandes dessinées.

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2010

➤ Interview de l'auteur

Las Rosas

Dessin et scénario :

Anthony Pastor

Actes Sud BD

One shot

➤ Critique de l'album

La couverture l’affirme et on ne saurait lui donner tort : Las Rosas est un «western tortilla à l’eau de rose». C’est aussi une télénovela graphique passionnante, une tragédie grecque version tex-mex, un roman graphique drôle, étrange, émouvant et addictif. Bienvenue donc à Las Rosas, improbable camp de caravanes et de bicoquesen plein désert, exclusivement habité par des femmes. Les seuls hommes acceptés sont ceux de passage, notamment le shérif, qui veille sur ces filles de tous âges, déconnectées de la société machiste qui les a détruites. Mais toutes espèrent le retour du fils prodigue, le bien nommé Angel. Tout le monde l’attend, mais pour différentes raisons…Avec pas plus de deux ou trois décors, des entrées et sorties de scène au millimètre, des dialogues bien sentis et des personnages forts, Anthony Pastor réussit la prouesse de faire du théâtre en bande dessinée, sans ennuyer une seconde. On est à la fois chez Tennessee Wiliams avec les blessures secrètes des protagonistes qui remontent à la surface, et chez Samuel Beckett pour le côté métaphysique et absurde de l’attente d’un gamin magnétique. Mais on est aussi dans une tragédie antique, avec ses obsures histoires de filiation, de meurtre du père et de Destin tout tracé et entrevu par l’Oracle (ici, une grand-mère fantomatique).Grâce à son décor et sa mise en scène contemporains, et à un dessin tramé en noir et blanc d’une grande sobriété, l’auteur des remarqués Ice Cream (qui vient d’être réédité) et Hotel Koral s’appuie sur ce dispositif théâtral en trois actes pour le pousser vers le genre feuilleton. À la manière d’une série télé moderne, entre Twin Peaks et Desperate Housewives, il vous tiendra en haleine sans effort, même si vous n’êtes pas client d’histoires à l’eau de rose. Car, au-delà de ses similitudes avec la scène ou le petit écran, Las Rosas est bel et bien une grande réussite graphique et narrative, une puissante bande dessinée de 300 pages qu’on referme le coeur qui bat plus fort que d’habitude.

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2010

Anna et Froga

Dessin et scénario :

Anouk Ricard

Sarbacane

Série (5 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Anna, Froga, Christophe, René, Bubu… les fans de la série les auront certainement reconnus, la bande de joyeux drilles est de retour et ils tiennent une forme olympique. Au programme de ce quatrième tome : partie de mini-golf, promenade sur un vide-grenier, passage par la piscine ou encore concert de lombrics en ré mineur… Ce ne sont pas les situations cocasses et délirantes qui manquent. Bubu fanfaronne toujours autant, Christophe tombe follement amoureux d’une jolie demoiselle ver de terre, René ne peut s’empêcher de multiplier les maladresses pendant que Froga, elle, continue de supporter les railleries de ses compères.C’est un réel plaisir de retrouver la clique des personnages attachants d’Anouk Ricard. Pas de grande révolution, les rouages de la série semblent bien huilés et l’ambiance loufoque qui la caractérise ne prend pas une ride. Le format est toujours le même: des courtes histoires qui se déroulent sur quelques pages, le tout bien ficelé et entrecoupé par des illustrations pleine page qui offrent aux lecteurs des interludes amusants. Les répliques sont toujours aussi affûtées, ça fuse dans tous les sens. Le trait simple, lisible et enfantin d’Anouk Ricard contribue grandement à faire de cet album une nouvelle réussite. Plus aucun doute, la série Anna et Froga est un tube.

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2010

Scott Pilgrim

Dessin et scénario :

Bryan Lee O’Malley

Milady Graphics

Série (6 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Scott a 23 ans, et cultive tranquillement son style d’ado attardé. Il joue dans un groupe de rock, vit en colocation avec son pote Wallace et sort avec une mignonne lycéenne. Ce petit train-train de demi-loser lui convient à peu près, jusqu’à ce qu’il croise une fille magnétique, d’abord dans ses rêves, puis dans des soirées… Comment résister à Ramona Flowers, qui se promène en rollers sur des autoroutes spatiales ? Et surtout, comment la séduire ?Attention, fiction geek et rock’n’roll ! De loin, Scott Pilgrim évoque plein de trucs, mais en fait cette série ne ressemble à rien. Les premières pages rappellent certains romans graphiques américains, à la manière d’une autofiction centrée sur les petits malheurs de la jeunesse désoeuvrée d’aujourd’hui. Mais très vite, on sent poindre un curieux mélange d’angoisse et d’humour qui commence à élever la BD d’un cran. Puis l’irruption d’une dose de fantastique et le début d’une romance improbable donnent une nouvelle direction à l’histoire : on ne sait plus où on se trouve et ça commence à être vraiment bon ! Le final de ce premier tome achève de marquer l’originalité de l’entreprise de Bryan Lee O’Malley, en lançant des duels musicaux complètement dingues pour lutter contre les ex-petits amis maléfiques de Ramona ! Avec ses vannes qui tuent et son dessin rond aux influences mangas, Scott Pilgrim a tout pour se faire une place de choix dans les bibliothèques avides de nouvelles choses, aux côtés d’un Freak’s Squeele ou d’un Debaser par exemple. D’autant qu’on imagine facilement que le meilleur est à venir, car ce premier volume ne fait que planter le décor et, une fois refermé, laisse le lecteur fébrile au milieu d’un univers à la fois bizarre et familier. Et ça, c’est la marque des bonnes BD.

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2010

Asterios Polyp

Dessin et scénario :

David Mazzucchelli

Casterman

One shot

➤ Critique de l'album

Voilà une bande dessinée qui atteint des sommets, narratifs, graphiques. Un véritable Everest d’intelligence et de finesse, qui domine aisément les montagnes de titres sous lesquelles croulent les librairies. Une oeuvre totale, dans laquelle le fond et la forme s’accordent à chaque page pour servir l’histoire de cet architecte quinquagénaire, en plein crise existentielle. Asterios Polyp, c’est son nom, est un «architecte de papier», qui ne doit sa renommée qu’à ses idées et ses plans, aucun de ses projets n’ayant jamais été construit. Il n’en demeure pas moins un intellectuel brillant, et qui le sait. Mais quand son appartement de Manhattan est détruit dans un incendie, le voilà qui part sur les routes et réfléchit au sens de sa vie…Dessinateur, il y a longtemps déjà, d’aventures de Batman et Daredevil, David Mazzucchelli s’est également fait connaître par son adaptation en BD du roman de Paul Auster, Cité de verre. Et par de superbes volumes graphiques parus chez Cornélius. Asterios Polyp est son premier long récit original, créé durant quinze années, et il faut bien dire que c’est un coup de maître. Car, tout au long de ces 340 pages, rien n’est laissé au hasard. Pour bien identifier les voix et les caractères, chaque personnage dispose de sa propre typo. Le trait change au gré des émotions de chacun, comme quand Asterios n’est plus que formes géométriques, pour se blinder face au conflit avec sa compagne, Hana, qui est dessinée en traits nerveux et tremblotants… Autre exemple de rapport indissociable entre la forme et le fond : Asterios voit le monde coupé en deux, tout est blanc ou noir, comme lui-même n’est que la moitié d’un seul être, son frère jumeau étant mort à la naissance; et le visage de notre héros n’est ainsi jamais représenté de face ou de trois-quarts, mais toujours de profil…On pourrait empiler les illustrations de la démarche de l’orfèvre Mazzucchelli. Mais ce serait faire croire que son livre n’est qu’une construction intellectuelle parfaite et sans âme. Ce qu’il n’est pas, car l’émotion est au détour de chaque chapitre, distillée par des gestes, des regards, des mises en page à la structure changeante. On est ainsi tour à tour fasciné et ému, impressionné et bouleversé devant tant d’humanité et de sens de la narration en images. On referme alors le livre remué, on le rouvre ensuite de temps en temps pour replonger dans ces pages à la fois complexes et limpides. Et on se dit qu’on tient entre les mains un bijou précieux, en tout cas la plus belle bande dessinée de 2010 (au moins).

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2010

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2009

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2008 ›

Jolies ténèbres

Dessin : Kerascoët

Scénario : Fabien Vehlmann

Dupuis

One shot

➤ Critique de l'album

Voici la première grosse claque de l’année. Mais quand je dis grosse claque, c’est que Jolies Ténèbres est de ces albums rares, qui secouent à la première lecture, et dont on se souvient longtemps. Pourquoi? Parce que jamais bande dessinée n’aura aussi bien mélangé candeur et cruauté, enfance et monde adulte, rêve et cauchemar. Parce que ce n’est pas si souvent qu’un dessin aussi doux et des couleurs aussi tendres servent un récit aussi sombre et troublant. Parce que Jolies Ténèbres est un chef d’oeuvre, un vrai. Ça commence par un goûter charmant et rose bonbon, qui est interrompu par une inondation gluante. Normal, les personnages qui devisaient si gentiment sont en réalité les petits habitants (grands de quelques centimètres) d’un cadavre de fillette, pourrissant dans les bois. Qui sont-ils? Mystère. Que veulent-ils? Survivre, dans un esprit bon enfant. Car ces Minipouss agissent comme des gamins, et c’est une sorte de drame façon Sa Majesté des mouches qui se joue devant nos yeux horrifiés. En effet, la mort, la violence et la douleur interviennent sans crier gare, et sont traitées avec un détachement terrifiant. Du jamais-lu.Certains lecteurs réagiront sans doute de manière radicale, rejetant un récit énigmatique qui n’apporte aucune réponse. Mais en réalité, cette histoire pastel et cruelle se passe très bien de toute justification. C’est aussi pour ça qu’on lit de la bande dessinée: être transporté, parfois de force, dans un univers unique et troublant, qui dépasse les limites d’un imaginaire mille fois régurgité. Le duo Kerascoët atteint des sommets dans sa maîtrise du dessin et de la couleur directe. Il prend le temps de brosser de beaux décors pleines pages et des tonnes de détails de la flore et la faune. Il utilise la puissance de son trait fin et expressif pour dézinguer toute cette beauté champêtre, dans des séquences d’une brutalité extrême. Fabien Vehlmann apporte son sens efficace et adulte de la narration. Ensemble, ils mêlent un graphisme attrayant à un esprit tordu et poussent ainsi la bande dessinée un peu plus loin dans son champ d’exploration.

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2009

➤ Interview des auteurs

Blast

Dessin et scénario :

Manu Larcenet

Dargaud

Série (4 tomes parus)

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2009

➤ Interview de l'auteur

HP

Dessin et scénario :

Lisa Mandel

L'Association

Série (2 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Pétillante blogueuse (Libre comme un poney sauvage) dont le site est aujourd’hui au repos, Lisa Mandel épate avec ses histoires colorées légèrement foldingues (Nini Patalo, Princesse aime princesse). Scénariste du très réussi Esthétique & filatures avec Tanxxx, elle explore une nouvelle voie avec HP, dont le premier tome – L’Asile d’aliénés – vient d’être publié par L’Association. Avec cet album, l’auteure débute une ambitieuse trilogie, qui retrace l’histoire de la psychiatrie hospitalière des années 60 à nos jours. «Ma mère et mon beau-père ont été infirmiers en psychiatrie pendant 35 ans», explique-t-elle en prologue. Enfant, elle les a entendu raconter «des récits abracadabrants, drôles et effrayants». Qui l’ont poussée, des années après, à leur demander ainsi qu’à trois de leurs amis, de détailler leur expérience.Dans cet ouvrage qu’elle a mis sept ans à réaliser et qui ne prétend pas livrer «LA vérité sur la psychiatrie» – comme le note l’une de ses sources d’information -, Lisa Mandel met son humour en berne, sans pour autant dramatiser les choses. Avec une pertinence extrême, son trait drôle et percutant – habillé de gris et d’orange – relate les premières années de travail de ces jeunes infirmiers idéalistes. On les voit choqués par les réalités de l’institution, qui installe les «démentes» (femmes atteintes de la maladie d’Alzheimer) dans des dortoirs de 90 lits, les nettoie dans des douches qui rappellent les camps de concentration, ou utilisent des thérapies glaçantes (électrochocs, overdose d’insuline).Tout en demi-teintes, le livre dénonce la «mafia» FO qui brime les non-syndiqués, ou les coups rendus par les soignants à un malade, pour qu’il ne se sente pas autorisé à recommencer. Il détaille aussi les blagues que l’on peut faire aux patients, au prix parfois de leur désarroi ou énervement, et le soulagement du silence enfin obtenu dans les hôpitaux, grâce à l’usage des neuroleptiques. Le tome 1 de HP se clôt sur l’agonie d’un système «rétrograde et carcéral», préparant des mutations que l’on découvrira dans le deuxième épisode. Mi-analyse sociologique, mi-essai exposant des parcours particuliers, ce récit psychiatrique de Lisa Mandel est une réussite à la fois instructive, révoltante et émouvante.

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2009

➤ Interview de l'auteure

Rébétiko

Dessin et scénario :

David Prudhomme

Futuropolis

One shot

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2009

➤ Interview de l'auteur

Pachyderme

Dessin et scénario :

Frederik Peeters

Gallimard

One shot

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2009

➤ Interview de l'auteur

Dieu en personne

Dessin et scénario :

Marc-Antoine Mathieu

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Certains attendent son retour avec impatience, d’autres redoutent sa colère. Une partie de la population ne croit pas en lui, l’autre veut le blâmer pour ses malheurs. Dieu, car c’est bien de lui qu’il s’agit, excite depuis un moment la curiosité des hommes. Un intérêt grandissant quand un petit bonhomme barbu se présente comme étant le Créateur, et accomplit prodige sur prodige. C’est lui, c’est sûr, c’est bien lui. Mais que vient-il faire là ?Brillant, tout simplement brillant. Le nouvel album de Marc-Antoine Mathieu (créateur de Julius-Corentin Acquefacques) se penche sur un siècle qu’on nous avait prédit spirituel avec une intelligence et un talent rares. Mais attention, il n’est pas tant question de religion ici, ou en tout cas pas au sens d’une église quelconque. Marc-Antoine Mathieu préfère s’intéresser au fondement de la croyance en un être supérieur, et imagine à la fois quel serait son regard sur notre monde et comment les hommes l’accueilleraient. Son intrigue met ainsi en scène une folie médiatique et marketing, dans laquelle les experts en tous genres se succèdent pour éclairer les masses et les vendeurs de lessive se frottent les mains.Car c’est bien la communication qui est le sujet au coeur de Dieu en personne. Toute la question de la venue de Dieu sur Terre réside dans la façon de la présenter, de la mettre en mots, en images, en campagnes de pub. Avocats, scientifiques, sociologues, psychiatres, attachés de presse, chargés de relations publiques et même agents d’entretien philosophent ensemble joyeusement, dans une bande dessinée qui aurait toute sa place au programme du bac. Avec sa mise en scène et son dessin sobres, privilégiant les gros plans (mais sans jamais montrer le visage de Dieu) et un humour toute en finesse, Marc-Antoine Mathieu propose une vision fascinante et jouissive d’un des plus grands fantasmes de l’humanité. Alléluia !

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2009

➤ Interview de l'auteur

La Vierge froide et autres racontars

Dessin : Hervé Tanquerelle

Sarbacane

Série (3 tomes parus)

➤ Critique de l'album

Rudes, poétiques, un peu fous et surtout très attachants. Ainsi sont les chasseurs du Groënland décrits par le Danois Jorn Riel dans ses Racontars arctiques, après un séjour dans les années 50 chez ces trappeurs. Le scénariste Gwen de Bonneval a adapté ses histoires en gardant leur esprit malicieux et délicieux.On suit les péripéties de ces hommes isolés, vivant généralement par deux dans une «station» perdue au milieu de la banquise, avec des chiens loups et la visite inopinée d’ours. Il y a Anton en mal de femme, qui court nu face au vent du sud-est sur les conseils de son collègue, Herbert qui s’entiche d’un coq philosophe, ou l’inventif Mad Madsen qui crée une «vierge froide» imaginaire, Emma, dont ses amis lui achètent les droits…Dans cet univers où la parole tient un rôle-clé, où l’on se vide de sa solitude en lâchant des mots, Hervé Tanquerelle manie admirablement les crayons. Il croque les trognes avec truculence, esquisse les paysages avec grâce, et restitue l’ambiance ironique et tendre des récits originaux. On se régale de cette Vierge froide drôle et généreuse.

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2009

Scénario : Gwen de Bonneval, Jorn Riel

Happy Sex

Dessin et scénario :

Zep

Delcourt

One shot

➤ Critique de l'album

Il ne s’interdit pas grand chose, abordant allègrement le masochisme, l’éjaculation précoce, l’influence des enfants sur l’activité sexuelle conjugale, le triolisme mal assumé, la sodomie, le bavardage féminin intempestif après l’orgasme, l’obsession de la propreté, le bondage ou encore la zoophilie. En le lisant, on saura même tout de la malédiction des testicules en chaleur (qu’il faut mettre à refroidir dans un bac à plantes) ou des dangers d’installer son téléphone vibrant trop près de son intimité, sur son lieu de travail.Dans Happy Sex, Zep aborde la sexualité de façon pleinement décomplexée, avec une joie communicative et un humour foisonnant. Le père de Titeuf a choisi de garder le trait qui a fait le succès de sa série enfantine, amenant ainsi une vraie fraîcheur à un sujet qui aurait pu verser dans le scabreux. L’auteur aligne sans pudibonderie les gros plans d’organes génitaux, nimbant le tout d’une malice bon enfant. A dévorer et partager avec son ou ses camarades de jeux, pour s’amuser d’une thématique souvent abordée avec gêne ou moquerie.

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2009

➤ Interview de l'auteur

Criminal

Dessin : Sean Phillips

Scénario : Ed Brubaker

Delcourt

Série (7 tomes parus)

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2009

➤ Critique de l'album

Peu importe qu’on l’appelle comics, manga, fumetti ou manwha, peu importe le format, la langue ou le grain du papier, l’important dans la bande dessinée, c’est avant tout l’émotion. En lisant une BD, on peut être ému, bousculé, étonné, surpris, séduit, bouleversé… On peut tout à la fois aimer la poésie de Frederick Peeters dans Lupus, le coup de poing de Mark Millar dans Kick-Ass (en novembre chez Panini), la sensibilité d’un Combat ordinaire, l’onirisme de Rabaté, la plume de Bendis, la beauté de Nadia, le secret de l’eau bleue, la force du Batman de Miller, la finesse du trait de Frank Quitely, et j’en passe...Cette année, j’ai découvert une série qui m’a donné une claque comme rarement les récits en infligent. Il s’agit de Criminal chez Delcourt, le polar des surdoués Ed Brubaker et Sean Phillips, dont le quatrième tome est sorti ces derniers jours en librairies. Chaque tome de Criminal raconte une histoire isolée mettant en scène des criminels, des petites frappes, des putes et des mafieux, évoluant ensemble dans un univers poisseux et sexy : la violence y est un langage, l’alcool et la drogue sont à la carte dans tous les restaurants, et la morale est une valeur oubliée – bien qu’elle refasse parfois surface, le temps d’un rayon de soleil qui jamais ne réchauffe. Criminal est noir comme le sang séché sur un trottoir, plein de cartilage et de dents cassées. Ça sent la peur et le tabac froid, la bibine coupée à l’antigel et la bière tiède. Comme si on y était.Cette série noire est avant tout un scénario brillant, signé par Ed Brubaker, qui nous a déjà régalés de titres incroyables, parmi lesquels Gotham Central, Authority Revolution, Point Blank et Sleeper. Dans un autre registre, il écrit aussi pour Daredevil et Captain America. Pour Criminal, il a créé sa ville, son Sin City à lui, avec ses héros, ses losers, ses histoires d’amour qui sentent la vérole et ses espoirs de billets verts gagnés en versant le sang des autres. Un univers qu’il construit à chaque tome, brique après brique. Même si les histoires et protagonistes sont à chaque fois différents, on retrouve des lieux, des gens croisés dans le chapitre précédent, des rues qui semblent familières. L’une des grandes forces de cette série est d’avoir créé une ruche des bas-fonds, dont les membres gravitent autour du héros d’un soir… avant de passer au suivant. Dans ce quatrième tome, on suit Jacob, personnage morne qui a laissé loin derrière lui un passé de faussaire. Maintenant, il fait de la BD. Mais, depuis son inculpation pour le meurtre de sa femme (victime en réalité d’un accident de la route), il souffre d’insomnie et erre chaque nuit dans les rues de la ville. Un soir, il tombe sur une femme trop belle pour lui et se retrouve embarqué dans une affaire louche…On retrouve au dessin Sean Phillips, déjà compère d’Ed Brubaker sur Sleeper (chez Panini Comics). Ses planches à l’encrage profond magnifient l’atmosphère glauque du scénario. Le découpage fait penser à celui des films noirs, et son trait efficace rend toute sa beauté à cet univers pas comme les autres, où les hommes sont aussi affreux qu’immoraux, et les femmes aussi fortes que sexy. Difficile de conclure sur Criminal sans dire qu’il s’agit d’une œuvre majeure qui dépasse les codes et les frontières. Elle a d’ailleurs reçu un Eisner Award et son scénariste a remporté plusieurs prix. On ne ressort pas de cette lecture indemne. Lire des BD, c’est avant tout du plaisir, et Criminal à ce niveau nous offre bien plus qu’un bon moment : une claque, je vous dis !Le tome 4 de Criminal vient donc de sortir en France. Il regroupe les épisodes 4 à 8 de la deuxième saison du titre. Publiée par Marvel aux USA sous le label Icon, la série s’offre en cette rentrée américaine un nouveau chapitre intitulé The Sinners, attendu chez Delcourt début 2010 si tout va bien.Tout va bien donc.

Lorsque nous vivions ensemble

Dessin et scénario :

Kazuo Kamimura

Kana

Série (3 tomes parus)

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2009

➤ Critique de l'album

L’amour, la vie à deux, les raisons d’un engagement. Autant de thèmes abordés tant de fois dans la fiction moderne qu’ils semblent aujourd’hui bien désuets. Et pourtant, rares sont les oeuvres qui ne se contentent pas de la surface des choses, et prennent le temps et le soin de disséquer une relation amoureuse dans ses plus infimes détails. Lorsque nous vivions ensemble fait partie de celles-là, et c’est un véritable chef d’oeuvre.On suit Kyôko et Jiro, jeune couple vivant ensemble dans le Tokyo des années 70. Un concubinage choisi, mais les amoureux souffrent du regard des autres, aucun des deux n’osant avouer à leur entourage vivre en couple sans être marié. Ils se contentent d’amour, d’eau fraîche et de dessin (lui est illustrateur, elle travaille dans une agence de design), mais se posent sans cesse les questions: pourquoi sommes-nous ensemble? et – plus largement – que signifie notre amour? En réponse à ces interrogations existentielles, un leitmotiv: «L’amour se présente toujours comme un ensemble de fautes. S’il est beau malgré tout… c’est certainement parce que les fautes commises par l’homme et la femme sont belles. Et si l’amour se termine toujours par des larmes… c’est certainement parce que l’amour lui-même est un réservoir de larmes. Le gîte de l’amour lorsque nous vivions ensemble.»Kazuo Kamimura (dessinateur de Lady Snowblood) détaille le quotidien de ce couple mal à l’aise, qui se déchire quand il pense à l’avenir, profite de l’odeur du printemps ou du bruit des vagues, et transforme sa douleur en formidable passion physique. Au cours de chapitres tour à tour intimes, poétiques, allégoriques ou sordides, l’auteur brosse les multiples facettes de la relation amoureuse, faite de passion, de confiance et de doutes. Si la couverture pleine de vie évoque Audrey Hepburn sur le scooter de Gregory Peck dans Vacances romaines, ce volumineux manga rappelle un autre film de l’actrice, un de plus beaux jamais réalisés sur le début et la fin d’une histoire d’amour: Voyage à deux (Two for the road de Stanley Donen, 1967). L’écho du cinéma se fait aussi sentir dans les cadrages, du gros plan de détail au panoramique, dans un style en résonance avec la Nouvelle Vague européenne. Mais c’est de la bande dessinée, avec son rythme propre et son texte poétique.Au fil de ces 700 pages au découpage audacieux et aux images métaphoriques, on sourit, on tremble, on pleure. Bref, on vit. Car c’est bien de ça dont il s’agit dans cette magistrale bande dessinée: l’amour, c’est beau et triste comme la vie.

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2008

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‹ 2009

Gus

Dessin et scénario :

Christophe Blain

Dargaud

Série (4 tomes parus)

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2008

➤ Critique de l'album

Revoilà Gus, le cow-boy élastique servi par le trait souple et terriblement vivant de Christophe Blain. L’auteur d’Isaac le pirate semble toujours drôlement s’amuser avec son cow-boy d’opérette, et parvient à communiquer cette joie quasi enfantine au lecteur. Cette fois, il joue avec le temps, montrant au fil de quatre histoires courtes son héros à différents stades de sa vie.On découvre ainsi un pan du passé de Gus, avant sa rencontre avec ses acolytes Clem et Gratt. Il s’acoquine avec Ernest, ancien braqueur qui s’est acheté une respectabilité – et un saloon -, mais envie de plus en plus dangereusement les succès (réels ou fantasmés) de notre principal protagoniste auprès de la gent féminine… Quelques pages plus loin, on voit Gus complexé de n’être pas un réel écrivain, puis joueur de poker à la chance insolente, ou découvrant la grandeur et la décadence économique. Cette tête brûlée accro aux « poulettes » tente de reconquérir son «légendaire mojo», et de carrément regagner son habileté au pistolet – totalement évanouie.Avec un humour parfois naïf et souvent impertinent, l’auteur agite brillamment son lascar hyperactif. N’hésitant pas à lui coller – dans d’hilarants flash-backs – une mère castratrice, qui maltraite ses narines et moque son nez (cherchez la métaphore sexuelle…). On se réjouit sans condition du « à suivre » apposé en fin d’album.

Spirou, le journal d'un ingénu

Dessin et scénario :

Émile Bravo

Dupuis

One shot

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2008

➤ Critique de l'album

Voici LA grande BD franco-belge de 2008. À lire ce Journal d’un ingénu, on se dit que la reprise du personnage de Spirou par Émile Bravo était une évidence. Tous les éléments qui ont fait la réussite des précédents livres de l’auteur (la série Jules, Ma maman est partie en Amérique…) sont réunis : degrés de lecture différents (pour jeune public et adultes), thèmes solides (la guerre, l’engagement, l’amitié), ligne claire dynamique… En imaginant la jeunesse du groom Spirou et sa rencontre avec le journaliste Fantasio, dans une ambiance pré-guerre mondiale, Émile Bravo accomplit la synthèse parfaite de la bande dessinée d’aujourd’hui, entre hommage aux anciens et regard tourné vers l’avenir.

Mattéo

Dessin et scénario :

Jean-Pierre Gibrat

Futuropolis

Série (4 tomes parus)

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2008

➤ Critique de l'album

Un souffle romanesque puissant habite cette nouvelle série de Jean-Pierre Gibrat. L’auteur du Sursis et du Vol du corbeau n’a pas épuisé la veine narrative à la fois sensible et forte qui fit le succès de ses précédents livres. Dans Mattéo (dont quatre épisodes sont prévus), il installe un jeune homme en pleine Première Guerre mondiale, et en plein dilemme. Mattéo, fils d’émigrés espagnols pacifistes, s’engage par amour pour Juliette, dont le cœur balance entre cet ami à la situation modeste et le riche Guillaume, fils d’un notable local. Il ira de désillusion en désillusion, sans parvenir à apprivoiser l’horreur.Gibrat excelle à traduire l’esprit combatif de la population – la guerre charme son monde « comme un chiot dans son petit panier tricolore » -, puis le côté glauque et suintant du champ de bataille. Il use d’aplats de couleur dense et de reflets, tout en laissant transparaître le grain du papier. On sent son crayon délicat gratter la feuille, découvrant une liberté qui évite au dessin tout aspect figé. À l’aide de cases aux formats divers (dont les plus larges offrent des visions panoramiques de la guerre), il réussit des planches à la luminosité affolante. Doté d’une écriture percutante, son scénario ne montre pas de faiblesses, tissant le destin de personnages complexes aux visages travaillés – le nez busqué de Mattéo, le menton mutin de Juliette. Mattéo s’impose comme une œuvre ironique, révoltée, humaine et vibrante.

Miss pas touche

Dessin : Kerascoët

Scénario : Hubert

Dargaud

Série (4 tomes parus)

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2008

➤ Critique du tome 4

Pinocchio

Dessin et scénario :

Winshluss

Les Requins Marteaux

One shot

➤ Critique de l'album

Comme son titre l’indique, il est question ici d’un petit personnage créé de toutes pièces par un inventeur malin, et à qui il arrive des tonnes de mésaventures. On y rencontre une baleine, un certain Stromboli, et une conscience sous forme d’insecte dans la tête du petit héros. Mais l’analogie avec le conte italien de Collodi s’arrête là. Car le Pinocchio de Winshluss est un petit robot conçu pour faire la guerre, habité par un cafard branleur du nom de Jiminy et qui sera confronté plus ou moins malgré lui à la frustration, la misère, la violence, la pollution, la haine, la manipulation… Enfin, tout ce qui fait que notre monde n’est pas joli-joli. Le monde est même ignoble sous le crayon de Winshluss, créateur avec Cizo de l’indispensable Monsieur Ferraille. Pinocchio ressemble d’ailleurs à un petit cousin totalement passif du robot amoral, fer de lance de l’éditeur Les Requins Marteaux. Son parcours dans la vie permet à Winshluss de piétiner les principes du capitalisme dans ce qu’il a de plus abject, de tourner en dérision les affolés de la foi et de pasticher (de manière bien crade) les jolis dessins animés de Dinsey. Graphiquement, l’auteur invoque ainsi le trait des années 40-50, pour mieux le détourner. Tous les éléments des contes pour enfants sont réunis et déformés ici, dans une bande dessinée magistrale, parfois potache, souvent dégueulasse, toujours juste. Nommé pour les Essentiels d’Angoulême, Winshluss pourrait bien créer la surprise et emporter le prix du meilleur album avec ce livre de toute beauté, BD incontournable de ces dernières années.

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2008

➤ Interview de l'auteur

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Dessin et scénario :

Thomas Ott

L'Association

One shot

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2008

➤ Critique de l'album

Depuis une vingtaine d’années, le Suisse Thomas Ott gratte des feuilles noires pour en faire surgir des squelettes. Proche de la gravure, cette technique est celle de la carte à gratter et demeure l’une des plus fastidieuses et des plus délicates à maîtriser en bande dessinée. Elle consiste, à partir d’un support noir, à gratter de la matière pour faire apparaître du blanc, comme un travail en négatif. La dominante sombre qui prime alors est parfaitement raccord avec l’univers macabre du maître helvète. Et, puisqu’il pousse le raffinement jusqu’à supprimer les bulles, ses planches muettes, dépouillées de tout artifice narratif superfétatoire, mettent encore mieux en avant le dessin et s’admirent comme des tableaux. Après plusieurs recueils d’histoires courtes (Exit chez Delcourt, ou Cinéma Panopticum à L’Association), Thomas Ott signe ici son premier roman graphique grand format. Une centaine de pages pour narrer la mésaventure d’un gardien de prison qui, en nettoyant la cellule d’un condamné à mort fraîchement exécuté, tombe sur un bout de papier sur lequel est inscrit une mystérieuse série de chiffres. Suite logique de La Bête à cinq doigts, une nouvelle qui racontait une exécution sur la chaise électrique avec seulement des dessins de mains (du détenu, du bourreau, du geôlier, du prêtre), cet album au titre énigmatique évoque, par ses cadrages et son ambiance lugubre, l’expressionnisme allemand et les films noirs des années 40. Une élégance folle et un pessimisme absolu.

Super Spy

Dessin et scénario :

Matt Kindt

Futuropolis

One shot

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2008

➤ Critique de l'album

Il y a plusieurs types d’agents secrets. Des Britanniques de cinéma, bellâtres en smokings truffés de gadgets. D’autres, façon SAS, dont la priorité est de siroter du champagne avec une femme à chaque bras. Mais qui sont les vrais espions, et que font-ils ? Évidemment, le principe de l’affaire est que personne ne le sache. L’Américain Matt Kindt a donc imaginé le quotidien des petites mains du renseignement durant la Seconde Guerre mondiale. Tout au long des 330 pages de Super Spy, on découvre ainsi des mères de familles fouillant dans les affaires de leur nazi de mari, pour transmettre des messages codés via le linge à la fenêtre ; des pros de l’infiltration tombant amoureux d’un agent étranger ; des résistants pacifiques prenant finalement les armes ; un auteur de comics dessinant sur la ligne de front… Matt Kindt ne produit pas un roman graphique sur la guerre, mais bien sur ceux qui la font au jour le jour, ces hommes et femmes qui sacrifient leur existence à un idéal, à une bureaucratie ou à une volonté de vengeance. Autant de chapitres (plus de 30 !), qui peuvent se lire dans l’ordre que l’on veut, la grande Histoire étant ici mise au service des petites. Chacune a un mode de narration et un traitement graphique propres, à tel point qu’on a l’impression de lire une compilation de journaux intimes d’espions infiltrés en Europe. Toujours palpitant, souvent poignant, Super Spy tient du monument bédéphilique inoubliable. Un chef d’œuvre.

Filles perdues

Dessin : Melinda Gebbie

Scénario : Alan Moore

Delcourt

One shot

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2008

➤ Critique de l'album

Sans doute le livre le plus sulfureux de 2008. Du moins par sa réputation, car ce pavé pornographique a bien failli ne pas sortir en France, en raison d’un accès de stress de l’éditeur, qui a un temps craint de se faire poursuivre par les ligues de vertu. Les filles perdues de cette histoire sont Dorothée (du Magicien d’Oz), Wendy (de Peter Pan) et Alice (du pays des merveilles). Elle se rencontrent à un âge avancé dans un hôtel viennois et se racontent leurs aventures sexuelles passées, tout en prenant du bon temps toutes les trois. Alan Moore (From Hell, Watchmen…) propose une relecture fascinante de trois classiques de la littérature enfantine, en même temps qu’il rend un hommage érudit à la pornographie du début du XXe siècle. Le dessin éthéré de Melinda Gebbie (compagne du scénariste) restitue à merveille l’ambiance à la fois suave et morbide de l’histoire. Filles perdues est un joyau noir.

Séquelles

Dessin et scénario :

Hugues Micol

Cornélius

One shot

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2008

➤ Critique de l'album

Se plonger dans cet album, c’est comme vivre à nouveau un rêve qu’on n’a pas fait depuis longtemps. 3, somptueux ouvrage muet d’Hugues Micol (Cornélius, 2001), emmenait déjà le lecteur dans les rues d’un Tokyo étrange, peuplé de créatures fantasmagoriques. Séquelles porte bien son nom puisque c’est une suite de 3, parlante cette fois, et d’ailleurs brillamment dialoguée. On retrouve l’agent Sabre, bagarreur de l’impossible, aux prises avec un dieu phacochère, une télékinésiste en entreprise, une chimère à queue de poisson et « une organisation regroupant des scientifiques un peu trop portés sur l’ésotérisme et les pratiques sexuelles de groupe peu ragoutantes ». Membre de l’agence gouvernementale 3, Sabre doit lutter sans ciller contre des phénomènes inexplicables au commun des mortels, ce qu’il fait avec une classe toute américaine. Ça défouraille comme dans Hellboy, ça délire façon trip à l’acide, et ça tchatche comme dans un soap opera absurde (on pense parfois à la verve décalée de Daniel Goossens). Entre 3 et Séquelles, la plume d’Hugues Micol – dessinateur notamment de Prestige de l’uniforme et des Contes du septième souffle – s’est affinée et son utilisation des aplats noirs a gagné en intensité. Certaines planches lorgnent même franchement vers l’expressionnisme. Son découpage et ses cadrages, influencés par les comics, sont terriblement dynamiques, insufflant à une histoire bien tordue un rythme soutenu, tout au long de ses 320 pages. L’ensemble forme un songe trépidant, dont on n’a guère envie de s’extraire.

Bottomless Belly Button

Dessin et scénario :

Dash Shaw

Çà et là

One shot

➤ Critique de l'album

Un an après Château l’attente, les éditions Çà et là nous refont le coup de l’étrange gros pavé venu d’outre-Atlantique. Et encore une fois, il faut les féliciter. Car Bottomless Belly Button («nombril sans fond» en français) arrive avec la réputation de «meilleur roman graphique de l’année», et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne l’a pas volée. Sur plus de 700 pages, on suit une réunion de famille chez les Loony, dans une maison sur pilotis en bord de mer. Les parents, Maggie et Patrick, abîmés par l’âge et 40 années de vie commune, ont décidé de se séparer. Leurs enfants réagissent différemment. Dennis, l’aîné, n’accepte pas ce divorce et sent monter l’angoisse. Claire, qui élève seule une gamine de 16 ans, joue l’indifférence. Et le plus jeune, Peter, maîtrise mal ses obsessions d’adolescent attardé…Le sujet peut sembler banal et soporifique comme un film danois. Il n’en est rien. Par petites touches, sensibles et évocatrices, le jeune Dash Shaw (25 ans seulement) parvient à dresser un portrait affectueux de chacun des membres de cette famille décomposée. Les gestes ont autant d’importance que les mots, les silences valent les regards. L’auteur s’applique ainsi à ponctuer ses dessins relativement simples de petits mots définissant les bruits ou les mouvements (et attention, pas par de simples onomatopées, mais par des verbes comme «coulisse», «froisse»…). Il s’attarde aussi sur les détails graphiques de l’environnement de ses protagonistes, comme les nervures du bois, la mer qui laisse sa trace sur le sable en se retirant, ou l’eau s’échappant par la bonde de l’évier.Loin d’être contemplatif ou ironique, BBB est tour à tour drôle, poignant, réaliste et poétique. C’est un roman graphique qui fait la part belle aux sensations et aux émotions. Qui prend le temps de regarder autour de lui, et qui, par là même, interroge le lecteur. Combien de bandes dessinées produisent cet effet-là ? Peu, très peu. Bottomless Belly Button est de celles-ci et c’est ce qui en fait effectivement une des très grandes BD de l’année.

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2008

➤ Interview de l'auteur